‹ La belle moissonneuse (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · I.OaiS CHAPPE, IJRnAIRK/f.DITKrR · texte numérisé non relu

I.OaiS CHAPPE, IJRnAIRK/f.DITKrR

StccESseun »b H Y J'. S 0 L' V E R A T N J», niT. rr.s r.K.M'v-ARTS, ;>

R«i<r<K<'i«tion cl Iradurtion re»*rT*fi.

CABINd D[ LECTURE.

Lii)râir;fl ancienne el mociernt

E.Desbois&Fils

Rue Huquerie,;0- BORDEAUX

Lia vérité au fond d'un bol de puncli.

— Vofbi qui va nous rafraîchir ! dit Bouquetin en s'armant de la cuillère au manche allongée. Messieurs, souvenezvous de ce principe : plus il fait chaud et plus il faut boire de toniques chauds. La hmonade, l'orangeade et la bière furent inventées par des apothicaires et des

SïLV. T. II. 1

médecins, éternels et irréconciliables ennemis de notre santé. L'estomac n'est qu'un viscère qui se débilite aux influences de la chaleur atmosphérique ; ingurgitez dans ce viscère déjà affadi et en pâmoison une Hqueur fraîche et laxative, vous redoublez ses défaillances. Au contraire, faites couler dans l'estomac affaibli un topique, un cordial, du vin vieux, du punch, un spiritueux de bon aloi, vous raffermissez ses parois, vous ranimez son action, vous concentrez en lui la force, le calorique, la vie.

— Monsieur est médecin? demanda l'honnête fermier.

, ?— Je suis anti-médecin, oui, monsieur, reprit le lion. Mais buvons.

Les verres furent remplis, et chacun allait porter h ses lèvres le tonique tant recommandé, lorsque Bouquetin prit encore la parole.

— Un moment, monsieur, un moment.

J'ai quelques toasts à proposer.

M. Trapillon frémissait d'inquiétude j le baron impassible attendait.

— A nos succès réciproques ! dit le lion.

— Oui, à nos succès, répéta chaque

convive en donnant un sens particulier au toast.

— En voilà un qui est passé, se disait le régisseur, comme ces jeunes soldats s'inclinant sous le ronflement d'un boulet.

— Messieurs, reprit Bouquetin, à la prospérité de l'agriculture et au bonheur des familles agricoles !

— Quelle églogue ! pensait le baron.

— Oui, oui, répéta Trapillon d'abord ému et puis rassuré.

— Je vous remercie, monsieur, ajouta le fermier en saluant Bouquetin.

— Messieurs, dit Napoléon pour la troisième fois, aux bonnes mœurs, à la loyauté!

— Le gredin ! se disait le régisseur, il s'approche.

Le fermier ravi leva son verre plus haut que celui de ses voisins.

— Quatrième et dernier toast, reprit Bouquetin.

— Enfin, soupira le régisseur.

— Messieurs, à l'extinction delà traite des nègres!...

— 11 est fou ! dit Trapillon.

— Et surtout, reprit Bouquetin d'un air composé, à l'extinction de l'embauchage des blancs et des blanches ! Si l'honorable assemblée le désire, je vais motiver mon toast ?

— Ce n'est pas nécessaire : c'est compris ! exclama Trapillon, que la colère gagnait.

— Permettez, dit le fermier; j'avoue que, pour ma part, je n'ai pas bien saisi le sens...

— On vous expliquera cela plus tard, excellent monsieur Michel, dit le régisseur. Allez ces demoiselles doivent

vous attendre avec une certaine inquiétude.

— Mais, non, monsieur, ajouta le fermier, elles sont chez leur tante, chez ma sœur : une seconde mère.

— J'ignore pourquoi M. Trapillon tient si fort à nous priver de la présence de monsieur, dit l'inflexible Bouquetin, d'autant plus que, pour ma part, j'ai à demander des renseignements au sujet d'une ferme que j'ai le projet d'acheter en Camargue.

— Vous ! s'écria Trapillon furieux.

— Moi ! moi, héritier d'une fortune de douze mille livres de rente.

— Allons donc ! reprit le régisseur.

— A telle enseigne, dit le lion, que renonçant désormais à un monde ingrat, pervers, égoïste, vain et ridicule, je me voue à la vie pastorale et suis très-décidé à devenir fermier, dédaignant de devenir député et ministre.

Michel ouvrait de grands yeux, ne sachant trop jusqu'à quel point étaient serieuses les paroles de celui qui mettait si fort de mauvaise humeur M. Trapillon.

