ROBERT
P S. Tenez toujours à la disposition de M. Bouquetin et de M. de Candore la
pension mensuelle promise et jusqu'ici si bien méritée.
Si nous tarissions la source, il n'y aurait plus de navigation possible, et je veux voir jusqu'où iront nos deux hardis aventuriers.
Quant à Olivier, je le laisse aux prises avec sa fortune adverse, la pauvreté et ses nobles instincts, son âme et son imagination. Qu'il combatte; à chacun ses œuvres et Dieu pour tous.
fies Faacliciirii.
Dans une grande prairie*dépendante des Tamaris huit ou dix faucheurs prenaient leur repas du milieu du jour à l'ombre des saules touffus qui bordaient le fossé.
La chaleur était ardente ; les rayons solaires tombaient d'aplomb sur l'ile de la Camargue ; à peine une petite brise
marine faisait trembler les feuilles vert sombre et veloutées de gris des plus hauts peupliers.
Le centre de la prairie était parsemé de gros tas de foin ; à ses extrémités de longues zones d'herbages fraîchement coupés se séchaient à l'ardeur du jour.
Quelques charrettes, aux échelles garnies de cordes, attendaient leur chargement, tandis que les mules et les chevaux de la ferme portant aux pieds des entraves de fer, mangeaient à pleine bouche devant les meules de fourrages.
Sur l'écorce des grands arbres, les cigales, nouvelles venues, se posaient in-
cessamraent et remplissaient l'air de ce bourdonnement criard et continu qui ressemble si bien au cri mécanique de la crécelle violemment a^^^itée.
Par intervalle, la note monotone du coucou venait couper l'immense bruissement des insectes ; à ce cbant régulier répondaient les roucoulements des tourtourelles errantes sous les herbages frais des rizières.
Au loin la mer était calme et unie comme une glace de cristal bleu-lapis, et, du côté d'Arles, de longues volées de canards sauvages remontaient en phalanges serrées le cours du ileuve, bat-
-Dotant d'une aile alourdie l'air embrasé.
C'était bien là ce milieu du jour, au mois de juin, ce mié-jiour si indolent et qui provoque invinciblement au sommeil tout cultivateur que le travail amène aux champs dès l'aube matinale.
Les faucheurs de la grande prairie des Tamaris buvaient et mangeaient gaiement avant la sieste.
Ils étaient tous assis sur l'herbe et formaient un demi cercle au centre duquel se dressaient des cruches de grès, des fiasques empaillées et ces longues bouteilles au large ventre, au long col évasé à l'orifice, si favorables pour ra-
fraîchir le vin dans lo fond d'un ruisseau, au milieu des joncs.
Le repas était friand pour des appétits de faucheurs méridionaux ; l'ail et le petit-salé dominaient.
Chaque plat était de haut goût et provoquait à la soif, de concert avec la chaleur.
« Pays de soleil (dit-on), pays d'ail et de piment. » Pourquoi cela? au premier abord on serait tenté de croire le contraire et de penser que les épices violentes, chaleureuses ne devraient naître qu'aux régions brumeuses et glaciales.
Erreur! erreur ! n'accusons jamais la
nature de la moindre inconséquence ; elle a plus d'esprit, de logique et de prévisions dans son petit doigt que toutes les facultés médicales, toutes les corporations savantes de l'univers.
On peut rencontrer un grand sot fourré d'hermine, mais qui de nous a jamais trouvé sur son chemin le moindre insecte qui fut dépourvu des miraculeux instincts que la divine nature prodigue au plus humble des êtres au miUeu des champs? Les qualités cordiales des piments et de l'ail sont trop bien reconnues indispensables au régime hygiénique des méridionaux pur sang, pour
que nous nous arrêtions un instant de plus sur ce sujet.
Ce serait discuter à propos d'un axiome.
Les faucheurs des Tamaris touchaient i\ ce moment de béatitude sensuelle, où l'on ne boit plus que pour chatouiller le gosier et illuminer le cerveau, lorsqu'ils virent venir à eux le fermier Michel, la fourche de bois d'alizier sur l'épaule et le râteau à la main.
