I..\ RKLUt: MIKTTE
Ellel :i làta le pouls. Il battait à tout rompre. L'iiiqiiiéliule la saisit.
— Olil tu me caches ce que tu i-prouves..
— Rassure-toi, je l'en supplie...
— Je vais aveitir un médecin.
Il la conjura de n'en rien faire.
— C'est rindiprnation, la colère... Ce ne sera rien... Tu vcrns que tlemain matin je pourrai me lever.
— Pour aller où?...
— A ma nouvelle place...
— Oui, c'est pour cette place... Si lu rencontrais encore ceux qui... S'ils te provoquaient?
— Il faudra bien que je les retrouve... -- Que dis-tu?
— S'ils ne s'étaient pas mis tous contre Dioi, crois-tu qu'ils seraient parvenus... les lâches!...
Il parlait avec animation. Elle essaya de le calmer, mais en viin.
Félix, passa une nuit très agitée. Dan» son sommeil, il luttait contre des ennemis imaginaires.
Vers le matin seulement il parut reposer plus tranquillement. Qi:and il s'éveilla, il manifesta aussitôt l'intention de se lever, mais cela lui fut impossible.
Tout son corps était meurtri. Il ressentait une vive douleur à la jambe où il avait reçu un coup de pied.
— Obi fit-il, qu'allons-nous devenir?
Mon pauvre Félix !
— Et ma place?
Paula ne répondit pas.
— On va me la prendre... ce sera un autre... Il tenta encore de quitter son lit, mais il ne put.
D'ailleurs, la po^te ne tarda pas à lui apporter une mi;ivaise nouvelle. Il Ti^çut de Sai:it-Giniez une lettre dans laquelle le directeur de l'usine l'averlislit qu'ayant été instruit du scandale qu'il avait causé pendant le coiicours de liansonnettes, il ne pouvait Tadmeltre dans le personnel de sa maison.
Cette planche de salut échappait encore à Félix et à Panla.
— Décidément, nous sommes maudits 1
C'était le jeune homme qui s'exprimait ainsi av/c raceablniniii le. iiiii> profond. Son état empira d'ailleurs bientôt. Sa maîtresse fut obligée de faire pr.'venir un médecin, qui prescrivit des remèdes.
Paula était dans le plus mortel embarras.
560 I A i;i:i,Li: miktik
Cdiiiiiu'IiI ai'lioUM- ce (iiii (Mail iiroossaiff pour i,Mi(''rir son aiiiaiil? 11 n'y avait jia> un sou ilaiis la maison, ot les j)liarniaci(Mis n'ont pas riialMliidc ili' lai IV ciiMil.
Le nuHlooin à qui on avait eu alïaiic n'cHait pas de ceux (jui laissent une pièce d'or sur la rlieminêe des malades pauvre^ pour (pi'ds s'aclièteiil des niédieainen's.
On avait eu de la peine à le derani:er cl il avait '^tipuh'" (pi'il ne donnciait pas ses soins grafis. Voyant (pi'on l'avait conduit d.v.\< un L'arni, il exi^'ca même diMre payé d'avance.
II est ainsi daiis la pi'ofes-;ion si lioiioralile de niédci-in des L,'en> qui ne nionlrciil ni entrailles ni ('(Pur.
Ce sont les praticiens qui, en parlant d'un tnaJaiie indii:;ent, disent :
— Il n'a pas d'os!
Aussi pour.juoi ceux qui ne sont pas fortunés se payent- ils le luxe de ne jias jouir d'une bi>nne santé?... (lelane devrait être permis qu'aux riches!...
Paula se souvint que, lorsqu'elle habitait la rue Caisscrie, il y avait près de chez elle, dans la Grand'rue, un pharmacien rpii lui avait accordé queUpie crédit.
Elle alla chez lui.
Le pharmacien en question était un homme d'une cinquantaine d'aïuiées, père de famille et membre du conseil municipal.
H accueillit bien Paula.
— Oh ! oh ! 11 y avait longtemps que nous ne vous avions vue, ma petite.
— C'est que je n'habite plus le quartier.
— Et où demeurez-vous maintenant?
— Sur la place Royale.
— Et vous venez me payer ma note?
— Votre note!...
— Avez-vous oublié que vous me devez une somme assez importante?...
— Oh! non... mais...
— Eh bien...
— Il me fau Irait au contraire... d'antres remèdes...
— Pourquoi, est-ce que vous seriez malade ?... Vous n'en avez pas l'air cependant... Vous ne m'avez jamais para aussi fraîche et aussi gentille.
— Ces compliments...
— Sont mérités, ma petite.
- Il ne s'agit pas...
— Allons, allons, donnez-moi votre ordonnance. Paula obéit.
