LE JEUNE DOCTEUR
Il ne fut pas difficile de maîtriser la Menet. Dès que son réveil fut complet, elle cessa de lutter et fondit en larmes.
On la conduisit provisoirement dans une cellule, mais le lendemain on fut bien obligé de la faire sortir. Il était évident que la malheureuse avait agi inconsciemment et en proie à une véritable hallucination.
LA BELLE MIETTI-:
-M. Mébert délil lui-mèrne les compresses... iP. 6Ja.)
Da reste, en dehors des crises auxquelles elle était sujette, la pauvre hossue se montrait, comme nous l'avons dit, fort douce et fort n-signée àsonsorl.
On ne s'occupa pas d'abord de la morsure que Clémentine avait reçue Celle-â ne se plaignit pas, bien qu'elle souffrît assez.
Ce ne fut que dans l'atelier que la sœur Marie-Louise s'aperçut ilr l'él :t dans lequel était la main de la lille de Miette.
L'V. iSO. -- lUÉODOltE IIF.MtV. — LA IIIXI-E MrETTK. — If), J. HOLTf KT ';'•. I.IV. SD
C34 I A i;i.i.i.i' Ml 1.1 1 1:
Mai-. tlil-i'lU'. il faut alli'i* iimutMlialt'iiioiil à riiiliiinoric vous y faire soi?;nor .. Pourquoi ?i'averlis>iei-vous pas?... Vcikv., jo vais vous conduira...
I.i .<tiMir aroompïi^iKi. tM) ofTol, Cli^uiciUiiir à riiitlrtiit où les coiulainnées avaiout subi la visite tles mî'derius cnarrivml à la luai-oii (-(Mitrale...
Los iutiriiH-rit's des maisons cenlraics soûl ordiiiaiionit'iil Ictnu's avec un luxe do jtropn'li'' vraimonl in^royablo. Los parquets reluisoiil; pis la moindro odeur dans les salles où les lit- onl des rideaux et sont plus larizcs et plus longs que eeux îles dortoirs.
Linlirmerie n'elTiaie pas d"hai)itMiie lo-; dclo nies. Il on est, an coulraire, qui s'y voient volontiers aduiottro, oai- le régime est meilleur qw le ré.^imo ordinaire el on n'a rion à faire.
Pour les prisonnières qui ont des idées de paresse, la j^uérison est une monacv En entrant dans co liou de souffrance, elles espèrent qu'elles y resteront l(ini:ten!p<.
La savir Marie-Loaise conduisit Glémonlino à la phanuacic où elle voulut examiner et panser elle-même la morsiiro. Cette femme était bien réollcment un an:«'e de charité.
Elle semblait heureuse d'avoir trouvé une occasion nouvelle de soulager quelqu'un. Elle binda la plaie avec une adresse et une dextérité .sans é^'ales.
La sœur engagea Clémentine à attendre le médecin qui ne devait pas larder à arriver. La jeune femme resta seule dans la chambre altenanto au cabinet où les consultations avaient lieu.
Elle était assise près de la porte, quand soudain on lui frappa sur l'épaule. Elle se retourna, surprise ; cétail Malvina.
— Eh! ehl qu'est-ce que tu fais?... demanda celle-ci.
— Vous le voyez, j'attends le docteur...
— Qu'est-ce que tu lui veux?...
Cl'mentine montra sa main entourée de compresses.
— Lui faire voir...
— Quelque bobo sans doute.
— Oh! je ne pense pas que cola soit grave...
— .^lors à quoi bon rôder par ici?...
CT'nicntine regarda Malvina avec un ci'itain étonnement.
— Je ne vous comprends pas...
— C'est qu'il y en a qui profilent de toutes les occasions pour se rendre à la visite du médecin...
— Eh bien?...
— ijn ne devrait pas tolérer ça. .
— Qu'est-ce que ça vous fait?
LA. BELLl- MlKTTi: ,33
— Ql^c^l-ce que ra me fait!... Qii'e-t-ce que ça ino f.iii!... l.ov (irtcime.qui sont réellement malades souiïrent de cet étal de choses...
Malvina était embarrassée... Évidemment ("était pour un luuin .lucicnuque qu'elle n'était pas bien aise de voir Clémentine à l'inlirinerie.
Elle ne larda pas à le faire connaître car elle était assez fran( lie.
— Depuis quelque temps, le vieux docteur est malade... Il ne vii-nl pluqiie le jeune, M. Mébert...
— Âb!...
— El il est gentil tout plein.
— Je me rappelle...