— Eh bien ! dit Michel en les abordant, avons-nous fait trêve avec la soif?
— Buvez ! s'écria un jeune homme
svelte, mais vigoureux et bronzé comme un Bédouin, buvez ! c'est du rouge.
— Donne-moi du blanc, répondit le fermier.
— Vous êtes donc malade et à la tisane ! demanda un faucheur couché sur le dos.
•^ Moi ! dit Michel. Je boirais le Rhône.
-— Quant à moi, reprit un faucheur du comtat d'Avignon, je ne l'avalerais qu'autant qu'il deviendrait vin de Lanerthe ou de Château- Neuf du Pape. Oh ! dans ce cas-là, je me porterais à la pointe de
Ti'inijuetailles et le diable m'emporte si la mer recevrait une seule goutte du lleuve.
— Quel ivrogne ! s'écria un faucheur hargneux et qui venait de vider d'un trait tout le fond de son liasque.
— Votre vin blanc est aigre, dit Michel le fermier, et votre rouge est fade !
— Merci du compliment, répliqua le faucheur couché sur le dos, aigre et fade font un milieu passable.
— Si nos vins sont mauvais, Michel, reprit l'Avignonais, vous avez un moyen excellent de les rendre meilleurs.
— C'est de vous livrer la clé de ma cave, n'est-ce pas ?
— Tu dixisti, ajouta celui qui regardait si voluptueusement les feuilles à l'envers.
— Ah! tu sais le latin, toi, gros dormeur ! dit Michel.
— Mon oncle est curé ! reprit magistralement le faucheur étendu sur l'herbe.
— C'est juste ! dirent tous les autres. Il doit savoir mâcher du latin, son oncle est curé.
— Eh bien ! Michel, et cette clé^? de-
manda le Bédouin, le jeune homme bronzé.
- —Tiens, reçois-la! répondit le fermier. Tiens, moricaud, va nous chercher une dame-jeanne.
A cette parole chaque convive accoudé sur le sol se redressa vivement.
11 y eut un moment de silence et de contemplation.
Le moricaud avait reçu la clé dans ses deux mains à dix pas de distance ; il la tournait et retournait dans tous les stns, la regardant avec des yeux agrandis et un sourire qui mettait à découvert deux rangées de dents de caïman.
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— Que diable fait-il donc-là? s'écria l'Avignonais. Va donc tourner cette clé dans une serrure. Nous perdons un temps énorme et précieux.
— Vita brevis! dit le latiniste toujours couché sur le dos. Mon oncle est curé, mais la vie est courte I
Cependant le faucheur moricaud avait quitté le groupe et on le voyait courir avec l'agilité d'un daim dans la direction de la ferme.
— Holà ! Michel, dit l'Avignonais.
D'où nous vient aujourd'hui cet accès de générosité? Vous allez vous ruiner, le maître !
— Bois, mange et fauche, reprit le lermier. Je crois que le bonheur arrive à tire d'aile vers la ferme des Tamaris.
— Vraiment! dit TAvignonais ; ju l'y croyais déjà. Arrivu-l-il de loin ?
— Oui, répondit Michel d'un air composé. C'est beau!... c'est fort!...
— Audaces fortuna juvat, reprit le neveu du curé.
— Quel chien de latiniste ! s'écrièrent des faucheurs. Quand il est couché sur le dos, à l'ombre, il devient savant comme un frater. Te tairas-tu, enragé ?
— Laissez-le donc parler latin, dit
l'Avignonais. C'est sa manière de digérer ; dès que le bœuf se couche, il rumine. Allons, Michel, reprit-il, raconteznous votre bonheur, mais tin bon patois.
— Il est inutile de vous raconter ce que vous verrez de vos yeux, répondit le fermier.
— Ahl ah! dirent les faucheurs. Ce sont des mariages ; il a trois fdles.
— Jocosœ puellœ! ajouta le facétieux latiniste, toujours sur le dos et les deux mains sous la nuque.
