‹ La belle moissonneuse (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · Y(.V. T. II · texte numérisé non relu

Y(.V. T. II

-— Ah ! reprit Olivier en souriant d'espoir. Votre charmante mère, mademoiselle, a d'autres vues pour vous?...

— Comment donc? dit la jeune fille d'un air railleur; elle s'est coiffée d'une idée superbe.

Olivier devint triste.

Il avait gagné depuis quinze jours la bienveillance de la fermière en lui assurant qu'il peignait un tableau pour l'église de Trinquetailles, mais en lui assurant surtout que ce serait elle, madame Magdelon, qui l'offrirait à la chapelle de la Vierge, elle-même, de ses

propres mains, et comme donatrice et bienfaitrice.

Donc Olivier, avait quelque raison de compter sur les bonnes grâces de la i'ermière, et il crut que Sylvanie se moquait tout simplement de la sympathie de sa juère pour lui.

— Une idée superbe! reprit-il, et à votre sujet, mademoiselle?... (//esi un mariage probablement... Madame Mag- (lelonest une belle âme, un espritéclairé, une femme charmante... elle ne peut vouloir que votre bonheur, et si elle l)ense à vous marier, croyez-le bien, son choix ne portera pas à faux.

— Ainsi, monsieur, dit Sylvanie, vous me conseillez de souscrire d'avance au mariage que ma mère a rêvé pour moi?

— 11 est bien entendu, reprit Olivier, que pour consentir il faut que ce mariage ait toutes vos sympathies.

— Avant tout, monsieur, je dois m'éclairer des intentions de ma famille, et ne prendre un parti qu'avec son approbation.

— C'est agir avec une adorable sagesse, dit Olivier. s

— Très»bien ! vous êtes donc de l'avis que je dois accepter ce qui plaît si fort

à ma mère? Voyons, soyez franc... usez vous prononcer.

Olivier pâlit; il re^jarda fixement Sylvanie, dont \d sérénité raccablait.

— Vous ne répondez pas? reprit-elle.

— Mais, dit Olivier, si je connaissais mieux Vidée superbe, comme vous l'appelez, de madame Magdelon?...

— Il est certain, reprit Sylvanie en tressant toujours son panier, que si je vous disais : ma mère veut me marier avec celui-ci et mon père avec celui-là, il vous serait facile de vous prononcer en faveur de l'un ou de l'autre. Ce n'est

pas ce que je vous demande, monsieur.

En admettant que je refuse le parti qui m'est offert par mon père, dois-je accepter celui qui plaît à ma mère? Voilà toute la question.

— Ah! que vous êtes désespérante,

mademoiselle, s'écria Olivier. Quel empire suprême vous avez sur vous-même,

et que je suis faible et misérable devant

vous !

-- Point de fausse modestie, dit Sylvanie ; c'est un conseil que je vous demande. Vous voyez que je compte sur votre raison, votre esprit et votre amitié. Voyons, dois-je accepter aveuglé- ^

ment le parti (jiii plaît tant à ma mcro au^ourcriiui?...

— Eh bien ! mademoiselle, reprit Olivier qui tremblait de tous ses nerfs, je crois que votre mère ne peut faire un choix indigne d'elle et de vous... Oui, il faut accepter.

— Tenez, monsieur, Hsez, dit Sylvanie en tirant de son corset une seconde lettre, et en la remettant à celui qui venait de lui donner un si bon conseil.

Obvier poussa un cri terrible. La lettre portait un magnifique cachet armorié, un cachet dont l'écusson était drapé d'un marteau ducal.

^- Reprenez cette lettre, mademoiselle! s'écria Olivier, effrayant de pâleur et d'indignation ; reprenez cette infernale lettre ! je n'ai pas besoin de la lire pour savoir qu'il y a dans tout cela une lâche trahison.

Sylvanie restait calme, impassible, presque souriante; elle reprit la lettre qu'on lui rendait et la replaça délicatement entre son corset et sa poitrine.

Puis elle continua à tresser son panier de jonc.

— O mon Dieu 1 s'écria Olivier en joignant les mains, quel coup de foudre vient d'éclater! et que l'orage qui gronde

en ce moment à l'hori/.on est peu de chose aiiprôs de i"ora{;e enfermé dans ce cœur! Oh! quelle foJie était la mienne! comment ai-jo pnrmjreim moment, moi, pauvre artiste, que ces deux feEiiiiieb me tendraient la main ! comment ai-je pu m'imaginer qu'elles pourraient un instant hésitera me renier, à me repousser, dès lors qu'un rival titré et millionnaire se mettrait en face de moi? Mais je n'ai que l'enthousiasme, un peu de talent, du dévouement et de la bonne foi ! et lui a de l'or... il possède ces pièces d'or avec lesquelles on achète la beauté, la conscience, l'honneur, la vertu... ces nobles chimères auxquelles j'ai cru, un

moment, fou ridicule que je suis ! Un fat perverti mais gorgé de richesses, tente d'enlever une jeune fille pour en faire sa maîtresse, pour la parer d'un luxe flétrissant et la montrer à tous comme un trophée de débauche... il manque son coup, il est hué, poursuivi, menacé... il se sauve comme un larron.

Un père outragé veut tuer le lâche débauché... mais lui gagne du terrain et du temps.

A peine un mois s'écoule, et l'homme titré, le mihionnaire revient à sa proie; seulement il s'y prend mieux cette fois, il écrit à une mère, il l'éblouit de son or

et de son nom ; il promet, il prend à Lcnioin le ciel de la pureté de ses intentions... il demande la main de celle qu'il a tenté de déshonorer... n'ayant pu en faire sa concubine, il la veut pour épouse; car elle est très-belle, très-noble, trèspure... Le sacrilège lui a fait défaut, il a recours à la sainteté du sacrement; il n'a pu flétrir une chaste et noble créature, il se prosterne devant elle... Eh bien ! tout lui est remis et pardonné ; le larron est devenu honnête homme; le lâche débauché est devenu un type de noblesse et de loyauté ; l'infâme est devenu vertueux.

La famille s'attendrit et exaile cet

homme; la jeune fille l'accepte pour époux et s'enorgueillit de lui appartenir... et la raison décela, la connaissezvous?... je vais vous le dire : Cet homme e&i lilré et deux ou iroio fois millionnaire !

Adieu, rêve charmant et perfide; adieu, espérance , avenir , illusions fleuries , vertu chimérique, vie de mon âme, joie de mon cœur, ravissement de ma pensée; adieu, Sylvanie!

