LE DORTOIR
M. dllaussonville, dont il est impossible de ne pas citer souvent l'opinion dans une étide sur les maisons centrales, a critiqué beaucoup les dortoirs en commun. 11 regrette vivement qu'on n'ait fait aucune tentative pour isoler les d(^tenus pendant la nuit.
« Quelque opinion qu'on ait sur les différents systèmes pénitentiaires, dit-il, c'est là une mesure qu'on ne saurait hésiter à adopter, parce qu'elle ne préjuge aucune solution et qu'elle se borne à donner satisfaction à un intérêt impérieux de moralité.
Puur obtenir cet isolement, il ne serait pas nécessaire, ainsi qu'on semlile le croire, de construire des bitiments cellulaiies à cùté des bâtiments destinés au régime en commun et de cumuler ainsi les déjienses des deuv systèmes.
« Le problème a été résolu d'une façon très économique et très ingénieuse en Belgique et en Hollande.
« Dans les vaUcs salles, qui servaient autrefois de dortoirs communs sont ih'^tallés, d ms le sens de bi longueur et de la largeur, des cloisons en fer dniil
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les interseclions formeiil autant (^alt•(^vos ayant trois r(M('s pliMiis, un plafond et un côté (folui île la porte! en Irnllaiie.
« Aussilôl (pie le< détenus -ont entrés dans leurs alcAve»;. un niécanisuic ingi^-nieux ferme tontes les portes à la fois.
Ainsi se trouve résolu le proldème de la sé|>aration des détenus au dortoir, sans qu il soil nécessaire de construire des cellules nocturnes.
« Sans doute, ce mode de séparation n'e-t pas aussi parfait qu'on pourrait le désirer, et les conversation? sont renilucs plus difficiles qu'impossibles, mais un obstac'c alisolu est apporté aux communivalions immorales des détenus entra eux, et, sur ce point, la sécurité est complète, pendant la nuit du moins. »
Le svstème dont M. d'IIaussonville fait l'éloge soulève un t;rand nombre d'objections, et nous savons que la plu[);irl des directeurs des maisons centrales y sont opposés. Ils e-linient qu'il rendrait la surveillance très diflicile et n'cnip.'^cberait rien.
M, d'Haussonville reconnaît d'ailleurs lui-même que les actes immoraux auxquels il fait allusion ne s'accomplissent pas seulement aux dortoirs. Un certain nombre de détenus sont employés au service intérieur de la maison, à la buanderie, à la boulangerie, au balayage, etc. Ces emplois leur laissent une liberté relative et leur permettent de mettre à profit les moindres occasions pour satisfaire leurs vices honteux.
Rien n'est écœurant comme le spectacle de la dégradation humaine.
Il est utile, cependant, que le moraliste ait le courage de considérer le mal pour chercher le remède.
On ne le trouvera certes pas dans le fouet d'Auburn, ni dans la bastonnade que l'on employait il y a encore peu de temps dans les bagnes, et qui vient d'être proscrite ain>i que les autres tortures corporelles.
11 faut songer à des moyens plus humains, de faire pénétrer la lumière dans de> âmes qui semblent condamnées à l'éternelle nuit!...
On nous assure que les scènes de débauche que l'on veut proscrire des maisons centrales d'hommes n'ont presque pas lieu dans les maisons centrales de femmes. Il ne faut pas croire, toutefois, que la perversité y soit moins grande.
Sous la cornette ou le madras des prisonnières, naissent les mêmes pensées cyniques que sous le béret des prisonniers. L'esprit est aussi malade. Celui qui prêterait l'oreille aux propos étouiïés des uns et des autres serait également effrayé.
La nature de la femme rend plus aisée la tâche de ceux qui sont chargés de prévenir les excès. La dénonciation, dangereuse à Melun et à Nîmes, ne l'est pas à Clermont et à Montpellier.
On peut même dire qu'elle florit dans ces maisons à un tel point que, lorsque
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les diMenues n'ont aucun fait vrai à révéler, elles inventent et font preuve souvent d'une imaL^iiiation ingénieuse.
On est I ien loin de les encourager dans cette voie qui crée de sérieuses diriicullés.
Dan- le personnel, on est toujours à se demander si un récit, qui vient d'être fait, a un fond de vérité, s'il est exagéré ou faux. 11 est très difficile de délerniiner ce qui est réellement exact, et le directeur est obligé d'examiner, avant tout, les hahitudos et le caractère de la détenue qui l'informe.
Cet espionnage réciproque empêche, on le comprend, toute liaison scandaleuse.
— Une telle recherche une telle!
C'est l'avertissement qui est souvent donné aux personnes chargées du maintien de l'ordre.
Celles-ci sont obligées de n'accueillir qu'avec une méfiance extrême ces averlissements.
