SYLV. T, III
bon conseil, et vous avez la pensée de me tuer ! Ah ! c'est fort mal. Quelle hospitalité ! Allons ! allons ! monsieur le duc, quand on est un grand seigneur, doté detant d'émineutes quahtés et de l'admirable position de forlune que vous avez, on compte mieux avec soi-même; on ne déroge pas à sa dignité en menaçant un homme qu'on a attiré chez soi, la nuit. J'ajouterai encore qu'on règle un peu mieux sa vie ; qu'on ne cherche pas à compromettre sa brillante existence en allant risquer de se faire casser la tête par un inconnu, un peintre, fort amoureux et très-résolu à disputer son idole, raut-ii même aller jusqu'au bou^
et vous déclarer ici, tout en mangeant la soupe à l'ail, qu'un homme de votre rang, ayant eu l'insigne bonheur d'hériter d'une fortune fabuleuse, après avoir anéanti déjà une très-belle fortune paternelle, qu'un homme de votre caste et de votre nom, devrait comprendre que les succès obtenus par l'argent sont indignes de lui, et que l'or devient vil, méprisable, corrupteur, si on le détourne
de sa mission véritable qui est de rendre
heureux en faisant des heureux autour
de soi, de soutenir l'éclat du nom et de la maison en le jetant à pleines mains
aux belles œuvres et aux bonnes œuvres.
Pardon pour ma franchise ; cette soupe
à l'ail donne du mordant aux paroles ; c'est un de votre faute; pourquoi avezvous été si hospitalier envers moi?
Le silence succéda à cette vive allocution. Leduc s'était jeté dans un fauteuil à l'angle du salon, et là, le front dans la main, il était plongé dans un abîme ardent de réflexion. Quant à Bouquetin, il en était à sa troisième pipe ; il en eût fumé vingt pour avoir un prétexte plausible de garder le silence.
Tout à coup, le duc se leva et marcha droit à M. Robert qui avait jeté sa serviette et qui se disposait à sortir.
— Monsieur, lui dit Candore en le regardant en face par un suprême effort d'énergie, je me rendrai demain chez M. Bernin, et là je saurai la vérité. Si vous êtes celui que je soupçonne... vous aurez droit à tout mon respect, à toute ma reconnaissance. Si vous ne l'êtes pas... <►
— Eh bien ? dit tranquillement M. Robert.
— Bh bien ! monsieur, je vous tuerai après avoir cassé la tête à votre protégé Olivier.
— Sur ce, reprit l'homme mystérieux
et redoutable, il ne me reste, monsieur le duc, qu'à vous remercier de votre excellente soupe à l'ail et à vous assurer de ma haute considération.
Prenant alors son chapeau, il gagna l'antichambre où son domestique le revêtit d'un manteau de bal, et il se dirigea vers le perron de l'hôtel. Monté en voiture, il salua encore parla portière M. de Candore qui l'avait accompagné, et s'éloigna du logis au grand trot de ses chevaux.
Rentré chez lui, le duc demanda soif valet de chambre pour le déshabiller, et Georges remarqua que son maître avait
un accès de fièvre nerveuse très-prononcé.
M. Bouquetin, à qui cette conversation avait fourni matière à réflexion pour son propre compte, se hâta de prendre congé de son noble ami, sans vouloir, en vrai diplomate , donner lieu à des explications. #
M. Bouquetin n'avait-il pas, lui aussi, hérité d'une fortune dont le notaire, M. Bernin, lui fournissait la rente mansuelle? M. Bouquetin ferait-il de son argent, proportion gardée, un emploi plus digne que son ami Gandore? Erilîn, M. Bouquetin, a travers k 3 nuages de sa
pipe et les vapeurs de ses doutes, n'avaitil pas cru entrevoir, avec des frissonnements affreux, sous le masque de M. Robert, l'effrayante et mystérieuse Providence qui l'avait enrichi et qui pouvait d'un instant à l'autre tarir la source de sa fortune?
Très -résolu à être cire Aspect, moins serviable et, au besoin, ingrat, le lion se fit renard ; il se glissa hors de Tapparte ment, s'éloigna sans bruit du noble ami Candore, gagna la porte-cochère, la rue du Faubourg-Saint-Honoré et le quartier des boulevards où il logeait.
R/Écliarpe.
Il était à peine neuf heures du matin, que M. Robert avait eu déjà un entretien particulier avec son notaire, M. Bernin.
La conversation avait eu lieu à huis clos. Personne dans l'étude n'avait pu avoir à ce sujet le moindre renseignement.
M. Robert allait se retirer, lorsque M. Bernin ouvrit un tiroir, et s'adressant à son honorable client :
— A propos, lui dit-il, j'oubliais de vous remettre huit mille cinq cents francs qu'on est venu déposer chez moi, ce matin, vers les sept heures. Diable! votre débiteur était pressé. C'était un jeune homme qui s'est dit chargé par ses amis de verser entre mes mains la somme en question; une dette de jeu contractée envers vous, hier au soir au bal, chez une beauté de l'Opéra. Ahl ah! monsieur le misanthrope, vous vous faites présenter chez les danseuses! Quant à cet argent, le voici.
— Que voulez-vous que j'en fasse? reprit M. Robert.
— Quel homme ! dit le notaire. Ah !
si tous mes clients ressemblaient à celui-là!