Le fermier commençait à flotter dans des alternatives d'indécision au sujet des

deux hommes qui étaient aux prises devant lui.

— Monsieur Trapillon avait-il voulu lui fasciner les yeux et abuser de sa crédulité?

Le nouveau venu était-il de bonne foi dans sa vocation pour la vie agricole, ou n'était-ce qu'un facétieux qui voulait se jouer de lui et parodier les meilleurs sentiments.

Quant au baron, il se réjouissait fort en lui-même de là mauvaise tournure que commençait à prendre les manœuvres du régisseur.

Bouquetin venait tout naturellement

souffler sur les illusions du fermier ; il rendait probablement impossible le consentement de cet honnête homme au voyage de Paris...

Donc Napoléon Bouquetin, par intérêt personnel ou par l'instinct de malice qui l'animait toujours, en faisant manquer l'enlèvement de Sylvanie destinée à l'Opéra, servait admirablement les intérêts d'Argine et continuait ainsi à se montrer çarmant pour la çarmante.

— Arrêtons là cette plaisanterie, reprit tout à coup le régisseur. Allez à vos aff'aires, monsieur Michel, regardez monsieur que voici comme un homme très-

spirituel, très-aimisant, mais, soit dit sans le fâcher, ne vous fiez pas trop à ses paroles dorées.

— Dorées, s'écria Bouquetin, dont l'œil s'animait à la flamme du punch, j'ai quelque chose de doré, moi! me prenez-vous donc, monsieur, pour une des cariatides de la magnifique salle dont vous avez la régie ?

— Finirez-vous cette plaisanterie intolérable ? s'écria le régisseur.

— Diable ! dit Bouquetin, vous êtes susceptible. Je fais l'éloge de votre logis...

— Monsieur a donc une magnifique

maison à Paris? demanda Michel en coulant un regard scrutateur à Trapillon.

— Magnifique, oui, monsieur, dit Bouquetin ; et, trois ou quatre fois par semaine, monsieur reçoit tout Paris...

— C'est fort beau, reprit Michel. De deux choses l'une, ou monsieur est six ou sept fois millionnaire, ou monsieur est propriétaire de quelque grand établissement...

— Un établissement royal, monsieur Michel , dit Bouquetin qui décidément brisait les vitres ; une salle immense où l'on chante et où l'on danse avec une rare perfection.

— C'en est trop! s'écria ïrapillon; monsieur Bouquetin, vous m'en rendrez raison...

— Je vous la rends à l'instant même, dit le lion. De quelle nature la voulezvous ?... Flamme ou fer ?

— Oh ! oh ! dit le fermier en se passant la main sous le menton, j'ai vu le grand théâtre de Marseille ; l'établissement de monsieur, à Paris, ressemble terriblement à ce que l'on nomme l'Opéra dans le quartier de la Ganebière.

M. Trapillcm faillit tomber foudroyé d'apoplexie. Bouquetin [remplissait son verre et celui du fermier. Michel s'appré-

— u — tait à boire, comme pour mûrir une réflexion, lorsque l'intrépide lion élevant sa coupe pleine de punch et s'adressant à Michel.

— A nos santés ! dit-il ; charmé de vous avoir rencontré.

— C'est moi qui le suis tout à fait, reprit Michel ; recevez, monsieur, mes remerciements.

Ils burent en même temps et se touchèrent la main comme deux hommes qui venaient de se comprendre parfaitement.

M.Julipano, spectateur impassible de

celte scène, tournait et retournait entre ses doigts un joli brin d'oranger lleuri.

— Mais, baron! s'écria le régisseur exaspéré, est-ce que vous ne partagez pas mon indignation?

— Mon cer, dit tranquillement le diplomate, si je la partage je la dmiinue de moitié, et je vois que vous tenez à la garder tout entière.

— Vieux gredin ! grommela entre ses dents M. Trapillon.

Mais l'bonnète Michel avait cessé de boire ; il prit son chapeau et son bâton ferré.

S'approchant ensuite de Trapillon et posant une main nerveuse sur l'épaule du régisseur.

— Monsieur, dit-il d'une voix calme et l'œil étincelant, j'ignore qu'elle est votre profession ; elle peut être fort honorable par elle-même si on l'exerce avec loyauté.

Quant à vos projets sur moi et sur ma famille, j'ai cru les entrevoir : cela me suffit. Je n'ai que quatre mots à vous décliner.