La fille adoptive de Michel avait cessé de tresser son panier de jonc; appuyée contre le tronc de l'arbre, elle contemplait d'un regard étonné ce jeune homme

dont le désespoir éclatait avec tani de vérité et de violence.

Quand Olivier eut prononcé ce dernier adieu, son re[;ard rencontra celui de la belle jeune fdie, et ce regard le ramena à deux pas d'elle par une attraction invincible.

— Il faut, dit-il, que je sois le plus misérable et le plus méprisable de tous les êtres, puisque je ne vous fuis pas avec horreur...

— Monsieur, reprit Sylvanie, avezvous bien tout exhalé ce que vous aviez de colère sur le cœur?

— Impitoyable! s'écria Olivier, si jeune, si belle et si...

— Achevez, monsieur Olivier.

— Non, jamais.

— Eh bien! je vais achever votre pensée. Et si franche, vouliez-vous dire.

— Moi? non certainement.

— Alors, au lieu de franche, mettons méchante, monsieur Olivier.

— Vraiment oui, dit Tami de ïiberge, le mot est bien trouvé, je le maintiens, mademoiselle ; méchante !

— Quand je vous disais que je ne mo

tronî[)ais pas, ajouta Sylvanie ; car entre tVancl)ise et méchanceté quelle est la distance? Aucune, monsieur Olivier. Je suis méchante à vos yeux parce que je sus franche. Tenez, je vous croyais plus de raison ; mais lisez cette lettre au cachet armorié... Vous aurez le droit de parler après, et de vous tordre les bras de désespoir, si cela peut vous être agréable encore.

Elle lui présenta la lettre une seconde fois.

Olivier la saisit et il la lut d'un bout à l'autre avec l'avidité d'un déporté qui reçoit furtivement des nouvelles de la patrie.

La repliant ensuite lentement et le visage éclairé d'un rayon de joie, il la rendit à Sylvanie sans proférer un seul mot.

— Eh bien! dit-elle, M. le duc est charmant dans son repentir. Ma mère, qui déjà avait reçu plusieurs lettres de lui et qui lui avait répondu, ma mère est tout à fait revenue sur le compte de ce galant homme, qu'une passion aussi folle que subitement survenue avait égaré un moment; ma mère ne cède pas aux séductions d'une fortune de plus de trois cent mille livres de rentes pour Sylvanie, mais à la sincérité du repentir

et à la loyaulé de la proposition de mariage; elle flcVliira facilement Micliel, son ma i, el le déterminer;- à remercier M. Napoléon Bouquetin. Quant a Sylvanie, il n'en est môme pas question... son consentement est plus que probable. Enfin, d'après la lettre de M. le duc, qui est une lettre de remercîmenl, il y a tout lieu de penser que ce mariage aura lieu et que madame Magdelon sera la mère adoptive d'une duchesse. Vous avez lu tout cela? monsieur Olivier. ,

— Oui, mademoiselle.

— Et vous en avez conclu ?

— Que vous refusiez M. le duc comme M. Bou(pietin.

SYLY. T. II. lu

— U6 — -- Et après?...

— Grand Dieu ! serait-il possible ! s'écria Olivier, que l'espoir rendait fou comme le désespoir.

— Oui, il serait possible, ajouta Sylvanie, dont le regard fascinateur pouvait tuer ce jeune homme si elle l'avait voulu.

— Ah ! parlez, Syivanie, ou je me meurs.

— Vivez, monsieur, reprit-elle avec une fierté solennelle, vivez, et apprenez que tout mariage imposé m'est odieux ; que je porte en moi un sentiment de di-

gnité que rien ne saurait fléchir; que je suis libre, et par le cœur, et par l'intelligence, et par ma position même ; que Michel etsafemmesontmespèreetmère adoptifs et bien aimés, cela est vrai, mais non mes maîtres. Apprenez que ce que je veux avant tout, c'est mon indépendance, le seul bien qui soit vraimenl à moi sur la terre, puisque je fus assez malheureuse pour être privée de ma mère, de mon père, pour ne les avoir jamais connus. Indépendance, monsieur Obvier. Retenez bien cette parole : c'est vous dire que je ne subirai jamais que la loi de mon libre arbitre. Allez, maintenant, et que Dieu vous guide. Vous

m'aimez? dites-vous... que Dieu vous protège! Quant à moi, mettant la main sur mon cœur, je sens là pour vous une très-grande estime et une vive affection. Si ce n'est point assez, monsieur Olivier, tâchez de mériter davantage. Adieu, je retourne à la ferme où l'heureux M. Bouquetin préside au repas des faucheurs, où je dirai à Magdelon et à Michel que je viens de causer avec vous sous le feuillage de cet arhre en plein air, en jdeine campagne, sur le point le plus en évidence de la Camargue.

Et sans permettre à Olivier de l'accompagner, elle lui tendit la main et s'éloi-

gna toute seule, à pas lents, pour regagner l'avenue de la ferme des Tamaris.

Tant qu'il put la suivre du regard, Olivier la contempla dans un ravissement qui tenait du délire.

Mais quand elle eut disparu derrière les haies et les massifs de saules, une sorte de tristesse mêlée d'alternatives d'espérance vint saisir le cœur de l'ardent artiste.

Il reprit le chemin qui menait au pont d'Arles, cette charmante ville où l'attendait l'aoîitié souriante et cordiale sous les traits de Tiberge.

CJnc rencontre au bord da Rbdnc.

A deux lieues environ de la ville

d'Arles, en aval du fleuve, Tiberjje et

Olivier amarraient un bateau à des piquets plantés au bord des eaux.

Tiberjje avait jugé cette promenade nécessaire comme distraction, car, depuis la veille, son ami semblait retomber

dans ce découragement accablant qui succède aux violentes émotions.

Un orage avait éclaté dans la nuit ; les eaux n'avaient point encore repris leur limpidité naturelle : elles étaient jaunes et chargées de débris ; mais le ciel était calme, la lumière splendide, et une brise marine soufflait assez fort pour faire espérer à nos deux navigateurs de pouvoir remonter le Rhône k la voile, du point où ils étaient jusqu'à Arles.

Quand le bateau eut été solidement attaché, le prévoyant Tiberge, prenant un grand panier dans la cabine, suivit son ami, qui déjà, sur le rivage, marchait à l'aventure en véritable rêveur.

— Monsieur Olivier, dit-il gaiement, votre intention est-elle de compter les cailloux de cette grève jusqu'à la mer? Je vous préviens que je suis venu sur ces bords enchanteurs avec une détermination désespérée : celle de déjeuner copieusement. Le panier est lourd en conséquence. Ayez donc la bonté de choisir par ici une salle à manger de votre convenance ; quant à moi, je pense que ce gazon émaillé de marguerites, à l'ombre de ces trois peupliers, est une nappe d'assez bon goût. Qu'en dis-tu?