— ■ 11 ne vous brusque pas, lui... Il ressemble à une jeune Tille... Ma ff.i. je te dirai que j'en ralTole... C'est pas défendu, bein?...
— Pour lui, vous n'êtes qu'une prisonnière.
— Qui sait?... Je te dirai que, lorsque je le regarde en face, bien en face. il bai>>e les yeux et devient rouge... Je suis persuad-'C que je ne lui déplais pas...
— Cependant...
— Cependant quoi?...
— Peut-être vous faites- vous illusionl...
— C'est pas l'expérience qui me manque... crois-moi.'...
— Quel résultat aurait cette inclination?
— Tu !e demandes, tu es naïve I...
— Quand on est en prison ! . . .
— Faut pas confondre entre nos deux positions, je n'en ai pas pour ma perpétuité^ moi, grâce ;ï Dieul... Je ne suis pas une assassine!...
Un éclair brilla dans le regard de Clémentine, mais elle se tul ntanuinmet -e contenta de baisser la tête.
— J'en ai pour deux ans seulement, et ils sont déjà écornés... En quittait la maison ccnti-ale, je n'aurai pas besoin de rentrer à Marseille et on p(i;rr,i... à moins qu'auparavant ..
Clémentine, bien qu'en-ore inditîérenle à ces propos, nignorail p,i- poii:' quel motif .Malvina était restée à rinfirmerie, et elle ne put s'empêcher d'y faire allusion.
Elle avait touché le côté sensib'e.
Malvina se mit en colèr".
— De quoi tu te môles 1...
— Oh! évidemment cela m; me regarde pas, mai:...
— Je me porte à merveille !...
— Pourquoi donc êles-vous ici alors.'...
— J'achève de me rétalilii... Et tu dois couiprrndre que je ne sui< \kï^
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pross(V pnisqtir... Ni lui non plus, d'ailleurs... Il ne se dépêche pus de me faire sortir... ('i>inprend.<-lii niainttMiaiit poiir(jiioi je n'aime pas que des tiNjaurf'es vit.Mincnl faire les iiitéri^ssaiitt^s aujtrfs (]t> mon jcddi» hoinine,
Jo ne suis pas de ci>Ilos-l;i...
Tu t'rs fait icpt'iidaiit rtMiiaiiiucr df lui...
Il m'a domaiiilc uiif foi>. sans avoir 1 air. si je n'étais pas arrivéi» parle même convoi que la femme I>arl»e, l'empoisonnouse.
Ce mot d'empoisonneuse lit de nouveau une vive impression sur la so'ur de Telix.
Malvina s'en apereut et essaya de faire encore de la peine à sa codélenue.
— Je sais bien que Ion affaire attire Taltention sur loi... Une femme qui a fait avaler du bouillon d'onze heures, ça occupe plus qu'une simple voleuse qui a chipé son porte-monniie à un Int/lish. Regarde un peu celle qui a nourri son mari d'arsenic là-iiaul comme on la traite... Il est vrai qu'elle n'est pas comme toi. de la petite bière... Elle appartient à une famille de gens chics... C'est pas un simple balayeur qu'elle a tué...
— Tais-toi...
— Le bonhonmie Barbe ne ramassait-il pas le crottin? Et loi n'étais-tu pas cigarière, avant de te marier?
Clémentine perdit patience.
— C'est vrai, mais au moins je ne descendais pas dans la rue comme toi...
— Qui sait?
— Je passais pour une honnête femme...
— Tu ne l'étais pas plus que moi, car tu avais des amants [viv qui tu te faisais payer.
— Ce n'étaient pas les premiers venus...
— Moi, au moins, je ne trompais personne, je n'aurais pas déshonoré un pnuvre diable qui m'aimait.
Clémentine se sentit vaincue.
D'ailleurs, elle n'aurait pas eu Te temps de répondre, un bruit de sabots lavcrlit, ainsi que Malvina, que les autres détenues malades, ou se disant telles. \cnAient à la visite sous la conduite d'une sœur.
Alignées, suivant l'habitude, l'une derrière l'autre, elles formaient une longue file qui pénétra dans la salle où étaient déjà les deux femmes.
Dans la file, on remarquait la Menet. A la vue de Glémenline, elle eut un geste de doaleur et de regret.
Clémentine lui sourit pour lui prouver qu'elle ne lui en voulait pas.
M. Mébert ne tarda pas à entrer dans son cabinet avec une sœur inlirjuière.
La femme Barbe fut appelée la première.
A sa vue, le jeune docleiir maniffsla encore leniharras tjirn avait montré la première fois.
Clémentine ne put s'enipèclier de le coiisidéier avec quehjiie attention.