Le dortoir dans lequel Adèle Penaud venait de faire sa singulière confidence à Clémentine, était une salle assez vaste où se trouvaient une quarantaine délits séparés par un espace de quelques pieds.
0[i avait pris la précaution d'alterner la position de chacune de ces couches, en mettant du même côté tantôt les pieds et tantôt la tête.
Le type de lit presque généralement adopté dans les maisons centrales est celui du lit de fer bas avec fond de treillis ou toile métallique. Ce lit est garni d'un matelas, de deux draps, d'une couverture en été, et de deux en hiver.
Les sœurs ne couchent pas dans les dortoirs, pas plus que les gardiens des prisons d'hommes. M. le directeur de l'admini^^tration pénitentiaire en a donné une singulière raison dans la dernière enquête pariv, 'dentaire.
(' A partir de minuit, a-t-il dit, l'atmosphère devient si malsaine qu'il serait nécessaire de relever les surveillants. »
Celte déposition ferait croire que les dortoirs sont établis dans de déplorables conditions d'hygiène.
Heureusement, il y a là une exagération évidente.
Nous avons visité plusieurs maisons centrales, et nous avons pu nous assurer que les dortoirs sont suffisamment aérés,
A Montpellier, à l'époque où se passe notre récit, c'étaient les prévôtés qui étaient responsables de la tranquillité dans les salles consacrées au repos. 11 en est à peu près de même aujourd'hui.
Les lits des prévôtés, détenues à qui leur bonne conduite a fait accorder ce grade, sont beaucoup plus élevés que les autres afin de faciliter leur mission policière.
11 ne faut pas croire, d'ailleurs, que les sœur^ se désintéressent entièrement
fijo i.A nv.iAAù MiLTrii:
lit- I ' ijui M j) t>>L* u ui> n'> ilni i<.ir>. U \ a, à l'entrôo do cluiciui ilV'iix, une ('cllulc hal'ilt'O par une stvur. CiMIo colhilo a une petite ouverture d'où l'on peut voir les prisonnières cl leur parler.
l-a liuiiièio ne sï'Ieiiit jamais et les rondes sont rn''f|uentes.
Li lillo IV-nauil, après avoir fait connaître à Clèmenlinc ce qui se passait en elle, essaya de s'endormir et y réussit sans doute, car clic ne lemua l»icnlôt plus.
La femme Barbe fut moins heureuse, elle; de douloureuses pensées ne cessèrent de l'aciter.
On comprend qu'elle n'a>ail pas besoin de olierciier bcaucouj) poar trouver des choses tristes.
Toutefois, l'idée de son crime, qui l'avaib- torturée pendant les premiers temps de sa délonlion et lui avait procuré des visions effrayante-, la poursuivait moins depuis qu'elle était dans la maison centrale. Elle ne voyait plus sa ▼iclime.
Qu'aurail-il eu à réclamer, le balayeur?... La justice n'avait-elle pas pris deux vies pour compenser la perte de la sienne?... Si Barbe venait la menacer, elle sentait qu'elle le braverait.
La pitié pour ce malheureux avait en mémo temps disparu de son cœur.
N'avait-il pas commis une grande faute en la choisissant pour femme, elle, jeune, belle?... Il s'était condamné en la prenant, et il Tuvait condamnée elle aussi.
L'engourdissement que nous avons signalé en Clémentine tendait à disparaître depuis quelques jours. Le réveil complet était-il imminent?...
Les yeux tout grands ouvrts, elle regardait autour d'elle. Non loin de son lit se trou\ait ct-iui de la ".iarâtre qui avait maltraité l'enfant de son mari.
Il paraît que cette horrible mé-:ère enfonçait son aiguille ii tricoter dans le bras du pauvre petit. Elle riait de ses souffrances et ne se préoccupait de ses cris que parce qu'elle avait peur qu'ils la dénonçassent.
En considérant le profil rigide de l'abominable créature, Clémentine se demandait si cetle deinière, qui faisait le mal pour le plaisir de faire le mal, n'avait pas été plus coupable qu'elle, qui avait agi sous l'empire d'un égarement voisin de la folie.
Et, cependant, les juges n'avaient infligé que quelques années d'emprisonnement à la tortionnaire. Celle-ci sortirait de ce lieu de captivité; elle, l'empoisonneuse, devait y finir ses jours!...
Celte idée était celle qui obsédait le plus souvent la jeune femme.
Le mot perpétuité venait fréquemment à son esprit. Nous avons déjà exprimé ce qu'à notre avis doivent ressentir les infortunées qui entrent dans une maison centrale sans espérance d'en sortir.