Olivier se dirigea vers les trois peupliers de la rive, taciturne, pensif, obéis-

sant avec une docilité passive aux invitations de Tiberge.

— Là ! dit celui-ci en déposant le panier sur le gazon. Là, mangeons, buvons et surtout prenez garde de vous enrouer en causant un peu trop^ monsieur Olivier.

Tiberge dans l'occasion était un excellent provocateur.

Le déjeuner froid qu'il servit sur le gazon émaillé de marguerites, selon son expression, reçut un regard appréciateur du mélancolique Olivier.

— Ah ! ah ! reprit son ami, vous commencez, monsieur, à vous attendrir à la

vue de cette intéressante volaille, élevée par les soins de quelque belle fermière et rôtie sous mes yeux ce matin au tourne-broche de la cuisine de l'hôtel des Princes. Nous ne voyons pas avec moins de charme, n'est-ce pas, cette élégante bouteille de vin de Lanerthe que j'ai choisie entre toutes ses compagnes dans le caveau... et quant à ces cigares de la Havane et ce spirituel flacon de rhum, vous leur accorderez certainement une part très-large dans vos sympathies. Tenez, monsieur Olivier, permettez que je vous le dise : Vous commencez à devenir horriblement viveur et profondément vicieux sur le chapitre des sensualités

gastronomiques. Eh ! que diable, un peu (l'ascétisme, de rêverie, d'idéalité, s'il vous plait ! Surtout mettez un terme aux flots de votre verve loquace, je vous en prie. Vous m'étourdissez depuis ce matin par votre conversation, ma parole d'honneur !

A ces paroles railleuses mais amicales, le taciturne Olivier ne répondait que par un demi-sourire et un coup d'œil distrait. Cependant il prenait sa part du dé- ^ jeûner que lui servait Tiberge, mais sans trop savoir, peut-être, s'il mangeait du poulet ou du canard.

— Je suis sensible, reprenait Tiberge

— 1ÎS7 —

aux compliments que vous m'adressez au sujet de cette volaille. On peut devenir pâtissier, mais on naît rôtisseur, et je me pique de posséder à fond mon art du tourne-broche. Quant à ce vin provençal, je suis de votre avis, il est excellent. Entre le vin de Lanerthe et le vin de Marseille, il y a, comme vous le dites très-judicieusement, toute la distance de la tête de porc à la hure du sanj^lier. Buvez, monsieur Olivier, et causez un peu moins.

Mais si le peintre rêveur s'obstinait à ne pas répondre un mot, il fallait en accuser son esprit plutôt que son cœur.

Depuis la conversation de la veille, dans l'île de la Camargue , une absorbante rêverie ne l'avait point quitté.

Cette inertie de la pensée commençait à inquiéter un peu l'ami Tiberge ; aussi avait-il résolu d'en venir à des-expédients violents pour ranimer un peu son malade ; Tiberge n'aurait pas reculé, même devant l'application du moxa, dans la matinée dont il est ici question.

— Je vois, monsieur, reprit-il , que vous desserrez les dents avec une grâce toute particulière ; mais, pour Dieu ! contentez-vous de mordre sur cette blonde volaille, et laissez intacte

la réputation du genre humain. Depuis ce matin, vous ne cessez de calomnier le prochain. Eh ! que diable vous a-t-on fait? Les femmes, de ce pays-ci surtout, ne méritent pas toutes les méchancetés que vous me débitez sur leur compte.

Là, soyons justes ; vous ont-elles battu? Non, n'est-ce pas? Elles vous ont uiênie un peu trop {jâté, perfide Lovelace que vous êtes ! Buvez , monsieur Olivier ; soyez intempérant de vin, mais plus tempérant de paroles. A votre santé?

C'était un parti pris.

Olivier mangeait et buvait avec une désespérante distraction; il regardait le

— 160 ^ cours du Rhône, le rivage de l'île en face Je lui, l'hori/.on, les nuages, et il soupirait.

Il y avait là de quoi lasser tout autre amitié que celle du bon compagnon Tiberge.

Voyons, se dit-il en lui-même, piquonsle jusqu'au vif.

— Le diable m'emporte, reprit-il, je commence à être parfaitement de votre avis, monsieur Olivier : les femmes sont des démons sous la peau humaine ; la meilleure ne vaut rien. Je mettrai ma main au feu, auprès de votre main, que

la plus belle et la plus pure n'est qu'une horrible hypocrite î

Oliver laissa tomber son verre, qui alla rouler sur le (;azon jusqu'aux pieds (le Tiherge.

— Perdre la tête, passe encore, dit celui-ci, mais perdre le verre!...

— Qu'avez -vous dit, Tiberge? demanda le rêveur, que la guêpe venait de piquer jusqu'au sang.

— Je parle de votre verre, et je vous le rends, monsieur Olivier.

— Et moi, je vous parle d'autre chose, monsieur Tiberge.

8YVI.. n, i\

— Ah ! oui, les femmes.. . la plus belle et la plus pure d'entre elles...

— Eh bien ! monsieur Tiberge?

— Eh bien!... dam!... telle est mon opinion. Là, je suis clair.

— Mais pas du tout.

- Vous trouvez? Je croyais m'êtrc expliqué.

— Tenez, Tiberge, reprit tristement Olivier, je crois que vous n'avez pas le moindre attachement pour moi.

— Vous trouvez, mon compagnon ?

— Absolument.

— 'Telle est votre conviction, mon aimable couiVùrc?

— Telle est ina conviction.

— Alors, reprit ribcf'je, il n'y a plus qu'un parti à prendre. Il faut nous séparer. Je vais ])rendre la route de Paris et vous laisser aux prises avec votre Pé- ^ nélope et ses poursuivants.

— Ce que vous dites là est intûnie, monsieur Tiberge.

— Mais non, c'est logique.

— Ah ! vous me tuez avec votre froide, votre impitoyable raison.

— Si je ne vous aime pins, si je ne suis

— IGi -

plus }3on à rien, mieux vaut partir que rester.

— Me laisser seul , Tiberge ! s'écria Olivier, c'est me jeter dans le désespoir. Regardez le Rhône, cette eau profonde et tourbillonnante... regardez ce goufn fre, je serai au fond de ce gouffre, une heure après votre départ.

Tiberge jeta un coup d'œil furtif sur son ami.

11 fut elfrayé de l'altération de ses traits.