J'ai trois filles belles et charmantes, (rois filles, entendez-vous, sages et bien élevées. Or. je vous déclare que le pre-

niier aventurier qui s'avisera de venir rôder autour d'elles avec d'autres intentions que celles avouées par l'honneur et la loyauté, recevra de ma main un cor-, rection telle qu'il en gardera toute sa vie un touchant souvenir. Adieu, messieurs.

Comme il s'éloignait. Bouquetin le suivit, et l'honnête fermier, sans crainte mais non sans défiance, se laissa accompagner par le lion à qui il devait, au fait, quelques remerciements Grâce à lui, Michel avait entrevu la vérité au fond d'un bol^e punch.

STLV TU. J

An clair de lone.

Dans la soirée de ce même jour, vers l'heure du coucher du soleil, M. Bouquetin, après avoir donné au fermier tels conseils officieux qu'il avait jugé» nécessaires, se promenait magistralement sur la place de Saint-Trophime.

Les cloches de la vielle église romaine carillonnaient à toute volée : c'était le moment du salut, ou, comme on dit dans le Midi, de la bénédiction.

Une grande foule stationnait sur la place, et un grand nombre considérable de femmes s'agenouillaient |sur l'escalier extérieur, ne pouvant trouver place dans l'église.

C'est que la bénédiction devait être solennelle.

C'était la fête des roses et l'ouverture de ce moi fleuri consacré à la Vierge, le mois rose et blanc , le mois parfumé

comme un vase mystique, le beau mois de Marie.

Aussi toutes les Maries d'Arles , ce jour-là, étaient-elles resplendissante de toilette, de beauté et d'innocence, je veux bien le croire.

Toutes les Maries avaient un droit d'entrée incontestable dans le chœur de l'église, splendide et ardent sanctuaire où les flots de l'encens se mêlaient aux arômes des fleurs ; et puis l'orgue devait jouer à grande symphonie et deux théories déjeunes lllles chanter en chœur les motets les plus mélodieux.

Heureux ceux et surtout celles qui ce

soir avaient pu pénétrer et s'agenouiller autour de l'autel du bien aimé saint Trophime !

Car le saint évêque, on n'en doutait pas, devait descendre du ciel et avenir s'asseoir en esprit dans cette cathedra gothique du haut de laquelle il avait héni tant de fois son bon peuple arlésien.

Le soleil empourprait de son dernier rayon les corniches des hautes galeries de l'amphithéâtre , l'extrémité de l'aiguille égyptienne et les flèches de la cathédrale, lorsque M. Bouquetin crut reconnaître parmi les promeneurs un homme dont le visage lui était resté en

— Î3 — mémoire comme un type singulier.

Le lion, en pareille occasion, ne manquait ni de spontanéité, ni de présence d'esprit.

S'arrangeant de manière à se trouver en face de l'étranger. - ^

— Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas un des amis et un des confrères de M Bernin, notaire à Paris?

— Je suis son ami, oui, monsieur, répondit l'étranger avec beaucoup d'aménité.

— Ah ! pardieu ! charmé de la rcncon-

tre. Vous me rappelez une bien heureuse soirée au café de Paris.

— Bien heureuse, comment? demanda l'étranger.

— Voici. M. Bernin , avec qui vous soupiez, me mandait le lendemain dans son cabinet pour m'apprendre que j'héritais de douze mille livres de rente.

— Ah! vous héritiez?... dit l'étranger en jetant un coup d'œil oblique sur le lion.

— D'une tante dont j'étais l'idole. Une charmante femme morte à la fleur de l'âge et qui m'appréciait,..

— Hélas ! reprit l'étran^jer, la mort est impitoyable.

— Aussi, le souvenir de ma tante et son procédé enveiS moi seront gravés là éternellement, dit Bouquetin en portant la main sur son cœur.

— Et vous venez recueillir l'héritage dans ce pays ? reprit l'étranger.

— Non, je viens jouir de l'héritage ; je viens voir un beau pays, admirer, sentir, m'instruire, aimer, peut-être.

— Vraiment! dit l'étranger. Voyez donc comme les bons esprits se rencontrent... Je viens en basse Provence dans le même but.

— Tiens ! s'écria Bouquetin, enchanté de l'analogie. Monsieur est notaire?...

ajouta-t-il.

— Je l'ai éte,i i- l'étranger en hésitant un peu. J'ai vendu ma charge.

— Et monsieur se nomme? pardon d'une telle curiosité.

— Je me nomme Robert.

