L A RU ET
Le chef de la police de sûreté ne faisait jamais une promesse en vain.
Lorsqu'il prenait un engagement, on pouvait être certain que, pour le remplir, il ne reculerait même pas devant l'impossible.
Il s'était chargé de retrouver Paula et il avait réussi; il avait dit à la jeune femme qu'il lui rendrait son enfant, et il mil tout de suite eu campagne deux ou trois de ses plus lins limiers.
— Voici, dit-il à l'un d'eux, la manière de procéder. Je le renie si tu ne
L\ HKLLH MIKTTE
réussis pas... Tu vas au clKMiiiii df Saiul-lNciit^ ot lu fais jiirliT les voisins et les voisines (1(> la maison où iliMUiuraiiMit la Miellé el -a lille.
— Hou:
— - Tu leur (loiiiandos les noms des nourrices (jui allaient riiez la sagofeniuie. 11 se troincra inuioui-s uni» Vdisiiu» pinir le lueilre au eninMni.
— Kl puis?
— Si tu ne peux avoir qu'un ou deux noms, tu te contcnt(>r.is de cela, car, avec deux nourrices, il te sera facile de coiniailie toutes les autres.
ous crovez
— Oui. à moins ipie lu ne soi< un idiut!
— Le signalement de l'enfant?
— J'ai oublit^ de le demander.
— On peut s'en passer I
— l'n renseignement qui te suffira ]ieu(-ètre : il y a au moins trois mois que la nourrice en question n*a jias été payée'.
— Ma foi, patron, vous n'avez pas besoin de m'en dire plus. Ce dernier détail me suflit. Une femme à qui on doit de l'argent! Ce serait e.\traordinairc que tout le quartier de Saint-Pierre ne le sût pas!
— Je te reconnais maintenant, polisson.
— Demain vous aurez bébé, à moins qu'il ne vous fasse besoin ce soir?
— Le plus tôt possible!
Moins de quatre heures après, l'agent était de retour. Il fit enircr, dans le cabinet de M. Comté, une robuste villageoise qui portait un enfant.
— Voilà l'affaire! dit-il à son chef.
— Bravo! laisse-nous.
Le limier se retira.
M. Comté interrogea la nourrice. Il se rappelait la conversation qui avait eu lieu entre Salomon et la Miette, conversation à la suite de laquelle il avait manqué perdre la vie.
« — Une substitution est facile, avait dit la sage-femme, quand on a choisi pour nourrice une femme sûre. »
Naturellement curieux, le chef de la police de sûreté désirait connaître à fond cette « femme sûre » qui avait consenti à prendre un second nourrisson ayant le même nom que le premier.
M. Comté fut désappointé.
La villageoise, qui habitait Saint-Giniez, ne savait rien, si ce n'est qu'une autre nourrice, qui avait quitté le pays, l'avait chargée du petit, lequel appartenait à une famille riche.
Le premier mois avait été payé par la Miette.
LA i{i;lle .miette
11 y a sur ce banc, dit le procureur gém'ral, dmix monstres. (P. 531.)
Quand elle s'élait présentée pour toucher le second, elle avait appris l'arresialion de l'empoisonneuse.
Elle avait alors attendu des nouvelles des parents. N'en ayant pas eu, elle avait gardé le nourrisson auquel elle s'était attachée.
La nourrice avait l'air si naïf, elle fil ce récit avec une telle honne foi, que lechorde la police comprit qu'elle disait la vérité.
uv. 67. — Tuii.)Do:iE h::.niiy. — la deli.b uii;r:ii. — i>d. j. uourK tr c'». liv. (J7
530 LA HELLE MIKTTK
Il fil piv\cnir immédiatement VcW'i ei Panla.
Ce fiil une scène alteiuîrissantc (iiie la roconnai^^sani-e du lils [tar la nière.
— Oh! c'est trop, c'est trop de bonlieiir à la fois! disait la courtisane. Klle croyait «^Ire le jouet d'uu son^e heureux.
— Dieu est bon, Dieu est raist-ricor.lieux !
— Il n'y a que pour les mr-chauts, fil M. Cnulé, qu'il est iinpiloyable ! Où en était pendant ce temps-là TalTairc P.arhe? Klle était inscrite la
dernifere sur le nMe de la cour d'assises.