Olivier lui parut si malheureux dans ce moment là qu'il lui tendit la main.

— Ah! faible et ardente nature! s'éci'ia-t-il. 11 vous laut un bon pilote dans la tempête au milieu de laquelle vous vous êtes aventuré. Eh bien ! mon pauvre ami, ne soyez pas si prompt à vous défier de votre impitoyable Tiberj^e. Il y voit clair, lui, il raisonne, lui, il est maître de sa tête et de son cœur, lui ; suivez donc ses avis, ingrat que vous êtes !

— Heureux Tiberge ! dit en soupirant l'artiste passionné. Que je vous admire et que je vous porte envie !

— Et pourtant, reprit celui-ci, vous ne changeriez pas votre sort contre le mien.

— Cela est vrai, ami... j'aime mes souffrances.

— Ah ! pauvre cœur humain, malade en délire, boiras-tu toujours avec délices à ta coupe de poison?

— Toujours, dit Olivier. Dussé-je en mourir, j'aime Sylvanie.

— Sans espoir aucun? demanda Tiberge.

— Sans espoir encore...

— Cela veut dire avec une espérance immense, reprit en riant l'ami Tiberge.

Remarquez bien, mon cher compagnon, que tout amant qui se croit sans illusion

touche aux limites du royaume dos chimères roses et dorées.

— J'en suis à cent lieues, à mille heues, Tiberge!

— Vous y avez déjà un pied, Olivier.

— Folie !

— Oui, folie ! s'écria le logique compagnon, et voilà précisément la source féconde et bienfaisante peut-être de tant d'espérances qui inondent votre cœur.

L'amour est folie ; s'il ne l'était pas il s'évanouirait. Moi qui vous parle, je vis sans amour, je vis avec ma raison../» Hélas ! je vois le monde tel qu'il est, et je le

— >I68 — vois bien terne et bien triste souvent. Mais à chacun sa destinée ; la mienne est d'y voir très-juste...

— Seriez-vous malheureux, Tiberge?

— Entre le malheur et le bonheur, reprit celui-ci, il est un milieu que vous ignorerez toujours, un terrain neutre sur lequel vous ne mettrez jamais le pied. Dois-je vous plaindre? dois-je m'en réjouir pour vous ? je l'ignore, 3îais ce que je sais bien, ou plutôt ce que je devine, c'est que toute créature exaltée par la passion est bien plus sûre d'être dans les conditions de la vie qu'un pauvre logicien chez qui l'analyse, la raison si

vous voulez, éteint toujours la ciiviiie lumière de Tidéalité. Vous avez déjà si- ^né des toiles magnifiques, incomprises encore, mais à qui l'avenir est réservé ; moi, je n'ai jamais pu peindre autre chose que des portraits; reproduction triviale de la face humaine, si dégradée à notre époque matérielle et bourgeoise.

Allez, mon ami, relevez le front et regardez le ciel ; vous vivez plus que moi; vous êtes plus digne d'envie que votre raisonnable Tiberge.

Une rencontre nii bord <fn Rliône.

'SDITE,

Ils causaient ainsi, assis sur l'herbe, à l'ombre de grands peupliers, en face du beau passage de la Camargue toute verte et riante au milieu des eaux, lorsqu'ils virent une embarcation qui reujontait le Rhône à pleine voile.

Bientôt ils distinguèrent un yach, un fin voilier qui fendait le remous du courant comme un alcyon.

Trois ou quatre hommes d'équipage étaient à la manœuvre sur le pont; près de la dunette, à l'arrière, deux passagers; couchés à demi sur un tapis écarlate, paraissaient fumer de longues pipes turques.

Le yacht était d'une coupe élégante et d'une légèreté qui prouvait l'audace ou l'habileté de ceux qui le dirigeaient.

Sa coque allongée gHssait sur l'eau avec un roulis attrayant, car la voilure

était largement déployée et la brise soufflait assez fort (lu sud-ouest.

De longues lames d'écume arpentaient les flancs du petit navire, dont la quille laissait au loin, sur l'eau, un sillage étincelant.

La voilure élégante, découpée comme une aile de cygne, se colorait de ces prismes roses et dorés produits par la réfraction des eaux et du soleil.

— En vérité, dit Olivier, voilà un petit yacht qui est charmant et bien téméraire s'd se risque quelquefois en pleine mer.

— - Je ne serais pas étonné, reprit Ti-

berge, qu'il n'eût fait la traversée d'Alexandrie à Marseille. J'ai vu des Anglais s'embarquer, dans les États-Unis, à bord de bâtiments aussi' frêles que celui-là.

Lord d'An... n'a pas d'autre chaise de poste que son yacht pour visiter ses amis sur tous les points du globe.

— L'Angleterre elle-même, ajouta Olivier, n'est qu'un grand navire monté par un équipage admirablement discipliné. Mais voyez donc, ïiberge, le yacht gouverne du côté de notre bateau amarré ; voudrait-on nous parler?

— Il serait possible, dit Tiberge. Je vais aller savoir...

— Le yacht s'arrête et le canot amène les deux fumeurs au rivage, dit Olivier. Allez, Tiberge, vous êtes ajourd'liui plus alerte que moi.

S'éloignant à grands pas des peupliers, l'ami Tiberge eut bientôt rejoint les étrangers qui paraissaient vouloir parler à quelque habitant sur cette rive du Rhône.

On s'aborda le chapeau à la main.

Mais Tiberge> malgré son calme habituel et sa présence d'esprit, ne i)ut se détendre d'une exclamation de surprise : il venait de reconnaître le duc de Candore et Napoléon Bouquetin.

— Comment diable ! dit ce dernier, c'est vous, monsieur Tiberge, vous et votre compagnon, homme de génie, qui déjeunez si pastoralement sur la coudrcite. Nous vous avons remarqués de loin et nous tenions à savoir qui pouvaient être ces deux amants de la belle nature, rêvant sttb tegminc (agi. Avezvous là des cigares? Nous en manquons à bord... e,t la pipe nous tue. Nous vous savons très-obligeant et nous vous demandons un service avec toute confiance.

Le ton avec lequel ces dernières paroles étaient prononcées rachetaient le début do la harangue.

Til)er[;e tira de sa poche un };ros portecigare très-bien garni et il le présenta à ses deux interlocuteurs, mais d'un air très-sérieux.

— Notre indiscrétion est grande ! dit le duc avec une politesse afl'able.

— Non, monsieur, reprit Tiberge...

prenez. Enchanté de vous être agréable.

— A charge de revanche, monsieur, dit Bouquetin en allumant un cigare.