— Honorable nom ! ajouta Bouquetin qui était dans ses moments de bienveillance. Quant à moi, monsieur, reprit-il, je me nomme Napoléon Bouquetin, touriste par goût et célibataire par état, logeant à Arles en ce moment, à l'hôtel des Princes.

— Je le savais, dit posément M. Robert. Je fumais et buvais du rozolio, cette après-midi, sur la terrasse de l'bôtel.

— Ah ! vous avez été témoin...

— D'une comédie en deux actes, monsieur, dit Robert, et à laquelle vous avez donné un sentiment imprévu et. . moral. Je vous en tais mon compliment. Votre (a?ite fit bien de vous aimer et de se souvenir de vous dans son testament. Je regrette qu'elle n'ait pu vous léguer vingtquatre mille livres de rente.

Bouquetin salua M. Robert, et tous deux reprirent la promenade.

— D'autant plus, reprit le lion, que

plus elle m'eût laissé, plus le genre humain en eût profité. La volonté de la défunte est que je ne fasse jamais un sou d'économie... Charmante petite tante, va!

— Et l'emploi de votre fortune ? demanda M. Robert.

— Libre* comme l'air, reprit Bouquetin. Aussi ai-je suivi la pente naturelle de mes instincts; je vis... pour vivre.

— Faisant de bonnes actions le plus possible, ajouta Robert, comme celle de ce matin, quand vous avez éclairé un père de famille sur le danger qui menaçait ses enfants, et puni, en les dévoi-

lant, l'astuce, la fourberie d'un émissaire racolleur...

— J'avoue, dit Bouquetin, que dans ce moment là la compassion d'un côté et l'indignation de l'autre ont parlé haut dans mon cœur.

— C'est bien, jeune homme, c'est bien ! répondit M. Robert avec un accent d'une introyable autorité.

— D'autant plus, ajouta le lion, que j'avais une dent énorme et depuis longtemps contre cet affreux régisseur.

~ C'est moins bien ! dit M. Robert.

— Oh ! je ne suis pas coquet de ma

vertu, ajouta le lion. Je vous avouerai même tout net, monsieur Robert, qu'en éventant la mèche de Trapillon, je n'étais pas fâché de gagner les bonnes grâces du père Michel, qui a trois filles ravissantes et parmi lesquelles il en est une étourdissante, si vous vous souvenez du souper au café de Paris où il fut question d'elle.

— Monsieur, dit Robert, il est deux sortes de vanités : celle qui vante ses mérites et celle qui s'enorgueillit de prétendus défauts, de vices d'emprunt. Laquelle avez-vous ?

.— Eh ! mais la question est étrange !

dit Bouquetin. Elle ne me blesse nullement, cependant, parce que je vois que monsieur Robert est un philosophe. Eh bien, monsieur, je ne me vante ni de mes vices, ni de mes vertus; je me montre tel que je suis et vous déclare encore que si je parviens à plaire à la charmante, l'incomparable fille dont il est question, je serai très-fier et très-heureux de mon succès... lequel mettrait le comble à Paris à ma réputation.

— Laquelle? demanda Robert.

— La réputation de viveur, de lion, d'homme voué à la vie élégante.

— Et vos goûts champêtres ?

— Ceci est très-originrl, continua Bouquetin. L'idée m'est venue déjouer une pastorale pendant un mois et d'arriver ensuite en triomphe sur le boulevard, par une belle après-midi, aux yeux de toute la fashion, ma bergère sous le bras. Jugez du .coup-d'œil ! ce serait étincelant.

— Un mot, dit Robert. Et en me faisant une telle confidence, vous ne craignez pas, monsieur, que je remplisse à mon tour votre rôle vertueux de ce matin, que j'avertisse le fermier Michel?

— Non, monsieur, dit le lion avec assurance, parce que vous êtes l'ami de

M. r)erniii, parce que vous avez une fleure loyale, et parce que je vous ai confié mon secret.

— Ah ! répondit >1. Robert, vous voulez me lier ! Rassurez-vous : il est trèsvrai que je ne vous dénoncerai pas à Michel ; mais il est très-certain aussi que vous n'enlèverez pas sa fille, sa fille adoptive, comme il l'a enlevé lui-même.

— Est-ce que j'aurais un concurrent dans monsieur Robert? demanda Bouquetin.

M. Robert se mit à sourire comme un / honmie très-supérieur à la faiblesse dont

on l'accusait.

