I..\ HKl.i.l MIKTIK Ci
M"'" Lafarge s'exprime, en oITci. en ks tenues :
'■ J"ai ajjpris ;ï mieux jii.uer M. (Ihippiit. Entré l'on jeune dans l'ailniinist ration des prisons, il a vu la vie de si près qu'il est devenu prompt au doute et lent à l'estime. Le règlement a déteint sur lui ; mais, si le dirccleur tïst tout ongles, l'homme est franc, a l'esprit jusfe et le cieur droit. »
Miette sut que la sœur supéiieure, quoique aimable en apparence, était fort autoritaire et qu'elle menait les autres religieuses très rondement.
Elle eut des renseignements spéciaux sur l'inspecteur, l'aumônier, le gardien chef que l'on appelait le major, et même sur le portier, personnage louche qui avait inspiré une vive répulsion à M"" Lafarge, et dont celle-ci eut en effet à se plaindre.
Cet individu, d'après les Heures de prison, avait un rire permanent, illuminé par des couleurs lie de vin, des yeux sans regard, des manières rudes, devenant à volonté poisseuses comme celles d'un chat qui s'est frotté contre un rayon de miel, on ne sait quoi de répulsif.
Il y eut une sœur que^Miette considéra tout de suite comme une ennemie. Ce fut la sœur assistante, qui s'appelait Philomène, mais que Ton désignait beaucoup plus sous le sobriquet de Violente, à cause de sa nature brusque et emportée.
La sœur assistante, dans une communauté, supplée la supérieure, l'aide dans ses fonctions. Dans les maisons centrales, c'est l'adjudant de cette caserne féminine. Elle trotte partout, flaire les fraudes, les recherches entre détenues, fès trafics.
C'était sous la surveillance d'une sœur qu'avaient lieu les entrevues autorisées du parloir; cette sœur était la sœur assistante.
Violente s'acquittait à merveille de l'emploi qui lui élait attribué. Elle connaissait toutes les prisonnières par leur nom, par leur numéro, il n'était nas de recoin de la maison qui ne reçût quotidiennement sa visite.
On la craignait beaucoup et on l'aimait aussi, car, si elle citait souvent au prétoire, elle n'était pas avare non plus de bons conseils et oubliait quelquefois les punitions qu'elle avait elle-même intligées.
Les airs doucereux que Miette affectait ne lui avaient pas plu.
— Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille! fut-elle tentée de s'écrier. Elle regretta vivement que la sage-femme eût été attachée au service
général de la prison.
— Pourquoi ne l'a-t-on pus mise purement et simplement dan-; un at<'lier .' Il est dangereux d'envoyer cette empuisoimeuse à la cuisine ou à la boulangerie... Je ne puis m'en servir que pour le balayage et, ma foi. j'ai peur (pi'elle ne me cause des ennuis en allant |iarloul...
C4l I.A lilil.l.l-: .MIl.llK
IN'iu'lri'e do celle iilèc. sn'ur IMiiloint'iic ne ponlil auoiiiie o'casinn de siir- Mi'iulro MitMlo, ot ce fui elle (|ui. la prciiiii'ir, la mil au pain soc.
La SdMir assi<la;il(' a\ail fail pai'l a la siipoiicuio ol à raiiiiiùnicr île la mi'lianco (pic la nitTi- do (Ut'iiMMiiiiif lui iiispirail. l".llo rm|n'c|i;i la roiissilo di' :a coiiiodio d'auioiuloinciil cl d" (Irvulimi (iiio •■■•Ile-ci jdua au ((iiuiuoiircnioiil de sou sojo'.ir aliii d avuii' un i^'iailo on altfiidanl d'ôlio iiui"lro au tdlilcdu des f/ràcrs.
Miolic avait, on clTcl, dosiro un instant le cordon hlou (jiii dislinjjjuc los |irov(Mo< dos autro< dclciuios, mais, sonlanl l'Iio-lililô de Ninienlo, ollc cul liionlôl un (di^eclif iinuveau.
Nous avons dil ipio M"'" Lafar^'C avait une condamnée à son service. G'ùtait une ommo, nommée P. isson, «pii subissait cinrj ans de réclusion pour faux.
La situation do colto dnmosliipic était fort enviée, parce qu'elle lui rapporlail toute sorte d'avantages. Basson n'avait d'ahord que très peu de travail, puis M"" Lafargc passait pour bonne et i:énéreuse. Elle faisait souvent des cadeaux à sa servanlc, qui recevait encore de l'argent des parents de la prélendiio empoisonneuse et des personnes qui venaient visiter celle-ci.