Croyez bien que je suis votre dévoué serviteur et celui de votre ami, un homme d'un grand talent, mordieu !

— Monsieur, dit le compagnon d'OH-

5YLV r. II. ' 12

vier, vous insistez beaucoup ce matin sur les mérites de mon ami.

— C'est que je les reconnais et les apprécie, (lit Bouquetin.

— Puisqu'un hasard heureux nous rassemble ici, reprit le duc, n'auronsnous pas l'honneur de demander à monsieur Olivier de ses nouvelles ?

•— Messieurs, dit Tiberge qui avait remarqué une lorgnette marine que M. Gandore remettait dans sa poche, messieurs, permettez-moi une question ?

— Deux, reprit Bouquetin, et toujours à vos ordres.

— Vous êtes trop sincères pour ne pas avouer que vous nous avez parfaitement distingués et reconnus du yacht où vous étiez tout à l'heure?

— Eh bien ! reprit le duc, nous l'avouons franchement.

— Et votre intention, en venant à nous, ajouta Tiberge, a été une sorte de provocation?... Mlons, messieurs, de la franchise jusqu'au bout.

— Une provocation, dit le duc, n'est peut-être pas le mot. Pour oion compte, je viens chercher ici des explications.

— Sur quoi? demanda Tiberge.

— Permettez, monsieur, que je m'adresse directement à monsieur Olivier.

— Monsieur, reprit avec autorité l'excellent Tiberge, mon ami est souffrant ; je vous serais obligé de reprendre le chemin du yacht ou tel chemin qu'il vous plaira, et de nous laisser. Un autre jour, nous accepterons l'honneur de vous répondre.

— Eh mais ! dit Bouquetin, vous signez nos passeports comme un consul à l'étranger, monsieur Tiberge.

— Vous nous donnez congé ! ajouta le duc en souriant d'impatience.

— Je vous prie, messieurs, de respec-

ter notre indépendance comme nous respectons la votre. Chacun ici a le droit de se promener où bon lui semble, de s'arrêter où bon lui semble. •

11 saluait ^IM. de Candore et Bouquetin, et il allait s'éloigner, lorsqu'il vit, à cinquante pas de lui, Olivier qui s'avançait vers le groupe.

— Messieurs, dit-il avec l'accent d'une violente émotion, je voulais éviter une rencontre fàciieuse ; vous en aurez toute la responsabilité.

Olivier avait reconnu les deux interlocuteurs de Tiberge.

Il s*avan(;ait d'un pas ferme, la tête

haute, l'œil animé, une main passé dans l'ouverture du gilet, et de l'autre main tenant un cigare dont il respirait lentement quelques bouffées.

Il aborda le groupe, et prenant Tiberge par le coude :

— Mon ami, dit-il, avez-vous satisfait aux questions de ces messieurs ?

— Oui, mon ami, reprit le brave compagnon. Ces messieurs vont reprendre leur promenade.

— Non, pas avant d'avoir eu l'honneur de nous informer directement des nouvelles de M. Olivier , dit M. de Gandore.

— Je vous remercie, monsieur le dur, reprit le fier jeunehomme, pâle de colère. La blessure que je reçus , à la gorge en protégeant une jeune fille que vous enleviez brutalement n'a pas eu de suites fâcheuses.

— Brutalement! dit le duc en souriant, mais les yeux baissés.

— C'est-à-dire, mon cher duc, reprit Bouquetin, que dans ce moment-là vous violiez... la charte.

— Ah ! oui, ajouta Candore, je faisais un coup d'État.

— Et moi une révolution, répliqua lo bouillant Olivier ; je vous chassais...

Leduc de Candoro s'approcha froidement de liberté et lui dit ces mots trèsposément :

— Votre ami, monsieur, est dans un état d^ fièvre qui ne permet aujourd'hui aucune explication entre lui et moi. Nous aurons prochainement l'occasion de nous revoir. En ce moment, monsieur Olivier ne doit avoir à faire qu'à son médecin.

' — Si monsieur le duc de Candore, reprit Olivier, revenant de la violence au calme par un sentiment de dignité ; si monsieur le duc veut envoyer chercher à bord du Yacht une paire de pistolets, j'au-

rai l'honneur de lui prouver que j'ai la main aussi sûre que le coup d'œil.

— Holà! holà! répliqua vivement Bouquetin, vous allez vite en besogne. Eh ! mais, vous commencez par la tin ! Dulciter, monsieur Olivier ! dulcUer! comme disait le censeur du collège où s'écoula ma candide jeunesse ; dulciter! un pédant de gros calibre ; je parle de mon censeur.

— Ah ! je comprends, dit Olivier en souriant, monsieur Bouquetin est là pour faire diversion, le cas échéant. Vous avez beau vouloir détourner les chiens, monsieur, je poursuis mon cerl". Des pisto-

lets, si cela peut vous être agréable.

— Croyez bien, monsieur, répondit le duc que le calme d'Olivier surprenait beaucoup ; croyez bien que monsieur n'est ici qu'à titre d'ami et, au besoin, de témoin.

— Eh bien ! donc, qu'attendons-nous?

— Une seule réponse à ma question.

— Parlez, monsieur le duc.

— A quel titre, monsieur Olivier, êtes-vous chargé de veiller sur une belle jeune fdle nommée Sylvanie ?

— Je ne comprends pas, monsieur le duc.

.— Ètes-vous son IVère ou son anu ut'

— Ni l'un ni l'autre, monsieur le duc.

— Ètes-vous chargé des pouvoirs do sa famille pour la surveiller?

— Non, monsieur le duc.

— Vous l'aimez, c'est fort bien ! mais vous aime-t-elle? Que regardez-vous?

qu'admirez-vous dans l'espace, monsieur Olivier, au lieu de me répondre?

— Ce que j'admire, dit Olivier, c'est ma patience. Avez- vous bientôt fini?

— Je tiens, reprit Bouquetin à éclaircir un point. .le demande la parole pour un fait personnel.

— Évidemment, dit Olivier à demivoix en prenant Tiberge à l'écart^ cet homme est un compère aux gages du duc de Candore ; il cherche à le sauver ; il fait division et rompt les chiens dans une mauvaise affaire ; il lui donne l'occasion d'être insolent avec impunité.

Une femme qui a une intrigue qu'elle veut cachier choisit ce qu'on appelle un chandelier ; dans un querelle sérieuse, ce Bouquetin sert de chandelier au duc, en attirant toute l'attention sur lui-même, et au besoin tout le danger... J'ai grande envie de commencer par tuer Bouquetin? Qu'en dites-vous, Tiberge?

