SUITE
Or, vers le couché du soleil, près d'un tertre gazonné situé entre une prairie et un vaste champ de froment, un jeune homme était arrêté sous l'ombrage d'un de ces aubes gigantesques tels qu'on en rencontre çà et là sur les meilleurs terrains de Tile.
Appuyé contre le tronc de l'arbre et l'œil fixé vers la direction de la ferme des Tamaris, ce jeune homme paraissait attendre quelqu'un.
Les vives couleurs qui animaient ses joues, son attitude attentive, son immobilité même, tout témoignait en lui d'une ardente préoccupation.
Hâtons-nous de le nommer : c'était Olivier.
— Viendra-t-elle ? disait-il. Le voudrat-elle ? le pourra-t-elle ? fiévreuse incertitude ! Si elle ne vient pas, je suis perdu... le désespoir me reste, et je n'y survivrai pas. Aveugle Michel ! et vous,
Madeleine, âme faible et mobile, vous ne démentez pas les tristes et dan{jerenx instincts de la femme. Viendra-t-elle '/ pourra-t-elle se dérober à la vi^jilance de Madeleine et de Michel?... le voudrat-elle?
Tout à coup il jeta un cri ; Sylvanie arrivait par le sentier qui longeait les terres à blé. ,
Revenu de son premier saisissement, Olivier fit quelques pas au devant de cette belle jeune fille dont la démarche calme et la fière attitude étaient vraiment imposantes.
8ylvanic portait encore autour de ses
beaux cheveux noirs une de ces couronnes de bleuets et de coquelicots que ses compagnes et elle-même avaient tressées en revenant de la grande prairie.
Elle tenait à la main un panier de jonc à moitié ouvragé.
Dès qu'elle aperçut Olivier, elle ralentit sa marche, et portant plus haut la tête elle parut vouloir prendre plus d'assurance devant lui.
Olivier, le chapeau à la main, s'approcha d'elle et la salua.
Sans détourner les yeux du panier de
jonc qu'elle tressait, la jeune fille lui dit avec un sourire bienveillant, mais que tempérait un sentiment de lierté :
-— Vous m'avez fait prier de venir vous parler, monsieur ; me voici. Vous voyez que je n'ai peur de personne... Seulement, à l'avenir, donnez-moi vos lettres vous-même sans les confier à un valet de ferme. Je ne cache jamais mes actions.
— Mademoiselle, répondit Olivier dont l'émotion était au comble, j'ai à vous rendre mille grâces... votre dignité donnerait de l'assurance au plus timide; j'avoue que je tremblais à la pensée de ma témérité.
" — Votre témérité, reprit Sylvanie; mais je n'en vois aucune. Si vos intentions sont loyales, quoi d'étonnant que vous demandiez à me parler? Voyons, monsieur, vous avez à me dire...
En padant ainsi, elle s'était approchée de l'arbre dont les branchages projetaient une ombre immense.
Adossée au tronc de l'aube, elle tressait toujours son panier.
A deux pas en face d'elle, Olivier, la tête toujours découverte, reprit ainsi :
— J'ai été assez heureux, mademoiselle, pour vous sauver un jour du dan-
ger d'un enlèvement. Oh! ce ne sont pas des remerdments que je viens chercher, ajouta-t-il en voyant Sylvanie qui s'inch'nait ; tout autre à ma place vous eût porté secours. Mais depuis lors, vous l'ignorez peut-être, je n'ai cessé de veiller sur vous...
— Sur moi? dit Sylvanie de l'air le plus calme. Et quels dan^^ers me menacent donc?
— Eh mon Dieu ! reprit Olivier, autour d'une incomparable beauté il esf bien des ruses, des complots quelquefois...
— Vous m'effrayez! ajouta Sylvanie avec une adorable tranquillité.
— Non, je ne vous effraie pas du tout, mademoiselle, dit Olivier, et je suis loin de le vouloir tenter. Je viens seulement vous signaler quelques manœuvres secrètes ; on en veut décidément à votre cœur... à votre main.
— Voyons, dit la jeune fille, je ne suis pas fâchée de savoir comment on cherche à s'y prendre pour me plaire.
— Très-bien ! ajouta Olivier, à qui ce calme légèrement ironique rendait du courage et de la présence d'esprit. Vous
serez satisfaite : Un prétendant s'est adressé à votre laniille...
— Tenez, dit Sylvanie en tirant de son sein une lettre décachetée, voici de la prose de M. Bouquetin ; il est en correspondance avec mon père. Ceci est sa dernière lettre; lisez.
Olivier prit le papier; il le parcourut rapidement des yeux et le rendant à Sylvanie.
— Monsieur Michel vous livre les lettres qu'il reçoit à votre sujet, mademoiselle ! C'est un homme loyal.
— Un excellent père ! dit Sylvanie.
— M. Bouquetin, reprit Olivier, est un peu vain des douze mille livres de rente qu'il peut avoir ou qu'il a peut-être bien réellement. 11 est épris de vous, dit-il, et je n'en doute pas; il veut acheter une ferme dans ce pays-ci, et il demande votre main comme but de bonheur suprême... M. Bouquetin aspire tout simplement à se créer le paradis sur la terre.
— Vous trouvez! dit Sylvanie en jetant sur Obvier un regard indéfinissable de malice et d'aménité. Il peut se tromper beaucoup.
-- Dans tous les cas, mademoiselle,
répondit Ta mi de Tiberjje, il lui serait difficile, je crois, de vous tromper.
— Mais s'il commence par me demander en mariage, reprit Sylvanie, il me semble à l'abri de tout soupçon.
— Oh ! certainement, dit Olivier dont le cœur battait de colère, le procédé est loyal. Et M. Bouquetin a déjà conquis les bonnes grâces de vos parents, mademoiselle?
— De mon père, surtout.
— Et de madame Magdelon?
— Ma mère '....dit Sylvanie. Non... pas tout à fait ; elle a autre chose en tête.