LA PFM.LE M1I--:TTK
L'lIcvu hourit. (1*. IjGj.J
LIV. 71. — TIltODOnF nKNRT — I.A BKM.F. MfETTK. — ÉD. J. nOl'KK KT C'".
nv. 71
LA BtlLLE MII:TTE 563
Le pliarmacien rexamina.
— Eaii-de-vie canipl)i\'e... Laudanuiii... Puinmade de... Je vais faire préparer tout cela par mon élève. En attendant si vous voulez passer dans rarrière-boiUiqiie.
— Quelle utilité?...
— Vous m'expliquerez mie ix de quoi il s'agit... Je donne a issi des consultations.
Paula sentit sa méiiance s'éveiller. Elle n'osa pas refuser cependant et entra dans le petit salon attenant au magasin.
Le pharmacien, conseiller municipal, ne tarda pas à se montrer fort entreprenant.
Il voulut embrasser la jeune femme.
Celle-ci le repoussa.
— Eh ! eh! petite, tu te montres farouche!
— Laissez-moi...
— Tu n'es cependant pas sévère d'habitude. -- Que vous importe!...
— On m'a dit que tu recevais tous les clients qui payaient bien... Or, je suis fort généreux... Combien veux-tu?
Paula baissa la tête et murmura à voix basse :
— Le passé, toujours le passé !
Le pharmacien ne comprenait pas grand'chose à sa confusion.
— Ma petite, est-ce que je te déplairais? On a beau avoir cinquante ans... on vaut mieux que pas mal de jeunes gens d'aujourd'hui... Je les apprécie à leur juste valeur... Us ne savent pas s'amuser... Us ont des santés de papier mâché... De mon temps, c'était autre chose... Nous étions gais... Pendant mon séjour à Montpellier, en ai-je fait des fredaines!... Eh bien, je me sens encore disposé à recommencer avec toi...
— • Vous vous trompez...
— Comment, je me trom[)C?...
— Je suis devenue honnête...
Il la regarda avec étonnement.
— Honnête...
— Oui...
— Tu t'es mariée?
Elle hésita.
— Non...
— Eh bien, alors!...
— J'ai renoncé au genre de vie que je menais autrefois...
— Cela ne t'empêche pas d'avoir un ou plusieurs amants.
Î64 LA liKLLK M IK II E
— Jt' suis avi'c (|tir|.|;rti;i,
— On.' (lisais- r?
— Il m aiiut', il inosliim'...
— Kl il l'ciilrclieiit aussi...
— Je p:uia,i:i^ son oxi>t(Mico (lt> travail...
•— Ce ii'r>t (litiic pa^ un iinlividii ayant de la fortune?
— Il n'est pas i-irlie...
— Mauvaise alTaire alors!...
— Je le préfère ain^i...
Avec le ccr.ur on ne raisonn»; [)as, c'est vrai... Seulement, on reste dans la i,'ène... Kl tu y es. n'est-ce jtas?
Pailla, qui se rappela pounjuoi elle était venue, lit un siirne a!lii"niatif. Le pliariiiacien reprit i:raveuienl :
— .Ma petite, j'admire ton inconséquence. Tu le dis honnête et lu continues à avoir des rapports avec un joli jeune homme parce qu'il le plail... Tu refuses mon argent et lu n'as pas le sou... Tu me dédaignes et lu viens léclamer de moi un service... On n'agit pas comme cela!
Klle ne savait que répondi-e à celle logique brutale d'un homme vicieux. Toute ois elle crut devoir faire appel aux sentiments généreux de celui qui lai parlait.
— Je sais que vous êtes bon.
— Je ne suis pas bêle.
— Il soufTre tant...
— Qui... il?
— Lui!... Félix!...
— Félix!... 11 se nomme Félix! Kn latin, Félix, cela veut dire heureux!... Est-ce qu'il est si heureux que ça avec loi?
— Je lui porte malheur au contraire... Depuis que je suis avec lui, il lui est ariivé toutes sortes de choses fâcheuses.
— Eh bien, quille-le alors...
— Le quitter !
— Ecoute... Jeté prends, moi... J'ai dans la rue Saint-Savournin une maison d'un seul étage qui n'est pas louée. Je t'y installerai... Tu auras un petit jardin.
— Merci...
— 11 te suffira d'être discrète, de ne rien dire à personne, et je te ferai un sort... Acceptes-tu?...
— Je refuse...
— Tu es une sotte. Voilà ce que je pense de toi, petite... Va-t'en!...
— Et mon ordonnance?
LA BELLK MIKTTE r,63
— Je le la rends, adresse-toi à un autre pharmncien que moi... Que ton souteneur guérisse comme il pourra!. .
— Mon souteneur !