— Je demande la parole pour un fait

personnel exclama de nouveau le lion avec une boiiilonne gravité.

— Parlez, monsieur, dit Tiberj>e et dépéchons.

Alors"3I. Bou(|uetin, portant la main à sa cravate et caressant sa barbe dorée, parut se recueillir un moment.

Se posant ensuite avec une dignité de parade, la main dans le gilet, la taille cambrée, le regard élevé, l'attitude fière, il parla ainsi :

— Messieurs, l'étonnement où vous jette ma présence dans ces lieux et eu compagnie de M. le duc de Candore est

à mes yeux une sorte d'offense dont j'aurais quelque, droit de vous demander raison. Toutefois, je tiens auparavant à expliquer ma conduite, à la mettre en plein jour ou plutôt en plein soleil, car vous devez comme moi vous apercevoir que cet astre commence à darder sur nous ses rayons les plus flamboyants.

Poursuivons : J'étais hier soir encore à la ferme des Tamaris, ainsi que M. Olivier a pu l'apprendre par quelqu'un, et cependant j'arrive ce matin de Marseille, par mer, c'est-à-dire par la circonférence du cercle, bien loin d'avoir choisi le diamètre comme l'aurait fait tout voyageur vulgaire, J'arrive de Marseille

en roiiipa<>nie de .M. le duc de Candoie. mon honorable ami. Vous me direz :

Non bis in idem ; on ne peut-être à la fois en même temps en deux lieux diftérents. C'est juste. Je suis loin de me dédoul)ler ; je suis tout un morbleu ! toujours le même et tout d'une pièce, Napoléon Bouquetin !

Or, vous saurez, messieurs, que, hier, vers les huit heures du soir, en revenant de cette riante ferme des Tamaris, où respire la belle des belles, j'ai trouvé à Arles un courrier qui m'y attendait avec une excellente chaise de poste qui m'enlevait? Hélas! non, rassurez-vous, ce

n'était point une femme exaltée, une lionne frénétique, une divinité sous les traits d'une comtesse ou d'une marquise rugissante, qui m'enlevait d'Arles et me transportait à Marseille ; c'était l'amitié. M. le duc, que voilà, m'envoyait son courrier, la chaise de poste et une lettre pressante et plus pressée encore.

A neuf heures du soir, je roulais à fond de train sur la route de Marseille ; à six heures du matin, M. le duc de Candore et moi ncrus nous embarquions à bord du yacht le Rob-Roy,q[ie vous voyez d'ici mouillé au milieu du Rhône. Une promenade en mer, une course aventu-

reuse. la séduction de l'imprévu, un voyage sans but déterminé, telles sont les causes peu probables, véridiques, qui m'ont arraché d'Arles hier au soir et qui m'ont fait mettre à la Voile du port de Marseille ce matin, en compagnie de M. le duc deCandore.

F.e Rob-Roy, excellent voilier, messieurs, appartient à un noble Anglais, ami de M. le duc, résidant aux environs de Marseille, et qui a |mis ce yacht, comme je l'aurais fait, comme vous Tîniriez fait, à la disposition de M. dv Candore pour courir quelques bordées sur Vonde amère.

SYLV. T. II. j-j

Or, le vent ce matin soufflait du sudest, et la brise aidant, nos cœurs n'y étant pas contraires, nous avons tout naturellement tourné le cap à l'ouest et nous soriimes venus voguer dans les eaux de la Camargue. Quoi de plus naturel, messieurs? Cette île n'est-elle pas enchantée et d'une attraction aussi irrésistible que cet aifreux ilôt de rocher des Mille et une Nuits (contes arabes écrits à Paris), où venaient se plaquer et se briser tous les navires des parages voisins, grâce à une énorme quantité d'aimant que possédait l'îlot magique.

Messieurs, vous connaissez l'aimant

qui nous attire ici, nous et le noble Roblloy ^qui se balance à vos yeux avec tant de grâce ; vous savez s'il est possible de résister au désir de revoir les rives chéries qu'habite la plus belle des belles, contempler les ombrages qui peuvent l'abriter, respirer l'air qu'elle respire, la voir, presque l'entendre. Je devais cette déclaration à vos légitimes incertitudes. Maintenant à quel titre suis-je le compagnon de navigation ^1. de ("andore? il vous le dira lui-même.

— A titre d'ami et au besoin de second, reprit le duc en appuyant sur le dernier mot.

— Très-bien, dit Olivier. Nous ne demandions aucune espèce d'explication à M. Bouquetin. 11 nous l'a donnée ; nous l'acceptons en le remerciant même de la verve pittoresque qu'il met dans son récit. Tout étant parfaitement compris et ayant reçu de M. le duc de Gandore une provocation en bonne forme pour l'insuUe dont il a à se plaindre, je suis à ses ordres, messieurs. Que M. le duc ordonne au canot d'aller lui chercher à bord du yacht une paire de pistolets ; je lui répète que je tiens à lui prouver que ma main n'est agitée d'aucun tremblement fiévreux.

~ Comment! s'écria Bouquetin, com-

meiil, monsieur Olivier, vous soutenez que le duc de Ctindore vous a provoqué. Je ne l'ai point entendu, moi? L'aj^resseur, c'est vous.

— Assez 1 dit vivement le duc. Je demande, en effet, réparation pour l'audace qu'on a eue de se mêler de mes affaires, d'une intrigue que f avais à Arles dernièrement.

— D'un rapt que vous (entiez ! monsieur le duc, répliqua Olivier avec un dédain écrasant.

— Un enlèvement, monsieur, reprit le duc pâle de colère, n'a jamais eu le caractère d'un vol, d'un rapt, comme

vous venez de le dire. Nous nous battrons à l'instant même sur ce terrain...

— Et à six pas, répliqua Olivier.

— A six pas ! s'écria Bouquetin. Y pensez-vous, jeune homme?.. Quels témoins voudraient consentir à un pareil duel? Vous vous battrez selon les usages reçus en bonne compagnie.

Le duc avait donné des ordres aux gens du canot, qui déjà voguaient à force de rames vers le yacht, mouillé au mi. heu du fleuve.

Un homme arrivait à cheval du côté d'Arles, et suivant au pas de promenade )qs bords du Rhône.

Le cavalier était encore trop loin pour ([u'il fut possible de distinjTuer ses traits, mais on pouvait déjà cependant apprécier sa tenue et la beauté de son cheval.

— Voilà un arabe pur sang ! dit M. de Candore , qui cherchait peut-être une distraction.

— Mais, je ne me trompe pas, reprit Bouquetin fort étonné. C'est...