Un certain nombre de témoins devaient être entendus. Le bruit courait que Clémenliue avait fait des aveux, et ce bruit n'était pas sans fondement.
La jeuoe femme, dès son arrivée à Aix, après avoir écrit à son frère, a'JAit p-.irement et simplement déclaré que, poussée par sa mère, elle avait donné la mort au bonhomme Barbe.
5Ial^ré ces aveux, malgré les questions dont elle fut pressée, la Miette continia à nier.
Le jonr de l'ouverture des débats, elle répétait à qui voulait l'entendre t|u'eHe était innocente et le disait même aux gendarmes chargés de la conduire de la prison au Palais.
On avait cru devoir la séparer de sa fille sur le banc des accusés. Elle s'aperçut de cette précaution.
— Ne craignez rien, dit-elle, je ne lui en veux pas. La pauvre créature est devenue folle en prison. C'est la douleur de se voir accusée injustement qui a troublé sa raison.
La sage-femme continua ce système de défense avec un rare sang-froid.
L'air souriant et ass:iré, elle interrogeait les témoins, signalait à son défenseur ce qui semblait devoir l:ii être favorable.
Clémentine, au contraire, était affaissée par le chagrin et le repentir.
Elle pleurait souvent et, lorsqu'elle pariait, sa voix était si faible qu'on élait obligé de lui faire répéter ses paroles.
Elle intéressa tout le monde malgré la grandeur de son crime, malgré la sympathie qu'inspirait le défunt.
Après le premier interrogatoire, elle supplia le jury de ne point lui faire grâce, de l'envoyer à la mort, ajoutant que la vie lui pesait et que ce serait la plus grande faveur que l'on pût lui faire que de l'en débarrasser.
La Miette hochait la tête avec des exclamations de toute sorte.
— Que dit-elle? L'échafaudl Elle demande l'échafaud! Mais c'est qu'on est capable de l'écouter. Je ne suis pas de son avis, moi! Je tiens à l'existence, et si on la condamne... Messieurs les jurés, vous voyez bien qu'elle ne sait ce qu'elle dit.
Un témoisna^'e irrécusable était celai de M. Comté.
Indépendamment de la complicité d'assassinat, !a sage-femmo élait accusée de la tentative d'assassinat commise sur la personne du rhrf de la police de sûreté.
Quand ce dernier vint raconter au tribunal qu il avait reçu des blessure? de la Miette, qu'il avait été lié, bâillonne par elle, on crut que la mère de !a femme Barbe allait rester confondue.
Elle ne se déLoncerta pas.
— M. Comté fait erreur. C'est Salomon qui l'a renversé, c'est lui qui l'a jeté dans la cave. Où a-t-il été frappé? Dans le dos, n'est-ce pas? Comment a-l-il pu voir que c'était moi qui tenais le couteau?
— Si je ne vous voyais pas, n'enlendais-je pas vos paroles?
— 11 est vrai, mais vous ne vous les rappelez plus, ou bien vous les dénaturez sciemment. Vous m'avez toujours voulu du mal, vous, je ne sais pas
Le président ordonna à la Mipîte de ne pas interrompre le témoin.
— C'est à nous, dit-il, de vérifier les dépositions...
Le ministère public ayant cru devoir appuyer ces paroles, une discussion s'engagea entre le procureur général et la défense.
Félix, assistait à l'audience.
Dans cette teriible circonstance, il s'était imposé l'obligation de soutenir sa sœur moralement.
Il avait obtenu l'entrée de la partie de l'enceinte réservée aux témoins, et Clémentine pouvait de temps en temps puiser du courage dans sa vue.
Le réquisitoire du ministère public fut énergique.
La peine de mort fut demandée avec instance.
— Il y a sur ce banc, dit le procureur général, deux monstres. L'un a versé froidement le poison à un homme qui l'adorait, l'autre s'est fait linsligateur de ce drame. La sage-femme a encore autre chose à se reprocher. Elle était à Saint-Giniez lorsqu'une infortunée est morte assassinée par d'infâmes scélérats. Un mot d'elle, et la belle-sœur de Laurentin eût été arrachée à la mort. Ce mol, elle ne l'a pas dit! Un défenseur de l'ordre, à la recherche de cet horrible trame, a été frappé par elle. M. Comté vit encore, sauvé par un miracle, parce que Dieu a voulu qu'il ressuscitât, qu'il sortît du tombeau, pour venir dire a celte barre : Voilà les meurtriers!
