L EXPOSITION
L'arrêt qui avait condamné Clémentine Birbc et sa mère portait qu'elles devaient subir l'exposition publique sur une place de Marseille. On les ramena donc en cette ville.
Celte épreuve était certainement celle qui devait être le plus pénible à !a sœur de Félix.
Le joilori! A ce mot elle se sentait frissonner et la nuit se faisait dans son esprit.
Elle se rappelait avoir vu des malheureux subissant cette navrante humi liation au milieu d'une cohue de badauds et d'oisifs criant, glapissant et riant.
Il y avait une fois parmi ces condamnés une femme à l'air modeste que les injures de la populace faisaient pleurer. Elle avait plaint celte femme, et maintenant elle allait avoir le même sort!...
Ce fut par un beau jour d'été que la veuve cl la belle-mère de Darbe durent subir la première partie de leur peine.
Elles furent extraites de leurs cachots et conduites au grelTe de la prison, où l'exécuteur des hautes-œuvres et ses aides vinrent leur mettre les menottes.
On les attacha ensuite l'une à l'autre au moyen d'une grosse corde passée dans leurs menottes et on s'ajtprêta à les conduire à la place Royale. Elles fuient toutefois obligées d'attendre les gendarmes.
Clémentine était livide et tremblait de tous ses membre-;. Miette étail calme et souriante.
— On dirait que lu as peur, lit-elle à sa lille.
nOC LA liELLt: MILTli:
— .l'ai jKMir en clTi'l, iniirmiiiM ci'llc-oi irmit^ voix liasst^ cl Irciiililaiitc.
— 'l'ii as lorl ; on iir l(> m,iiiu''M-a jkis!...
— QneWc lionlo. :
-- Ce n'est i,Mu'M'e plus fort que los assisos... On te r(\L'anliMM liicii. j)ni;, quand on on aura assez, on no le rogardora plus...
— Mon Dion, mon IHoii!...
— Tu es une vraie poule mouillée, Cilomeiiline,
— Je profère ma douleur à ton audaiNV.
— M(Ui audace, mon audace. . Je ne veux pas avoir trop l'air en pénitence... Sonco un peu... Tout le quartier Saint-Pierre va élrc là... Il était déjà à \\\, (|uoiqu'il eût fallu payer le voyaire. Ici calr/falis!...
— Foli\ viendra sans do:ilc aussi pour me donner du courage...
— Qui sait si ce sera pour colal...
— C'est mon frère...
• — Je ne suis pas la nioro do ce beau garçon-là...
— llcureusoment pour lui...
— Tiens, liens, voilà un compliment...
— Mérites-tu qu'on te parle autrement?...
— Je valais mieux que sa mère Herminie, et la preuve c'est que son père l'a abandonnée pour moi... Félix le sait bien et, pour ce motif, il doit te détester... S'il est sur la place Royale, ce sera pour se réjouir de notre chraimenl...
— Oh! je suis sûre du contraire I...
— Paula aussi sera heureuse...
— Ma more, vous êtes impitoyable I...
— C'est que je veux le préparer... 11 faut que tu sois aussi indifférente que moi... Ahl si c'avait été comme avant 1830, je serais moins rassurée...
— Que faisait-on alors?...
— On marquait I...
Clémentine eut un frisson.
. Miette continua d'un air cruel :
— Tu vois... on nous a laissé nos vêtements... Au lieu de cela, on t'aurait fait enlever le corsage de ta robe et on l'aurait remplacé par une camisole de grosse toile fendue par derrière...
— Pourquoi?...
— Afin de ne pas gêner l'opération... Oh! j'ai vu la chose bien souvent, même que ça m'amusait beaucoup...
L'ex-sage-femme avait un rire féroce. Elle reprit :
— Au moment où l'exposition aurait touché à sa fin, ce monsieur qui tout à l'heure nous a mis les menottes serait monté gentiment auprès de nous. Un
LA r.KLLE MIETTE
On les attacha avec une grosse corde. (F. iJJ8.)
de ses aides auiait porlù un amour de rcVhaud rempli de charbons ardents stir lequel aurait cliaulTé un pnjnçon de i'er muni d'un nianrhe en bois...
— C'est aiïreux!
— Ta ne l'aurais pas vu, car ça se serait passé derrière tni, mais lu l'aurais senti...
— Tais-toi...
UV. 68. — TflliODORE UENRY. — LA UK LLE MIETTE. — KD. J. IlOfKF ET c'*. UV. 68
5;ls l.A liKI.l.i; Mil. l I I.
— Les chairs vivaiiles ^M'i'sillaionl sous raclioii du fci" rou^e et les palic.Mil^ poussaient des oris rpouvaiitaldes... Dans la l'oule il y avait d(!S j^imis qui s'évanouissaionl ; ligure -loi ce (jie ressentaient ceux (|ui ftiiiliiraicnl ce sup- |tlio(\
!\lii'ili> ;i\ail pris piaisii- à donner ces triste^ détails a sa lillc tandis qu'elles allendaieiil toujours dans la salle voi-inc du i;rolïe.