L'heure de la sieste était arrivée et les faucheurs s'étendaient déjà sur l'herbe
fraîche pour dormir de ce voluptueux sommeil qui, dans les champs, secoue ses houquets de fleurs sur nos paupières, mais une troupe joyeuse entrait dans la prairie.
Huit jeunes lîlles se tenant par la main accouraient de front vers le fermier Michel.
On eût dit des gazelles lancées à travers la plaine, tellement était vive et légère leur course sur l'herbe du pré.
Les faucheurs se levèrent tous ensemble par un seul mouvement électrique.
Le latiniste lui-même se redressa sur son séant.
C'était beaucoup pour un homme de son caractère.
Oh ! qu'elle était joyeuse cette jolie /«randole de jeunes Provençales décrivant autour du fermier des cercles onduleux, chantant et riant à la fois ! Qu'elles étaient folles, insouciantes, éclatantes de jeunesse et de beauté, ces paysannes en corset blanc, aux bras nus, aux jupons courts, défiant la chaleur de midi et les * ardentes prévisions de l'avenir !
' La ronde était charmante.
Michel au milieu du cercle, Michel le coude sur la fourche et la joue appuyée
sur le revers de la main, le bon Michel, comme un roi-pasteur, regardait en souriant cette farandole qui tournait au refrain d'une chanson provençale.
C'était vraiment la danse des nymphes, dont Gaspard de Crayer nous a révélé les vives allures et les suaves harmonies dans un délicieux tableau.
— Eh bien ! s'écria le fermier après dix minutes de contemplation, est-ce bientôt fini? et nos foins coupés?...
Mais la danse tournait dans tous les sens, se repliait sur elle-même, enlaçait le ferniier comme une guirlande vivante,
et le refrain répondait en chœur à la chanson :
« Allez et. revenez, rasez à tire d'ailes
• L'herbe fine et le lac, rapides hirondelles.
— C'est charmant, les jeunes filles!
disait Michel ; mais nos foins coupés?...
La chanson reprenait :
« La caille ce matin a paru dans le champ.
« I.e printemps rose et vert décline à son couchant.
— Ah ! folles et belles ! disait Michel ;
' vous dansez, vous chantez... mais nos
foins, qui les rentrera dans les granges?
Le refrain reprenait :
« Allez et revenez, hirondelles chéries ;
■ Tout passe.... regardez la faux dans les prairies.
Et à son tour la chanson disait en pariant de la marche de l'année :
t Hior tous les vergers encore étaient en fleurs..,. « Voici les fruits, la pêche a déjà ses couleurs.
— Certainement, magiciennes ! s'écriait le fermier. Le temps fuil... et nos foins sont toujours là !
Le chœur reprenait de plus belle, entraîné par la ronde :
« Allez et revenez, hirondelles; la vie
« Va plus vile que vous par les heures suivie.
" Quoi ! tous les blés couchés sur le brûlant terrain !
« Le temps a donc un char de flammes et d'airain?
— Jour de ma vie ! exclamait Michel, n'allez-vous pas déjà chanter la moisson?
Mais la ronde tournait plus vite et répondait :
• Allez et revenez, hirondelles légères.... « Ne songez pas sitôt aux fies étrangères,
— Enchanteresses diaboliques! voici septembre! s'écriait le fermier.
« Voici septembre! allons le raisin est joyeux!
1 Chantons l'automne... hélas! la neige est dans les cieux.
« Allez, volez tout droit sur votre aile sonore,
« Adieu, nous verrons-nous, hirondelles, encore?... »
— Miséricorde ! dit le fermier, l'hiver est là et nos foins coupés vont jaunij" sur le pré ! assez, assez, folles ensorcelées ! à vous regarder et à vous écouter la lune oublierait de marcher. Allons , dépéchons, à Fœuvre ! il peut survenir un orage... des râteaux, des fourches, des cordes... attelez les charrettes et chargez. Faucheurs et valets, en avant ! oubliez la dame-jeanne, et vous, rateleuses, déployez-moi ces beaux bras, pliez ces
tailles cambrées ; remplissons les bourrains de foin sec et que dans deux heures tonte cette prairie soit dans mes granges. Jour de Dieu! vous m'auriez bientôt ruiné avec vos faraîidoles et vos chansons, vos pieds légers et vos gosiers de fauvettes !