8YI.V. T. II. 3

— Hélas! monsieur, dit-il, j'ai quarante-cinq ans, et de plus, une si grande vénération pour les femmes de France, jeunes et vieilles, que je les fuis toutes.

— Quelle misanthropie ! dit Bouquetin. Mais j'y suis. Vous étiez au café de Paris, et vous fûtes témoin du défi qui s'engagea entre le duc de Candore et un jeune artiste à propos de Sylvanie. Vous croyez donc, monsieur, que je me laisserai souffler la dame par un des deux rivaux, et que je resterai échec et mat?

— Je crois, monsieur, que vous aurez moins de succès que vous ne pensez auprès de Sylvanie, dit M. Robert. Désolé

de vous piquer d'une aiguille au point délicat de la vanité.

Napoléon Bouquetin eut besoin d'aspirer a long trait une bonne provision d'air, car ces derniers mots, prononcés d'un accent bref et positif, comn)c l'arrêt d'un oracle le suffoquaient.

Jamais son orgueil n'avait été plus cruellement éperonné.

S'il eût été seul, le lion eût bondi sur la place en rugissant.

C'était précisément à cette exclamation extrême d'amour propre que voulait le pousser M. Robert, toujours inllexible

dans ses expérimentations , toujours mystérieux dans son but.

— J'entrevois vos projets, dit Bouquetin en se calmant à force d'énergie. La calèche-briska transportée de Lyon à Arles par le Syrius^ il y a trois jours, vous appartient. Vous voulez décidément enlever vous-même Sylvanie, monsieur, je vous somme de me répondre.

— Bien ! reprit M. Robert, voilà de l'aplomb.

Eh bien ! monsieur, ;la calèche-briska m'appartient si peu, que je suis arrivé de Paris à Lyon par la malle-poste, et de Lyon à Arles par le Papin.

— A qui donc cette maudite et sournoise voiture dont le maître se caclie? répliqua Bouquetin.

— Cherchez, dit M. Rohert.

— Vous le savez?...

— Certainement.

— Et vous me le direz?

— Non, monsieur.

— Ah ! mais savez-vous, monsieur Robert , que vous abusez cruellement du privilège que vous donne votre barbe grise?

— Oh ! oh ! répliqua Robert, entre

une barbe grise, monsieur, et une barbe rousse, je ne vois que la différence de la couleur.

— Mordieu! j'ai grande envie... Encore un mot, monsieur. Avez-vous vu Sylvanie?

— Jamais, dit M. Robert. Et vous?

— Moi, je l'ai entrevue dans les rues d'Arles avec son père et ses sœurs.

— Eh bien!

— Ah ! divine ! exclama Bouquetin.

— N'abusez pas de ce mot là, dit M. Robert avec gravité, un seul être est divin.

— Vous me croyez amoureux d'elle, n'est-ce pas? ajouta le lion.

— Moi? dit M. Robert, non... pas amoureux, mais fou.

— Cet homme est enragé ! murmura Je fiévreux Napoléon, à la grande jubilation de son partner.

— Tenez, reprit celui-ci, voulez-vous que je vous donne un conseil? C'est de faire un meilleur usage de vos douze mille livres de rente. Entendez le salut, ce soir, à Saint-Trophime , partez demain pour Paris, oubliez les pastorales et les bergères, et, par une conduite digne d'un homme de cœur et d'intelli-

gence, cherchez à vous marier honora-; blement.

— Merci! dit Bouquetin en quittant brusquement l'intraitable compagnon que sa mauvaise étoile lui avait envoyé ; certainement, ajoutait-il en s'éloignant, cet homme doit avoir une fille vertueuse, mais très-sotte et sans dot, à marier.

M. Robert est à la chasse d'un gendre.

Le soir arrivait avec ses vives étoiles que le clair de lune étincelant noyait une à une dans ses ondées de lumières.

L'air était doux et embaumé des senteurs enivrantes du Hlas, du chèvrefeuille, du seringa et de tant d'autres ar-

bustes odorants qui, au mois de mai.

fleurissent le long des haies dans la campagne d'Arles.

A ces parfums se mêlèrent des arômes de myrtes, d'oliviers en fleurs, et surtout ces suaves éiyanations des lavandes que la brise de mer apporte, le soir, des rochers du rivage.

Dans l'église de Saint-Trophime le salut finissait au milieu des vapeurs de l'encens.

La foule commençait à s'épandre du portail gothique sur la place, aux clartés argentées de la lune.

A droite de la vieille église il est un

cloître célèbre et toujours visité par les étrangers.