Miellé désirait donc fort être auprès, soit de M"" Lafarge, soit de M"' Grouvelle, également enfermée dans la maison centrale de Montpellier, et qui y élail à peu près l'objet des mêmes égards que l'héroïne du drame du Glandier.
M'" Grouvclle mérite de fixer tout spécialement notre attention. M.irie Cappelle noas en a laissé un portrait :
« C'était une belle personne, grande, svelte, aux traits accentués et sévères. Un large cliâle rouge lenveloppait tout entière, et ses cheveux blondsf tordus en couronne au-dessus de sa télé, laissaient échapper sur les tempes dcu\ grosses boucles qui se déroulaient en anneaux le long du visage. »
Telle élail M"^ Grouvclle, la première fois qu'elle apparut à M"" L^ifarge. FMus tard, celle-ci revit M"° Grouvclle, el voici ce qu'elle était devenue après un certain nombre de mois de prison :
« De sa physionomie d'autrefois, il ne reste que le masque, et sur ce masque de chair où l'âme ne rayonne plus, la lumière fait tache en y tombant. Son front est sillonné de rides horizontales au fond desquelles dort le néant, ses yeux ont la teinte morne de ces eaux mortes qui recouvrent le vide des abîmes, comme les larmes recouvrent le vi;Ie des cœurs. »
La détention avait rendu M"" Grouvclle folle... Et quel était le crime de celle infortunée?
Laure Grouvclle avait conspiré contre la vie du roi Louis-Philippe.
M"^ Grouvclle était la fille de ce Grouvclle, secrétaire du Conseil exécutif provisùiie après le 10 août 1792, qui dut, bon gré, mal gré, suivre Iq ministre de la justice à la prison du Temple, le 20 janvier 1793, et lire à Louis XVI
LA liELLE MIETTE C13
sa sentence de morl ; ce qu'il lit, au dire de Cléry, d'une voiv faillie et mal assurée.
GrouveJIc, malgré sa liaine pour la royauté, ne pouvait s'einiiôchcr de i^émir au fond du creur de cette douloureuse nécessité de sa position.
M"" Grouvelle avait hérité des opinions de son père. Elle se lit connailre, après la révolution de 1830, par son ardeur républicaine et par son active sympathie pour tous les condamnés politiques de son parti.
Elle allait les visiter dans les prisons, relevait le courage des faibles, secourait les nécessiteux. L'association libre pour l'instruction du peuple la comptait parmi ses membres.
Exaltée par la fermeté des régicides Pépin et Morey, complices de Fieschi, elle voulut, après leur exécution qui eut lit^u le 19 février 1836, aider à les ensevelir.
Elle participa, en 1838, au complot d'Huber. Il s'agissait d'un nouveau projet de machine infernale alin de donner la mort au roi.
Ce complot échoua de la plus piteuse manière. Huber, qui en était le chef, perdit sur le quai de Boulogne son portefeuille qui contenait le plan de la machine et la ligne de conduite que se proposaient de suivre les conjurés.
Ceux-ci furent arrêtés, traduits en cour d'assises et condamnés à dilTérentes peines. M""" Grouvelle eut pour sa part cinq ans de détention.
La machine infernale de 1838 a paru à beaucoup de républicains une affaire organisée par la police, un piège dans lequel tomba une héroini^. exaltée.
Ce qui a confirmé dans cette opinion, ce fut l'histoire bizarre du portefeuille perdu et l'attitude suspecte d'Huber en d'autres circonstances. Gel organisateur de la journée du 1;) mai fut, après 1802, une créature de M. de Persigny.
M"° Grouvelle, d'abord envoyée à la prison de Clairvaux pour y subir sa peine, avait été ensuite transférée dans la maison centrale de Montpellier.
W" Lafarge, qui ne lit que l'entrevoir, fut vivement impressionnée quand elle connut que la perte de la lil^erté avait occasionné la perle de la raison chez la pauvre jeune femme.