L'ordre devenait impératif et la chaîne était rompue.
Alors, par un élan unanime, les travailleurs se mirent à l'œuvre. Bras nus et pieds nus, les valets de ferme grimpés sur les charrettes recevaient les bottes de foin que leur passaient les fourches des faucheurs et celle de 3Iichel.
Le fermier était vraiment beau d'animation, de vigueur et d'autorité, dans ce moment-là ; la sueur ruisselait de son front et on voyait ses bras robustes saisir et lancer d'énormes bottes de fourrage avec une indomptable agilité.
Armées de râteaux, les jeunes filles tenaient tête aux travailleurs.
Le foin amoncelé laissait à nu l'herbe rase de la prairie.
Avec quelle souplesse, avec quelle vivacité juvénile se courbaient et se relevaient ces tailles élégantes ; avec quelle grâce ces bras charmants lançaient et ramenaient le râteau.
Au nombre des Provençales, trois jeunes filles se livraient au travail avec autant d'enthousiasme qu'aux rondes et aux chansons un instant auparavant, c'étaient Sylvanie et ses deux sœurs; jamais elles n'avaient été plus belles, à peine vêtues, mais toujours imposantes de cette dignité que donne l'innocence de l'àme et la sagesse de la conduite.
Aux yeux de Michel elles rachetaient amplement, le temps perdu dans un accès d'espièglerie ; le fermier les admirait et les remerciait du regard et du geste.
Déjà deux charrettes chargées étaient parties pour la ferme au pas précipité des mules fringantes.
L'heure avançait; mais le travail défiait l'heure et les menaces d'un orage qui par intervalle lançait quelques coups de tonnerre à l'horizon sud-ouest.
; Ce fut en ce moment qu'un grand jeune homme, vêtu d'une blouse de toile et coiffé d'un large chapeau de paille, arriva dans la prairie.
Le fermier en le voyant arrêta un instant le mouvement de sa fourche et le salua de la main.
— C'est vous, monsieur ? c'est vous ?
dit Michel. Vous arrivez à propos, ma foi!
►— N'est-ce pas, mon cher monsieur
Michel? répondit le jeune homme en se débarrassant de sa blouse. Une fourche, s'il vous plaît, et a l'ouvrage ! Vous verrez qu'un Parisien est un bon campa- (jnard au besoin.
— Une fourche à monsieur ! s'écria le fermier, et prenez exemple, vous autres!
Le nouveau venu était Napoléon Bouquetin, qui depuis six semaines avait fait bien du chemin dans l'opinion et les bonnes grâces du fermier, ainsi que nous le verrons par la suite de ce récit.
Napoléon Bouquetin était l'homme de l'imprévu.
Personne mieux que lui ne savait sai-
sir un à-propos et en tirer tout le parti possible dans un but d'intérêt personnel. C'était un habile tacticien ; mais au moment de l'action, nul ne se jetait plus franchement et plus énergiquement au milieu du drame des événements.
Jeter bas sa blouse, retrousser ses manches et grimper sur une charrette qu'on chargeait, fut pour lui l'affaire de trois minutes.
Debout sur le foin, il recevait à bras ouverts les énormes bottelées.que lui présentaient les fourches ; il les entassait avec méthode, les comprimait du genou, les tassait et revenait aux fourches avec
une agilité et une précision di<jnes du maître fermier le plus exercé.
Michel était émerveillé et prodiguait à son brave compa^^non les plus énergiques encouragements.
L'enthousiasme et le succès de Bouquetin électrisaient toute la troupe, et les jeunes filles elles-mêmes, que le fourire avait d'abord gagnées, ne pouvaient se défendre de l'admirer et d'applaudir à tant de cœur, tant de grâce, tant d'habileté.
Le travail avançait à grands pas ; on chargeait la dernière charrette et l'orage menaçait en vain.