M. Mébert, comme nous l'avons dit, n'avait pas plus de vingt-huit ans. Il (Hait fort joli garçon et avait cet air doux et un peu limide que certaines feumies ne détestent pas chez l'homme.
M. Mébert vivait avec sa mère et ne sortait guère de chez lui que pour l'exercice de sa profession. 11 n'était pas originaire de Montpellier, mais d'un village du Gard qu'il avait quitté pour suivre les cours delà Faculté de médecine.
M"" Mébert l'avait naturellement accompagné, et ils devaient rentrer ensemble au pays natal, mais le jeune homme avait fait la connaissance du médecin en chef de la maison centrale, qui lui avait proposé de le prendre comme second médecin, avec la promesse de lui laisser sa place quand il se retirerait, et de Taider à se former une clientèle en dehors.
L'offre était assez engageante. A Montpellier, M. Mébert, qui n'était pas riche, pouvait certainement se faire une position plus brillante que dans son village, où les empiriques avaient plus de succès que les médecins. Il accepta après avoir consulté sa mère qui renonça, non sans regret, à rentrer au pays nalal.
La maison centrale ne laissait pas que d'effrayer un peu la bonne femme.
— Comment, dit-elle à son fils, lu vas aller en cet endroit où on enferme des créatures ignobles?
Le médecin en chef assistait à l'entretien.
— Oh! soyez tranquille, elles ne mangeront pas votre lils!
— Sont-elles jeunes où sont-elles vieilles?..,
— 11 y en a de tout âge...
— Mais y en a-t-il de jolies?
— Puisque vous les avez traitées vous-même d'ignobles!
— Je m'entends... Je parlais du moral.
— Le physique ne vaut souvent pas mieux. Puis, ces malheureuses n'ont pas des toilettes qui les font valoir. Avec une robe grossière, une cornette et des sabots, les femmes ne sont généralement pas très dangereuses.
— Pas toujours.
— Je suppose que votre lils a fait des coiuiuéles plu-; brillante-^ que celles qu'il pourrait rencontrer dans la maison centrale.
— Mon Edouard.. Ah 1 par exemple... Je réponds de son evccllenle conduite...
Cette indignation ne laissa pas que défaire (piehfue impression suri.' médei-in en chef, qui ne pensait pas le jeune homme aussi candide.
Il réfléchit loutelois (pie M. Mrliert ne devait pas avoir choisi >:i niere
03!s i.A i!i;i.i.i: Miirri':
pour couliiiont»^ do ses amour» lits ,t .juil n'riaii pas pn^halilrniriit au^si inn.)roiil qi/f-lle !e prt'loiulait.
— - Ce j:aillaril-là rach»' mmi j. u |mmii m- pus MMiidaliscr la Iioiiik; vit^illc. Il a ptMit-i'tro raison .. Moi aussi, quand j'jMais dans ma famillo. \o trouvais d'cx- '•o'ItMils prt''le\tos pour dècouclitM".
M. Ml'' ort oiilra donc comiU'.* sou auxiliaiio dans la maison ctMilraN'. Le nu-dorin en clicfiu' lai'da pas a ('Iro eiicliaiitr du /.èlo du j(Min(' liominc (jni s'annonçait aussi comme devant être un praticien distingué.
Par ('\emple, il montrait parfois une timiditc"" qui semblait in(lii|iior (]iie sa miMv avait raison.
- C'est un nu'rle Idaiic ma parole (riionncnr! inuriniirait le bon doctoiii-, on Ta l'Ievt- dans du coton!
M. Mèbcrl avait été, ainsi que nou'^ lavons dit, assez impressionnt^ par la beauté de Clémentine qui, à son arrivée, lors(prelle avait été visitée à l'infirmerie, n'avait pas encore revêtu le costume de la prison.
On sait que la femme Barbe avait des yeux noirs au doux éclat, les traitr. dune linesse e.\quise. Elle était restée cbarmante malgré tous les événements qui s'étaient produits en quelques mois seulement.
Le médecin en clief avait adressé à la prisonnière des questions brutales qui lui avaient fait éprouver une certaine <;rne. Puis la jciine femme avait été obligée de se laisser ausculter.
— Nous devons les examiner avec soin... Ces mùtines-là n'avouent pas toujours ce qu'elles ont... Voyez l'autre... nous avons eu toutes les peines du monde à lui faire dire...
L'autre, c'était Malvina, que l'on venait de retenir.
M. M'bert ignorait, au moment où il admirait Clémentine pour quel crime elle avait été condamnée.
Lorsqu'elle s'était retirée, il avait dit :
— Elle n"a pas l'air bien méchante, celle-b'i... Elle ne doit pas être ici pour une grande faute.