Oui, messieurs, je demande une punition exemplaire. De circonstances atténuantes, il n'y en a pas pour la femme coupable, qui sourit à son époux en lui versant le breuvage qui doit le tuer. Il n'y en a pas pour une horrible cré;itiH-e comme la Miette. Contre sa fille et contre elle, je requiei's, je le répMe, la peine de mort !...
Un murmure suivit ce réquisitoire 11 était évide/it <jue la majorité des
532 LA BELLE Ml KIT F.
assistants iMait de l'oi^iiiion du chef du ii.iifiutM, cl t\nc la iiiurl senililait un supplice tfop doux puiir les forfaits de lu mère cl de la lilli',
M. Féliv était consterné. Il ne se sentait plus la force de soutenir les regards de r.Icmciilinc.
Il rcjtrit cependant courage après la défense de l'avocat de celle-ci.
C'était un jeune lioninie. qui sut trouver des accents pour émouvoir la salle entière.
Après l'avoir entendu, on se sentit beaucoup plus jiorté à rindulgericc. On comprit comment Clémentine avait été enlrainée au crime et on se sentit disposé à lui faire grâce de la mort.
La tâche du défenseur de la Miette était diflicile. 11 s'en tira lii(Mi. Il ne s3 borna pas à demander l'indulgence du jury, mais, comme s'il eût cru à l'innocence de sa cliente, il sollicita un acquittement.
La Miette ne pouvait retenir son enthousiasme.
Il était dix heures du soir quand, après le résumé des débats, le jury se retira dans la salle des délibérations.
A minuit l'audience fut reprise.
Le spectacle offert par la salle était émouvant. Malgré l'heure avancée, elle (tait entièrement remplie. 11 régnait cependant un silence solennel.
Le chef du jury était un homme de haute taille. Il avait l'air majeslue;i\ et imposant.
Il lut le verdict d'une voix ferme.
— Sur mon honneur et sur ma conscience, le verdict du jury est :
Première question.
La femme Clémentine Barbe est-elle coupable d'avoir volontairement empoisonné son mari?
Oui, à la majorité.
Deuxième question.
La femme X..., dite Miette, est-elle coupable de complicité dudit crime? Oui, à la majorité.
Troisième question.
Dans l'affaire de Saint-Giniez, la femme X..., dite Miette, a-t-elle participé à l'assassinat de M°" Laurentin?
Oui, à la majorité.
Quatrième question.
La femme X..., dite Miette, s'est-elle rendue coupable d'une tentative d'assassinat sur la personne du sieur Comté, chef de la police de sûreté, laquelle
tentative n'a pas roussi ù cause de cii'oonstauccs indi'pcnduilcs de lu voluntô de son auteur?
Oui, à la majorilô.
Il y eut un frémissement dans la salle. Le chef du jury essuyait sou front baigné de sueur. On crut qu'il avait fini et que la cour allait condamner à mort les coupables.
La pause fut courte.
Le chef du jury termina par ces mois :
— A la majorité, le jury admet des circonstantcs atténuantes pour les deux accusées.
Ces dernières paroles étaient, on le savait, le salut de la Miette et de sa fille.
La justice ne pouvait plus prononcer la peine capitale. Elles échappaient à l'écliafaud.
Quant à la Miette, il eût été difficile de voir ce qui se passait en son âme. K'\e., si expansive pendant tout le cours des débats, se rcnferm lil maintenant dans un silence absolu.
Clémentine pleurait à chaudes larmes.
Miette jeta un regard de dédain de son côté.
— Lâche! fit-elle à demi-voix.
Félix respira. Il savait que Clémentine ne devait pas être acquittée. Tout ce qu'il espérait, c'était qu'elle ne mourût pas, qu'elle vécût pour le repentir.
La cour se retira pour délibérer sur l'application de la peine.
Cette suspension d'audience fut courte.
Dix minutes après, le président condamnait la mère et la fille aux travaux forcés ta perpétuité et à l'exposition publique sur une des principales places de Marseille.
Il y eut un nouveau murmure dans l'auditoire. On ne trouvait pas la peine suffisante.
La foule s'écoula cependant assez rapidement.
Miette et Clémentine étaient restées immobiles sur le banc des accusés. Aucun sentiment n'était exprimé parleurs visages.