— Qui donc ? demanda Olivier.

— Un notaire, par le tonnerre de Dieu ! ajouta le lion.

— • Un notaire montant un pareil clic-

val avec cette distinction ! dit le duc de ('andore.

— Tenez, messieurs, ajouta Bouquetin, ne m'interrogez pas dans ce moment-ci... mes idées tombent dans le brouillard. 'Cet|homme à cheval qui s'avance vers nous... |

— Eh bien? demanda Tiberge.

— C'est mon cauchemar! oui, messieurs. Je le laisse à Paris, soupant un soir au café ; je pars pour le raidi le surlendemain. J'arrive à Arles : la première personne que je rencontre, c'est mon inconnu du Café de Paris, qui avait l'air de sortir du pavé, et qui logeait précisément dans le même corps de bâtiment où

je vais me caser, hôtel des Princes, porte à porte avec moi. Tenez, le voici ; c'est un notaire de province, mais un homme fort.

— L'admirable cheval qu'il monte là!

dit iM. cle Candore. Je le lui achète ce

qu'il en voudra demander.

Le cavalier mettait pied à terre près d'un saule au large feuillage.

Il attacha solidement son cheval au tronc de l'arbre, à l'ombre, et, après lui avoir passé deux ou trois fois la main sur la croupe, il se dirigea vers le groupe arrêté sur le rivage.

C'était M. Robert, en bottes de manège et une cravache à la main.

— Messieurs, dit-il, je vous salue. J'ai reconnu mon voisin de l'hôtel des Princes, monsieur Bouquetin, et je me suis empressé de venir lui demander des nouvelles de son voyage. Parti hier au soir pour Marseille, M Bouquetin est déjà de retour ! et par mer encore ! c'est merveilleux.

— Gomment savez-vous, monsieur le notaire, que?..

— Je ne suis pas notaire à Arles, mon cher voisin, dit M. Robert, mais voyageur comme vous.

— Monsieur, dit le duc, vous montez un cheval magnifique. Est-il à vendre?

— 11 est adresser, répondit poliment

>I. Robert; j'espère en faire quelque chose. Vous voyez qu'il est déjà trèsdoux.

~ Ce cheval est à vous, monsieur le notaire ?

— Non, monsieur, mais à un de mes amis qui tient beaucoup à le garder.

— Ah ! mon cher duc, reprit Bouquetin, apprenez qu'on ne peut se passer toutes les fantaisies, même avec trois cent soixante - cinq mille Hvres de rente.

M. Robert regarda Candore ; le duc Charles avait pâli, sans doute au souvenir de sa magnifique fortune, et à l'idée du duel qui allait avoir lieu.

— Oui , papa notaire , ajouta Bouquetin qui voulait s'égayer toujours aux dépens d'autrui. Mille francs à manger par jour ! cela vous irait, n'est-ce pas, à vous, armateur de fine chère et de vin d'Aï ? Et à moi aussi, par Dieu ! N'importe, je suis content de■^a^^ sort et de ma chère tante, morte très-à ^propos pour me léguer mille francs de rente par mois... par mois, entendez-vous, papa notaire? Cela vous irait peut-être encore?

— Eh ! mais, dit modestement M. Robert, on peut vivre avec moins que cela, comme on peut mourir avec une fortune

plus belle encore. Douze mille livres de rente ne nous rendent pas invulnérables, et quand l'heure sonne, nous partons sans un écu, plies dans un linceul et cloués dans une bière plus ou moins forte. 11 est à remarquer, cependant, que plus on est riche et grand seigneur, et plus les héritiers (par honneur sans doute) ont soin que le cercueil du défunt soit solide et bien fermé.

— Cet homme a le diable au corps !

dit M. de Candore en se retournant.

— Quand je vous affirmais que c'était un cauchemar ! ajouta Bouquetin,

Tiberge et Olivier se regardaient en souriant.

— Ce n'est pas, ajoutait l'imperturbable interlocuteur, qu'on doive redouter beaucoup de mourir ; à mes yeux, la vie n'est pas si précieuse...

— Mon cber Bouquetin, dit le duc, faites taire cet bomme ; éloignez-le; son regard est fatal comme ses paroles.

M. Robert suivait le cours de ses réflexions devant Olivier et Tiberge qui, appuyés sur l'épaule l'un de l'autre, l'écoutaient avec un calme mêlé de curiosité, lorsque tout à coup on vit paraître un homme de l'équipage du yacht, portant sous le bras une boîte à pistolets.

— Déjà ! dit Bouquetin en frissonnant.

Fort bien ! fort bien ! reprit-il tout haut.

— Allons! messieurs, répliqua Olivier:

— Qu'est-ce donc que cela? demanda M. Robert en désijjnant la boîte.

— Papa notaire, dit Bouquetin, devenu plus sérieux malgré lui, voulezvous me permettre de vous demander un service ?

— Volontiers, mon brave.

~ C'est de vous éloigner et de reprendre paisiblement votre prouienade.

Tenez, l'arabe hennit là-bas sons le saule ; il vous appelle.

— Vous me congédiez, monsieur? reprit M. Robert.

— Ne vous fâchez pas, papa notaire, ajouta le lion, ^ ,

1^ il lui dit quelques mots à l'oreille.

— Diable ! répondit iM . Robert, c'est grave.

Et à son tour il parla à voix basse à À

Bouquetin.

— Vous comprenez, ajouta celui-ci, le motif est sérieux... sans cela on n'irait

pas risquer sa vie, quand on a près de quatre cent mille livres de rente. Hum ! hum ! cela se conçoit quand on n'a rien, comme par exemple... Je sais bien que vous me direz que nous tenons tous à notre peau...

— Et que notre peau lient à nous, ajouta M. Robert atïreusement railleur.

•— Monsieur! s'écria Bouquetin, qui visitait les pistolets.

— Eh bien ! dit Kobert.

— Ce que vous dites -la est déplacé, et je vous prie de vous retirer immédiatement.

svr.v. T II. 14

— Quelle est votre qualité ici? demanda le soi-disant notaire.

— Je suis témoin de M. le duc de Gandore.

— Et moi, dit Robert, second témoin de ce jeune homme qui m'accepte. Il manque un témoin à M. le duc.

. -" Nous avons le contre-inaître du yacht, reprit vivement celui-ci.

— Comment se nomme-t-il? demanda le faux notaire.

— Qu'importe son nom, ajouta Bouquetin en riant. Quand le vin est bon, je me moque de l'étiquette.

— su — -^J'aime à connaître ma hniiteille, moi, (lit M. Robert: Je suis second témoin et confrère du contre-maître en

cette occasion par conséquent.