Le médecin en chef s'était mis à rire.
— Mon ami, vous avez tort de juger d'après la physionomie... Vous auriez eu affaire à une grande criminelle que cela ne m'étonnerait pas.
La sœur inlirmière venait de sortir. A -a rentrée, on s'informa auprès d'elle.
— Cette femme, c'est rempoisoniieiise...
— Comment?
— Oui, la femme Barbe... Elle est arrivée aujourd'hui avec sa mère que vous avez vue également tout à l'heure.
— L'empoisonneuse!... La femme Barbe!...
i.A i;i;i.Li. .MiKTTi: 039
C L'iail ;c jeune docteur qui ivpoiail co? nuits avec l'acront do lu j)his piofoiide stupo ;r.
Il avait suivi les débats du procès de Marseille et il s'était iujaginé sous un aspect tout autre la misérable créature qui avait versé le pui^on à son infortuné mari.
Le médecin en chef triumphait.
— Que vous disais-je!... Ici surtout il n^' faut pas se laisser Iruinper par ini air doux, par des allures timides.
M. Mébert avait gardé le souvenir de son en-riir. l/iin cjf de Clémentine était restée pendant quelque temps devant ses yeux.
— Ce charmant visage est-il bien celui d'une femme qui a (b)nné la mort dans des circonstances terribles?
Il relut le procès, voulant voir si la justice ne s'était pas trompée, espérant découvrir quelque chose qui ferait douter de la culpabilité (],■> la pnnvplle détenue.
Hélas! le jury avait été plutôt indulgent que sévère en épargnant la peine capitale à la mère et à la fdle dont le crime ne laissait aucun doute.
Clémentine avait même fait des aveux, complets. Elle avait, dans son inteirogatoire, raconté la scène de la nuit où elle avait versé le poison.
Cotte femme avait bien mérité son sort. Tandis que M""" Lafarge pouvait encore, avec un semblant de raison, protester contre Li justice des hommes qui avait fait preuve à son égard d'un achariiement évident, les empoisonneuses de Marseille n'avaient rien à dire, rien...
Le je;ine docteur eut un léger tremblement dans la voix quand il demanda ;i Clémentine ce qu'elle avait.
Ce fut la sœur infirmière qui raconta la scène de la nuit.
M. Mébert défit lui-mômo les compresses qui entouraient la mor.-nro faite par la Meurt.
Les dents aiijne.^ uo la bu^-uo avaient pénétré a5>ez pi'ufunàemeiit.
--- Ln chien n'eût pas mieux fait, dit la sœur. - En effet...
— Et justement, c'est à la main droite, ce qni I ompècho de tiavailler. M. Mébert affecta un ton dégagé.
— Eh bien! elle se reposera... Je vais la faire entrer a i iniunieric..
— ■ Y pensez-vous?... Nous n'avons presque pas de place en co moment.
— Nuu< allons en faire... Il y a quelques déti-nues (pie l'on jieiit renvovor 1 leur atelier...
— Vous le reconn:iis>:ez aujourd'hui?
— Mon Dieu, ma sœur, il y a longtemps (|ue j'ai cru le reconnaiirc, mais • vaut-il pas mieux, pour un médecin, être trompé que se trom[ioi-...
C40 LA lU-.l.l.i; MIKTTK
I.a sanir, qui avait un caraolÎTi* il(''sai:i"i''alilo. so livra à des r/flcxioiis sur la fariliU' avec hKiiu'Ile on eiioouraîrt'ail la fainraiiliso.
M. Mt'l>.M-t lit ^(Miilil;uil (1(^ uc pas reiil(Mi(lit\ cl ^\]i\r,\\o luillctiii (radmission de ('-U'iiuMilinc a riuliriiKM-if. Par .xciiiiilc, pondaiil le reslc de la vMle, il se montra d'une sév('>rit(> exceiilioiniell-v II accueillit assez, durement Malvina, (pii avait préparé pour lui ses plus ^racieuv snurircs. el décida (ju'rlle |M)iivait être admise maintenant dans un atelier.
— Comment'.'... comment? lit la détenue. consl(!rnée.
— l*as de réilexions, dit l.t scviir inlirmière (l'un air imjiéi'ieiix. - >Iais...
— .Mlez NOUS asseoir dans la salle d'attente jusipià ce que l'on vous emmène.
Malvina se retira furieuse.
En passant devant Clémentine (pii tenait son Imlletin à l:i main, elle murmura :
— Intriirante!