Enlin Tescortc arriva...
Ixîs gendarme^ les comluisii-cnl à jiied.
I^s curieux, déjà très nombreux à la sortie di' la prison, augmentai 'nt à mesure que l'on approchait di' l'endroit nù était dressé le poteau d'infamie.
Sur la place Royale, ruflluenre clait éntu-me. Les hommes, les feinuios, les enùnls formaient une masse compacle (jui avait l'aspe •! «I'him- fo-inniliiM" humaine.
Tontes les croisées des nuisons avoisinant la place élanni égalcuieiil garnies damaleurs du spectacle qui allait ûtre donné...
— Il y a jjIus de monde que pour la procession du Sacré-Cœur, ricana Miette. Ça m'éto:nie qu'on uc Iûu(î pas de chaises.
Les regards de Clêmeatine venaient de se fixer siu- une estrade en planches qui s'élevait au milieu de la place.
Sur ictte estiadc. ou, pour mieux dire, sur cet écliafaud, se dressaitîiit deux })oleaux. C'éiaitlà...
Miette elle-même >e sentait émue maintenant... Clic disait néanmoins entre ses dents :
— C'est au même endroit qu'autrefois!
On lit monter les deux femmes sur l'écli ifaiid et on les all.tclia avec une grosse (.rde.
Avant la loi de 1832, on les eût mises au carcan, c"esl-u-dire ({u'on eaU fait entrer leur cou dans un collier fixé au poteau pai- une longue chaîne de fer. On fermait le collier, que l'on appelait la cravate des forçats, avec un cadena<.
Le carcan avait remplacé lui-même \g pilori proprement dit aboli en ITSlJ.
On a entendu parler du fameux pilori des halles de Paris, établi an milieu même de la halle aux poissons. 11 se composait d'une p'ate-forme, liante de cinq à six mètres, surmontée d'une lanterne à jour dans laquelle se mouvait une roue. Cette roue ou cercle de fer tournait sur un pivot et étiit percée de trous dans lesquels on passait la tête et les bras des condamnés.
On faisait parcourir au pivot un quart de la circonférence toutes les demiheures, de façon que pendant leurs deux heures d'exposition les patients fussent présentés de iace des quatre côtés.
On exécutait quebiuefoi^ à mnrt <:;r lev piloi'is. Ce fait est prouvé par une
LA l'.Kl.l.K Mir.TTK
émeute qui oolaUi ii Paris en loIG el dans UkiiioHc la po[ial;ii-.', iuiliL'nt'e de voir le lioiirreau Fleurant s'y reprendre! à deux fois pour trancher la tùlc d'un condamné, brûla le pilori. Le bourreau périt ('toulîê dans les décombn'S.
Rappelons aussi que ce fut au pilori des halles (]ue Jacques d'ArmaL'nai-, duc de Nemours, eut la têle tranchée le 4 août 1477.
li'exposilion au pilori était d'ordinaire de deu^c heures par trois jours de hi irché consécutifs. Elle n'était plus que d'une heure à l'époque où se passe noire récit.
Un écriteau, placé au-dessus de la Miette et de sa fille, portait en qn.s caractères leurs noms, profession, domicile, la peine qui les avait frappées et la cause de leur châtiment.
Clémentine resta près d'un quart d'heure les yeux, fermés. La lionfc l'écrasait.
Miette au contraire jetait des regards autour d'elle.
Bien que les liendarmes eussent formé le cercle et maintinssent la foule, les tleux femmes entendaient ce qui se disait :
— L'homme qu'elles ont tué était le meilleur au monde.
— Il paraît qu'il adorait sa femme.
— Elle en valait bien la peine!
— Elle lui a versé le poison sans trembler.
— Que lui avait-il fait?
— Rien. C'était pour que personne ne l'empêchât de se jeter dans les bras (le ses amants!
— Le breuvage absorbé par le balayeur l'a fait horriblement soutTrir.
— C'était la Miette qui l'avait procuré.
— Pourquoi n'a-t-on pas condamné à mort ces atroces créatiiri-^?
— C'est un tort.
— .l'aurais eu beaucoup de plaisir à voir tomber leurs têtes.
— Kt moi aussi.
— Et moi aussi !
PersoiMie ne les plaignait. Méritaient-elles en effet de la pitié?...
Parfois des huées retcnlis-aient. Des centaines de voit criaient des injures, et les uendarmes avaient de la peine à retenir la foule, qui, si elle eût rompu leurs rangs, se fût précipitée sur les empoisonneuses el les eût mises en pièces.
Lo danger lit ouviir le-; yeiiK à Clémentine.
— Les entends-tu?... lui dit Miette... Ils nous éc/tai'jicntu'uf si on les laissait faire... Et tout ça pour cet idiot de Darbe!...
— Oh! lais-loi, marnèie!...
— Pourquoi ne parlerai -'•• i.i<? ('In i.r,-i,>n'l mi.' c'c^i il.'-ii mlii d iws 'es