On avait été chercher le contre-maître du yaclit, qui arrivait en toute hâte.

C'était un homme robuste, au visage chaudement coloré, portant la barbe en forme de collier; il avait le teint blond et les cheveux d'un noir de jais ; on eût dit qu'il participait les deux races, l'européenne et l'asiatique.

Cet homme, en effet, était métis ; né

dans l'Inde, d'un père Anglais et d'une mère Siamoise.

Quand il eut salué les assistants, il regarda fixement M. Robert.

— Allons, dit Bouquetin, voilà encore cet enragé de papa notaire qui magnétise le contre-maître.

— Or ça, en finirons-nous, messieurs... reprit avec impatience le duc?

— Certainement, ajouta Robert; mais je tiens à avoir le nom de mon partner, second témoin de M. de Candore.

— C'est donc une idée fixe? dit Bouquetin.

— Une idée fixe, monsieur.

— Eli bien ! maître timonier, dit M. de Candore en se campant fièrement devant lui, dites-nous votre nom. Je ne vous l'ai pas demandé encore, parce que ni le yaclit ni l'équipa^je ne sont à moi.

— Mon nom? répliqua le contre-maître en se grattant l'oreille comme font les hommes de couleur quand ils hésitent ou réfléchissent Mon nom?..

- L'avez-vous oublié? voyons, maître timonier, mon témoin?

— Eh bien ! monsieur le duc, vous

allez vous battre, et je me nomme Thomas Death/

— Nom '.de Dieu ! s'écria M. de Candore en frappant du pied avec tant d'étîergie que le talon et presque tout le pied de la botte s'enfoncèrent dans le sable.

— Sacrebleu ! exclama Bouquetin.

Olivier et Tiberge se regardèrent avec étonnement mais en souriant toutefois.

— Il parait, messieurs, dit l'impitoyable Robert , que vous savez tous l'anglais. Eh mon Dieu ! oui ; le témoin en second de M. le duc de Candore

se nomme Thomas Dealli, Thomas la Mort.

— Est-ce bien ton nom? s'écria le duc que le soupçon d'une plaisanterie rendait furieux. Jure-le, maître timonier I

— Je le jure! dit celui-ci avec un flegme elïr ayant.

— N'importe, reprit M. de Candore ; est-ce que je crois aux pressentiments, aux coïncidences fatales, aux rêves, aux billevesées? Suis-je une femme, morbleu? Allons, les pistolets ! Chargez-les, mesurez la distance, cl Unissons. On

— 2 If) —

m'a insullé... C'est bon! il faut que je lui casse la tête.

— Voyons ces pistolets, dit M. Robert, dont l'autorité mystérieuse dominait Bouquetin.

— Tenez, papa notaire, répliqua celui-ci qui tenait à rester jovial. Connaissez-vous les armes? les savez-vous manier ?

M. Robert fit jouer les batteries avec une dextérité et une vigueur qui prouvaient beaucoup en faveur de son expérience.

Le contre-maître du yacht jetait sur

lui un regard furtif, elTiberge remarqua que tous deux échan(feaient quelques coups d'œil d'intelligence.

— Voilà de bonnes et belles armes!

reprit tout haut M. Robert. C'est vraiment dommage, mais il le faut. Tenez, monsieur le duc, ajouta-t-il, vous garderez votre tête aujourd'hui, on ne vous la cassera pas...

Et, en achevant ces mots, IM. llobert, d'un vigoureux tour de bras, lança les deux pistolets au milieu du Uhône, au grand ébahissement de Bouquetin, que tant d'audace et de sang-froid épouvantaient.

— Monsieur!... s'écria le duc exaspéré et marchant droit et le poing serré sur M. Robert.

— Halte-là ! dit Robert dont la main d'acier venait de faire plier comme un jonc le bras de M. de Gandore. Halte-là ! mon camarade. J'ai quatre mots à vous décliner en particulier.

L'entraînant avec lui du côté du saule où le cheval arabe était attaché, M. Robert dit ces paroles au duc agité d'un tremblement nerveux, involontaire :

— Regardez-moi entre deux yeux... et gravez bien dans votre mémoire les traits de mon visage. Maintenant, écou-

tez-riioi : s'il arrive malhciu à Olivier ou à Tiberge par votre fait ou par le fait de qui que ce soit (car je vous rends responsable), je vous livre de nouveau aux ongles de fer de la misère et aux railleries sanglantes de vos amis. Adieu !

M. Robert délia la bride du cheval arabe, s'élança sur la selle avec l'agilité d'un Tartarc, piqua deux coups d'éperon ef disparut dans un tourbillon de sable.

M. de Candore tombé dans un état spasmodique, fut transporté à Marseille par son yacht et escorté par Napoléon Bouquetin (jui commençait à avoir une

frayeur sérieuse de son papa notaire.

Olivier et ïiberge, bras dessus, bras dessous, regardèrent gaîment leur embarcation, et mirent toutes voiles dehors.

Une brise fraîche et rieuse les ramena au débarcadère de la bonne ville d'Arles.

M. Roî^ert A M Bcrnin, notnlre A Parts.

Arles, 12 juin 184...

Tel est, mon cher monsieur, le récit fidèle de l'événement d'hier sur la rive gauche du Rhône, Je m'informai dans l'après-midi des nouvelles d'Olivier et de

Tiberge et j'appris que les deux bons amis avaient repris gaiement leurs travaux.

L'un termine, à ce qu'il paraît, une fort belle toile pour la petite église de Trinquetailles, ainsi qu'il l'a promise à cette belle et ingrate madame Magdelon ; l'autre peint des portraits, car Tiberge, l'homme de la raison et du positif^ met à profit son temps et son talent pendant son séjour à Arles, où il gagne quelque argent.

Bon jeune homme que l'amitié ne trouvera jamais en défaut ; cœur simple et généreux qui veille avec une tou-

chante sollicitude aux besoins du moment et aux éventualités de l'avenir.

Je sais tort bien, monsieur le notaire, (|ue je n'aurais qu'un mot à dire et à ouvrir la main pour dissiper bien des incertitudes, pour mettre Olivier et Tiberge à l'abri de toute crainte.

Si je faisais tourner de leur côté la roue de la fortune, si la pluie d'or lombait sur eux, que deviendraient leurs rivaux?.. i)ui, mais, supprimez l'épreuve, adieu le combat et l'honneur de vaincre, par conséquent ; les vertus sont faciles quand la position devient heureuse; or, les vertus faciles sont à mes yeux d'insipides vertus.

Page 1