LA BliLLE MlETTt: r.3<
Le 0(indari:né à temps peut oompler los mois, les années qni le séparent do sa libération. Si longue que soit sa peine, il a la satisfaction de penser qu'elle est abrégée par chaque heure, chaque minute écoulée; Clémcnline se disait souvent, même au milieu de cet état vague que nous avons signalé :
— A perpétuité, ce n'est pas di^ ans, ce n'est pas vingt ans, ce n'est pas trente ans, c'est toujours!
Va, nous le répétons, elle avait encore une manière peu nette d'envisager sa situation qui endormait sa souiïrance.
Non loin de la marâtre qui était entrée en même temps que Clémentine, se trouvait une femme comptant déjà une dizaine d'années de détention.
Elle olTrail cette particularité qu'elle était bossue.
C'était un être frôle et débile qui cependant avait été condamné pour assassinat.
La lllle Mcnet, pauvre ouvrière, avait vécu longtemps sans amour à cause de sa difrurmité! Aucun homme n'avait voulu d'elle, ou plutôt elle n'avait jamais eu la prétention d'attirer les regards d'un homme.
Un jo;ir, toutefois, elle rencontra un beau militaire qui ne dédaigna pas de lui adresser des compliments de lui dire qu'elle avait des yeux vifs, la physionomie expressive.
Elle entendit pour la première fois un langage qui la ravit. Son cœur se donna tout entier au soldat qui appartenait à un régiment de cuirassiers.
Il serait difiicile d'exprimer !e ravissement de la bossue. Elle aimait et se croyait aimée. Et quel était son amo :reux?
Non pas une créature rabougrie comme elle, non pas un avorton digne tout au plas d'inspirer la pitié, mais un brillant cavalier auquel il était impos- ■ililc qu'une femme résisiât.
Aussi s'abandonna-l-cllc an cuirassier sans regrets, sans hésitation.
Elle mit immédiatement tout en commun jusqu'aux économies que son travail lui avait permis de réaliser.
Elle fut quelque temps à s'apercevoir à qui elle avait affaire. Le soMat en question était un beau pai'Ieur de régiment, sans scrup île et sans loyauté.
Il dépensa l'argent de la bossue dont il avait eu surloul envie, puis il la délaissa.
La douleur de l'infortunée fut vive ijuand elle sut exactement à ipioi s'en tenir. Elle s'empara d'un couteau et alla attendre le cuirassier dans les environs le sa caserne.
Justement, il vint, donnant le bras à une nou\ellc conquête, ayant l'air plus vainqueur que jamais.
Un nuage de sang fiassa devant les vnix <b' la Imv;<ii(\ 'H!,. :"i'li-i,-. sur 1' traître et le frappa en pleine jioiiriue.
«32 I. \ ni:i.i.i: MiKin:
— Meurs, làoli.v.. Meurs, misérable!
Il toiirii(\v;i sui- lni-inéiiie <l lonilia avei" un r;\le!
On se saisit de la ooupaMe, (Ui l'euiprisoiina, cl le jury voulut l)ieu ailmellre des circonstances allt'nuanles. Li Cour abaissa elle-nu^me la peine de deux dcgrùs et se borna a la condamner à (juatorze ans de travaux forcés.
De nos jours, on eilt peut-être acquitté la Menet, far on «roit i|ue la lille séduite a quelque droit de veuu'eance.
La bossue se faisait remarquer par sa douceur de caractère et sa conduite exemplaire qui avaient eni^'agé le directeur à demander plusieurs fois sai,'r;\ce. mais elle n'avait aucune i)roteclion. Elle devait donc mançier enlièrenuMit sa peine, selon l'expression qu'emploient fréquemment les détenues.
La Menel était en proie aux remords. Elle avait parfois des rêves terribles, des visions elTrayantes. Son cuirassier lui apparaissait. Il lui serrait la gorge, lui meurtrissait la poitrine.
11 était arrivé à la malheureuse de pousser des cris qui avaient éveillé tnul le dortoir. On avait même dû, à une certaine époque, l'isoler pendant la nuil, et la faire coucher dans une cellule, car sa surexcitation pouvait être dangereuse.
Mais, depuis un an, elle ne paraissait plus sujette à ses cauchemars, et elle couchait de nouveau avec ses compagnes de captivité.
Clémentine regardait du côté de la bossue, quand soudain elle la vit s'agiter; elle entendit une plainte, puis quelques paroles :
— Oui... c'était... il y a dix ans... aujourd'hui... anniversaire... Je me suis vengée... N'avais-tu pas mérité?...
La Menel se dressa sur son séant :
— Il est là... il est là, le cuirassier... avec son cheval qui me piétine... Grâce!... Grâce!...
Elle se leva tout à fait et voulut s'enfuir...
Clémentine quitta, elle aussi, son lit, et essaya de retenir et calmer la bossue, mais celle-ci lui résista et, saisissant sa main, la mordit cruellement.