— Eh oui... ton Félix n'est pas autre chose.
— Vous insultez un honnête homme.
— Envoie-le-moi... Je suis prêt à lui rendre raison... L'apothicaire de la Grand'rue était furieux.
Dans le magasin, il dit pompeusement à la jeune femme devant son élève:
— Non, mademoiselle, non, ni mes consultations, ni mes médicaments ne sont gratuits... Je suis un médecin-pharmacien de 1" classe...
L'élève sourit. Le pharmacien ignorait que dans le laboratoire, par un petit trou que ses employés avaient pratiqué dans la muraille, on pouvait voir tout ce qu'il faisait et entendre tout ce (|u'il disait dans son arrière-magasin.
Paula avait été souvent l'objet de propositions semblables. Elle éprouvait cependant une vive indignation.
Ce langage cynique l'avait profondément blessée.
Comme Marion de Lorme, après avoir subi les immondes caresses de LafTemas, il lui semblait qu'elle venait d'être marquée d'un fer rouge au visage et que Félix allait voir ce stigmate infamant.
Elle erra pendant quelque temps avant d'oser rentrer chez elle. Elle s'y décida enfin.
Son amant l'interrogea.
— D'où viens-tu?...
— Du magasin où l'on me fournit du travail.
— Tu n'en as cependant pas à demander... Tu n'as pas terminé celui qu'on t'a confié...
— J'espérais que l'on m'avancerait...
— On t'a refusé?...
— Le patron n'y était pas... On m'a renvoyée à demain matin...
Le lendemain, Paula sortit après avoir réuni dans un paquet les clTets à son usage personnel, sur lesquels elle espérait que le Mont-de-Piété lui prêterait quelque chose. Elle avait déjà tous ses bijoux dans cette maison où l'usure s'exerce officiellement.
Félix resta assez longtemps alité. Sa maîtresse ne cessa de lui donner les marques du plus absolu dévouement.
Comment réussit-elle à tenir tête à une situation des plus difficiles?... C'est un secret que la pauvre femme cacha pendant «le longues nuits di^ travail.
Eniin, Félix putse lever et se remettre à chercher de l'ouvrage. Il retourna a Saint-Giniez afin d'expliquer ce qui était arrivé au moment du concours de
r.-.f. I \ l'.i I I r Mil' \\-\-:
oliansomiellcs. il prouva qu'on l'avail piov()i]iit' on insiillanl uni- |.ci'Mmiio dont la roinliiitf «Mail fort ilccoiilo.
On t'coula .>;a jusli(icalioi), mais on lui l'optuulil (]uo sa place av.iil vU) donn('t\ ot on iic lui promit môme pas de laverlir si elle rodcvcnail vacaiile.
Kn rentrant à Marseille, FtMix rcnronlra un personnai,'e qu'il avait jadis connu et qu'il avait cessi'' de ft'cSiucnler ;'i cau-e de certains lirnits peu llatleurs qîii couraient sur son compte.
On prétendait, en cITet, ([ue cet individu avait 6lé cliassô d'une Iiuii(M'ie, dans laquelle il tHait employé, pour avoir commis divers actes d'indélioalosse.
Ce personna'jc s'approcha de Félix avec de grandes démonstrations d'amitié.
— Que m'a-t-on dit? \vn> .i\r/, perdu votre situation?... On s'est montré ingrat à votre égard... A quoi cela vous a-t-il servi de faire du zèle?... Voilà comment vous en avez été récompensé... Étes-vous toujoui's sur le pavé?...
— Oui...
— C'est bieii làrhfux... Ln si bon sujell... Si je pouvais vous être de quL'Ique utilité?
— Vous êtes trop aimable.
— - Venez donc prendre quelque chose avec moi.
— Je vous remercie.
— Allons! ac eptez ou je me fâche.
Félix ne put pas faire diiïércmment que de le suivre. Un moment après, ils étaient dans un café borgne du Cours. ■ — Où travaillez-vous? demanda Félix à son compagnon... Celui-ci hésita.
— Où je travaille?... J'ai une excellente place dans un comptoir... siluô sur le quai du port...
— N'y aurait-il pas par hasard un emploi libre dans cette maison?... L'interlocuteur de Félix le regarda d'un air surpris. Il parut réfléchir
ensuite.
— • Au fait, dit-il, pourquoi pas?... Puisque vous avez besoin... vous no serez pas trop difficile...
— Non, assurément...
— Venez alors... Il y aura probablement quelque chose.
— Ohl que je vous remercie!...
Félix et celui qu'il considérait maintenant comme sa Providence se dirigèrent vers le quai du port.
L'amant de Paula ne tarda pas à énrouver la plus triste des désillusions. Le comptoir en question n'était autre que la maison de jeu dont nous