Quand il fallut partir, quand les gendarmes s'approchèrent pour les emmener, Miette se leva avec un éclat de rire et descendit assez lestement les marches de l'estrade sur laquelle elle avait assisté aux débats.
On dut au contraire soutenir Clémentine.
Un incident se produisit pendant le trajet des condamnés du palais do justice à la prison.
Suivant l'habitude, un grand nombre de personnes les attendaient, et ce fut au milieu d'une haie de curieux ([u'olles passèrent.
LA HKLl.K MU 1 ri'J
lu cuiiiii iV'iissil à s'approcluM- de Mi.MU'. 11 rarr.Haoi» lui iiiellaiil lo jioin.c; sur la poilriiic.
— Ali! niin'-ralilc. lu (^s j.tyciiso (i'rcliappri- ;'i laniuiil. . Tu ne, poiisi»-; •lu'au bonheur iii> vivn'!... Soulto à rinf(U-tiiih' (jU' tu asciivov' dans la tondu', souizo à mon ]iauvro Ilarltt»!
I,a sau'c-foninio no S(> IrouMa pas ou rccoiniaissanl Polylc, i;r;ke à qui le rrimo avait àU' découvert cl dont le li'Muoii:na;,'nc avait l'iô aocablanL pour \o< deux ai cusrcs.
Klle répondit d'une voix Iranijuillc :
— l.aisse-moi, mnrrlu^...
Oe dt^-niLT mol. qui (Mi proveni;al sicrnijio méchant, mauvais sujet, exaspéra l»olyl.'.
— Mdrn'ds! Elle a dil inarrias... Elhî m'insulte encore!...
Il eùl fait un mauvais parti à rii:nohlc femme si les jjjcndarmes ne l'eussent prolé.L'êe...
— Vous voyez, messieurs, lit Miette, comme ce i^arron me déteste... Sans vous, il m'aurait battue... Cela prouve ipi'il a de k iiainc pour moi et «pi'il n'a dit que des mensonges pendint les débats.
Les gendarmes rcntr.iînèrent avec Clémentine, tandis que Polyte, autour duquel s'était formé un rassemblement, racontait les derniers moments de Barbe. C'était un Méridional s'il en fut. 11 éprouvait le besoin de faire part à tout le monde des sentiments qu'il éprouvait. Il se relira en sanglotant.
La Miette, de retour à la prison, mangea d'assez bon appétit. Les émolioiis l'avaient creusée, et elle déclara qu'elle avait « mal au cœur ».
Clémentine, bien qu'elle n'eût rien pris depuis le commencement da proc'-s, refusa toute nourriture. Elle avait l'estomac serré.
L'infortunée passa une nuit aiïreuse. Elle ne réussit à s'endormir que vers le matin et les plus épouvantables visions agitèrent son sommeil.
Elle vit Barbe sur son lit, le visage éclairé par un cierge dont la clarté vacillait.
Les yeux du balayeur étaient encore ouverts. Aucune main pieuse ne les avait fermés.
Commeune force invincible la poussait vers ce corps déjà glacé. Elle allait s'agenouiller à côté du lit, afin de prier pour sa victime, quand celle-ci eut un mouvement, se tourna vers elle et prononça distinctement ces paroles :
— Empoisonneuse! adultère!...
Clémentine, on se le rappelle, était sujette aux songes. Elle en avait eu un la nuit même où elle avait donne !a m.ortà Barbe. Ce dernier rêve lui causa une impression tout aussi profonde.
Le verdict du jury fut diversement apprécié. Beaucoup de personnes
LA UELLE MIKTTE 53:
Manièrent l'admission des circonstances alténuanlcs, surtout pour Miette.
On pouvait, en effet, croire que la femme Barbe avait été poussée par sa mère. Mais celle-ci, qui l'avait entraînée, quelle cause atténuait ses crimes?...
Si elle n'avait pas elle-même empoisonné son gendre, n'avait-elle pas frappé 31. Comlé?..,
On sut plus tard que l'avis du cheî' du jury avait eu un gi'and poids sur celui de ses collègues.
Celait un homme très influent, partisan résolu de l'abolition de la peine de mort. Son exemple avait élé suivi des autres jurés, et, si le repentir de Clémentine eût pu disposer favorablement ses juges, la Miette, cette créature sans cœur, dut uniquement de ne pas monter sur Téchafaud aux. id.^es généreuses d'un philanthrope.