<■ Cette femme... celte ombre... cette pauvre morte qui se survit, dit-elle dans ses Hcwes de p)ison, un jour, il n'y a pas longtemps de cela, elle est (Mitrée ici comme j'y suis entrée hier, pleurée par tous ceux qu'elle aimait... l'allé était jeune comme moi... courageuse, plus que moi... Sa jieinc, à elle, se composait d'années, de jours, d'heures qu'elle |)ouvait c()m[)ter... Elle jiouvail espérer, en souiïrant, de payer larme par larme à la loi sa dclle de doalfiir... Chaque soir, elle pouvait se dire : <- Je suis plus près des miens de tout un jour » ; chaque matin elle |iouvail penser : « Je suis plus près des niii'ns de toute une nuit. » Elle avait gardé son nom, ses droits à lespéiance et sa placi'
GJG i.\ i;i;i.i.i; mikiik
. m soleil... roiii st'uil «le >a [nixiii. «'Ilf ir.ivait jias nno loiiihc... cl (•(•|u'iulaiit flic .<"i''li(»li\ elle laiiirnil, elle so iikmhI... Muilf... je nie Iroiupe... («Ile csl tulle! >.
Mii'Ue amliilioiiiiiul tluiii- iiiif jilace auprès il.- l'iiiit* de ces deux pri (MinuM'e^ lie chois. Pour l'obt.Miir. il lallail d'alHiMl .pirljc lïii vacaiile, cl <'lle employa loute sorle de moyens alin d'alleindre ce résiillal.
l II de< principatiK fui d'essayer de déc:oùler de sa situation llasson. qui iHait assez simple d'esprit.
N'v ayant j)as réussi, elle voiilul cxciler les aiilres délemies contre les deux condamnées ipii, favorisées par radmini^lration, étaient comme des riii|s en j.âte clez M"' Lafarue et chez M"" Ciouvell.'.
Miette ne parvint qu'à créer une faiide agitation liieiit('it réprimée, i'ille avait d'ailleurs agi si adroitement (|u'elle ne fui pas compromise, mais elle fut moins prudente dans une nouvelle tenl ilive.
La détenue qui vivait avec .M'"" Grouvelle. car elle ne la (piiltail guère, était -nrnommée la Croi.x-Roiige.
1! arrive souvent, dans les maisons centrales, que les pri-onnièi-es soril désignées par leurs compagnes et même par le personnel de la maison sous !e nom du drame auquel elles ont participé.
Ainsi l'auteur de ces lignes, visitant la maison centrale de CIcrmont, y a eute:idu parler de la tour Malakoff. S'élant informé, on lui a désigné une femme employée à Tinfirmerie et qui n'était autre que l'héroïne de l'assassinat de la tour Malakoff, commis près de Paris, et qui est peut-être encore présent à la mémoire de nos lecteurs.
Celte femme avait élé condamnée aux travaux forcés à perpétuité, tandis que son amant, son complice, nommé Albert avait été guillotiné sur la place de la Roquette.
Le surnom de la servante de M"" Grouvelle rappelait donc un crime ayant en lieu près d'une croi.x: rouge quelconque.
C'était une robuste paysanne qui avait fait tuer son mari, un ivrogne qui la battait, par un valet de ferme amoureux d'elle auquel elle avait promis de l'épouser.
La Cour d'assises, qui avait eu à prononcer sur cette affaire, avait accordé à cause de la conduite de la victime, de larges circonstances atténuantes au valej et à l'instigatrice du crime qui n'avait été condamnée qu'à vingt ans de travaux forcés.
La Croix-Rouge avait, a la maison centrale, une conduite modèle. Elle se montrait fort dévouée à rinfortunée qu'on lui avait confiée.
Miette ne craignit pas de l'accuser d'un vol au préjudice deM"^ Grouvelle.
Elle raconta d'abord que la prisonnière lui avait montré un bracelet
LA KKM.i: Mil: [ Œ 6i7
qu'elle préleiulait tjiie s;i maîtresse lui avait (louiu''. Elle Cdiilii ce lait suus le sceau du secret, à une {léleiuie qui ne pouvait manquer de iiqii'ler ce qui lai était dit.
I,a sœur assistante fut informét; et alla tout de suite ti'ouver Miette.
— Vous prétendez que la Croix-Roupjc vous a fait voir un liracelet...
— Moi...
— Ne faites pas l'innocente... c'est à Merlin (jue vous avez conlié...
— Merlin a inventé.
— Je la connais... elle est rapporteuse, mai? elle n'est pas menteuse... C'est vous qui devez altérer la vérité...
— Y pcnsez-vo'is, ma sœur?...
— Répondez...
— Eh bien! la Croix-Rouge avait en effet un bijou.
— Un bracelet?
— Oui...
— Sericz-vous prête à affirmer ce fait devant M. le directeur?
— Certainement...
Justement c'était jour de prétoire. Sur la demande de sœur Philomène, M. Chapput, mis au courant, consentit à entendre Miette aussitôt.