C'est un vaste parallélogramme pavé de grandes dalles et encadré de galeries ogivales.

C'était autrefois la cour du monastère attenant à la cathédrale de Saint-TrO' phime ; car, au moyen-âge, toute église épiscopale avait son chapitre de chanoines réguliers et voués à la vie claustrale.

Rien n'est plus imposant et à la fois plus élégant que cet ensemble de galerie sous lesquelles se croisent des nervures légères formant arceaux.

Rien n'est plus marqué d'un caractère religieux que ces piliers à colonnettcs entre lesquelles rêvent éternellement des statues de saints et de saintes, les mains jointes, l'attitude contemplative.

Mais, par un beau clair de lune le cloître prend des tons surprenants.

On dirait une féerie, un porche magnifique dans le goût oriental, et tout étincelant de lames d'argent.

Or, dans la pénombre d'un angle, entre deux piliers, une forme svelte, une élégante apparition était immobile, le coude appuyé contre un support de pierres et la main sous le menton.

. Avec un peu d'illusion, on eût dit un ange arrêté dans ce cloître et contemplant le ciel avant d'y remonter.

L'ange était une femme, une jeune fille de dix-huit ans : c'était Sylvanie.

Comment avait-elle quitté le groupe de ses compagnes?

Comment s'était-elle séparée de ses sœurs?

Nous l'ignorons, et, peut-être ellemême n'aurait-elle pu, en ce moment, expliquer la cause de cette visite qu'elle faisait au cloître solitaire. Un jeune homme l'avait suivie.

Il s'approcha avec précaution et se

tint 'à deux pas d'elle dans l'attitude du respect.

Sylvanie ne parut ni étonnée, ni alarmée de l'arrivée de l'étranger; elle tourna lentement la tète de ce côté, et le coude toujours appuyé sur la saillie d'une niche de saint, elle attendit ce que le nouveau venu paraissait avoir à lui demander.

~" Mademoiselle, dit celui-ci, je vous crois indul[;ente et bonne autant que vous êtes belle ; je vous ai suivie, au sortir du salut, par un secret entraînement. Je ne sais pourquoi je me ligure que le hasard seul ne nous a pas amenés

ici... Vous détournez la tête ! je vais me retirer à l'instant si vous me l'ordonnez, mais en vous assurant que, s'il fallait donner ma vie pour obtenir de vous un sourire amical, je la donnerais.

La déclaration était claire et prononcée d'un accent tel qu'il était impossible de se méprendre sur la sincérité de ces paroles.

La jeune fille regardant l'étranger sans le moindre embarras :

— Qui êtes- vous, monsieur? lui ditelle.

— Mon nom est Olivier, reprit-il, je

suis peintre, et, dussiez-vous me croire fou, j'arrive de Paris pour vous voir.

— Moi? répondit Sylvanie avec un peu de surprise. Mais, ajouta-t-elle, je vous reconnais; vous êtes venu à la ferme avant-hier... vous étiez malade, monsieur.

— Je le suis encore, et je le serai toujours, probablement.

— Espérez, monsieur, reprit-elle. Vous êtes jeune... et, d'ailleurs, si vous priez du fond du cœur, Dieu vous rendra la santé.

— Mon malheur est de ne savoir pas

prier, dit Olivier. Demandez pour moi, mademoiselle; vous obtiendrez...

— Vous croyez? reprit la jeune fille en souriant. Eh bien ! dans la neuvaine du mois de Marie, je me souviendrai de vous ; mais je vous préviens que je ne suis pas une sainte.

— Les saintes, cependant, sont toutes fort belles, dit-on, ajouta Olivier,

— Je vois, monsieur, que vous cherchez l'occasion de m'adresser des compliments, dit Sylvanie. Depuis deux ou trois ans bien des gens, dans ce pays-ci-, vantent mon visage. J'espérais qu'un étranger me parlerait d'autre chose.

L'avertissement était donné avec tant de finesse et en même temps avec une si charmante expression de bonhomie qu'Olivier n'en éprouva qu'une légère piqûre dans la région sensitive de l'amour-propre.

— Oh! reprit-il. Voilà qui est fier! je tâcherai de vous épargner mon admiration, mademoiselle.

— Vous vous fâchez, monsieur?

— Moi ! non certainement, mais je vous fâche peut-èlre? reprit Olivier.

— Ah ! quel caractère irritable ! dit Sylvanie enjoignant ses mains chargées

Page 1