Il y avait dans l'enceinte où se rend la ;ustice disciplinaire un ceriain nombre de détenues attendant sur de longs bancs, dans des poses bien sages, la contimiation des punitions prononcées contre elles.
Tandis que l'on allait chercher la Croix-Rouge, Miette s'approcha de la bar;e.
— Vous dites que la détenue chargée du service de M"* Grouvelle a dérobé un bracelet !...
— Je n'ai pas dit cela, monsieur le directeur, je ne sais pas comment la Croix-Rouge s'est procuré...
— Ce ne peut être évidemment que d'une manière lilàmable... M"' (".n>uvelle ne jouit pas de sa raison...
— J'ignorais...
— Eile n'a donc pas la disposition de ce ([ui lui appartieii!...
— Je ne savais pas...
— Comment? vous n'êtes pas instruite ib' tdni rc ([ni se passe dans lamaison... Cela m'étonne de votre part...
— Oh! monsieur le directeur, je ne suis pa< curieus.'...
— Ni bavarde? ..
Non plus...
■ - Je consulte cependant voti'e dossier, et j'\ Ii'ounc de nombriMises punitions pour avoir pai'lé... Cn pain sec. notammri.i.
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— Je lie l'avais pas nu^riUV..
— Ne ti'iiez jKis ce laiii,'age... aiitreiiitMil, vous alliv. vous allircr iiue |)uiution nouvelle...
La Croi\-HouL:e nMitr.iil à n' umiiiciit dans !.• iirrldirc... II est pres(|Ui> inulilt> ili' dii-c (|u"('lle nia avef iiiilii.,'nalioii fc (]ue prrliMidail Mielte.
— J'avais un lii-arelet. moi?... diMnanda-l-elle à son ariMisalrire... Vous en avi'iv, un...
.Menteuse :
y\. Cliapput s'empressa de priv(M" de caiilini' la pirvenuf (|ui avait in urié une de se? compagnes dans le prétoire.
— Vous ne voulez pas que je sois irrilt'c, monsieur If directcîur, (piand on m'accuse d'èlre une voleuse!...
— Je ne vous ai pas traitée de...
— N'est-ce pas la même chose que de raconter (pie j'avais un bracelet... Cela n'est pas cependant... Vous le savez bien !...
— Je jure...
— Misérable! vo'.is osez !...
M. ("Ihapput intervint encore, mais celte fois il ne punit pas la Croix- Rouge qui lui paraissait sincère.
Ce sentiment semblait partagé par l'auditoire entier. Miellé s'en aperçut et voulut réagir contre cette impression.
Elle sentit que si elle ne faisait pas appel à tout son a[)Iond», elle élail perdue.
— Je vais préciser dans quelle circonstance. C'était il y a trois jours... Je balayais la cour quand vous êtes descendue de l'appartement de M"" Grouvelle. Vous vous êtes approchée de moi, et vous m'avez dit : <( Vous vous donnez beaucoup de mal, vous. Moi, je gagne beaucoup en ne rien fai.sant. » Je vous ai répondu : c N avez- vous pas à bien soigner cette demoiselle qui voulait -tuer noire roi? » — « Je m'en fiche pas mal! vous ôtes-vous écriée, la seule chose qui m'intéresse, ce sont les cadeaux qu'elle me fait. »
Et c'est alors que vous m'avez fait admicer le bracelet que vous portiez, mais de manière cependant à ce que le poignet de votre manche le dissimulai.
La Croix-Rouge avait de la peine à tenir en place. Le direcle:ir avait été obligé de lui imposer silence à diverses reprises.
Miette continua.
— Je vous demandai à quoi ce bracelet pourrait bien vous servir. Vous me dites que vous vous arrangeriez bien pour le faire vendre soit par le portier, soit par quelqu'un de la cantine.
— Oh!
Cl a
Ello les injuria, puis so tr;iîri.i ii;ir terre... (P. 652.)
— Je vous !is inènie oljserver que ce n"él;iit [)as réLçloineiilaiiv.
— Voire devoir eùl élè d'averlir une siirveillaiile de ce qui se [tassaii!...
— Je le répète, je n'avais pas connaissance do la folie de M"" (jrouvell' ... Sans cela je me fusse liâlOe de prévenir... Je me fusse indignée, car (•"est une infamio... Ma probité...
— Parlons-en de votre prubité... .\vant d'éti'c Cdudanmée \ionv as.-assiuat n'aviez-vous pas été condamnée pour vol !