— Eh bien ! vous seriez ruiné, monsieur Bernin. Plus de gens avides, plus d'affaires. Et plus d'affaires, plus de notaires,
— Cela est vrai. Mais convenez, cependant, que bien des gens ne sont avides que par la raison qu'ils manquent de beaucoup de choses.
— Optimiste incorrigible ! dit M. Ro-
bert. Je vous dis, moi, que l'avidité dévore les classes riches. L'ivrogne a toujours soif; un tonneau de vin ne le désaltérerait pas. '
— Ah ! M. le pessimiste ! répliqua le notaire. Vous aurez bien de la peine à vous réconcilier avec la société. Prenezvous cet argent ?
— Dieu m'en garde ! il est impur.
— Vous n'avez pas triché au jeu cependant, j'en suis bien sûr.
— Non, dit M. Robert; mais qui sait comment cet argent était entré dans leg poches de mes adversaires?
— Ah ! ma foi ! vous poussez trop loin le scrupule. Que ferai-je de ces fonds ? ajouta M. Bernin, la main pleine de billets de banque.
— Ce que vous voudrez.
— Des aumônes ?
— Soit.
— De quel genre ?
— N'importe. Donnez. Que la pluie d'or tombe au hasard sur le terrain de la pauvreté. Dieu est là, il fait le reste.
— Si je fondais un lit dans un hospice et en votre nom ?
-- U2 — -— Faites ; mais pas en mon nom.
— Si je donnais une dot à une jeune fille pauvre et vertueuse...
— Encore. Mais pas en mon nom.
— Si je payais la dette d'un père de famille détenu à Clichy ?
— A votre aise. Mais que je n'y sois pour rien.
— Ah ! une idée ! Olivier, le peintre, doit avoir besoin d'argent. Si je lui achetais un tableau?..
M. Robert ne répondit pas.
— Un tableau que je pai''-^i quatre
mille francs. Et si j'envoyais le reste comme don anonyme à cette jeune fille si admirable dont vous m'avez parlé, comme un aveugle des couleurs, puisque vous ne l'avez jamais vue. Vous m'avez indiqué son adresse. Quen dites- vous?
— Je dis, monsieur le notaire, reprit Robert d'un air sévère, que je vous prie de ne vous mêler en rien des affaires de ces deux jeunes gens. Voulez-vous donc me les gâter tous les deux avec un argent funeste? un argent si aisément obtenu, qui, pour eux, tomberait des nues par hasard ! qui ne leur coûterait ni travail, ni effort d'énergie, ni régularité de con-
duite, ni privations, ni prières élevées vers le ciel ! Un argent qui, par conséquent, ne produirait pas un mouvement de reconnaissance vers Dieu, mais qui séduirait l'esprit, l'âme, les sens ; troublerait toute lem^ existence et les amènerait peut-être sur la pente des mauvaises passions ! Je m'oppose formellement, monsieur, à ce que le peintre Olivier et la jeune ouvrière en question reçoivent un sou de cet argent que vous tenez là.
— iVIa foi ! dit le notaire en feignant de l'impatiepce, autant vaut le jeter par la fenêtre.
— Jetez, répliqua Robert. Allez, au moment où nous parlons, la misère passe dans la rue sous tous les costumes.
— Mais si un riche le ramasse et le garde ?
— H volera un pauyre, et Dieu écrasera ce riche un jour.
— Si un homme pauvre et vicieux s'en empare ?
— Il le dépensera; l'argent reprendra ses courants naturels. Seulement, l'homme vicieux sera responsable du mauvais emploi qu'il en aura fait et du
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bon emploi qu'il en aurait pu faire, comme certaines gens de ma connaissance.
— Et si un avare sordide et millionnaire trouve l'argent et va l'enfouir.
— Ah ! s'écria Robert, vous me prenez là ! j'avais oublié le sordide avare, le millionnaire scélérat qui arrête la vie sociale sons sa main de fer. Non, monsieur Ber-
. nin, ne jetez pas cet argent par la fenêtre. Placez-le où vous voudrez et au profit de qui vous voudrez, nos jeunes gens exceptés... Diable! diable! ajoutait-il en sortant, comme vous alliez me les gâter du premier coup !
Après avoir accompagné son client extraordinaire jusqu'à l'escalier, M. Bernin rentra dans son cabinet, remit l'ar- (•ent dans un tiroir jusqu'à nouvel ordre, et reprit ses travaux du notariat.
Nous nous hâterons de gagner le quartier de la rue de Provence.
Dans la matinée du jour dont il est ici question, le fil de soie de la fenêtre de Sylvanie avait ramené un billet qu'on y avait attaché furtivement dès le grand matin.
Ce billet était conçu en ces termes :
« Hier, je n'ai pu quitter ma mère un
> instant. Elle est souffrante. Vous êtes » ouvrière en broderie, et, si j'en crois » mes pressentiments , vous êtes une » excellente ouvrière ; votre position » n'est pas heureuse : ce sont encore mes » pressentiments qui parlent. J'ai le » malheur d'être riche, fort riche Je
> dis le malheur, car la fortune et le
> rang imposent souvent de tyranniques
> obligations. Ecoutez-moi, et imposez » silence à la fierté de caractère qui se ■p révèle dans votre maintien et votre re-
> gard. Je veux acheter de belles brode- 3» ries. Vous en avez. Envoyez-les moi
> par notre fîl de soie, ce conducteur • sympathique. Point de remercîments.
— uo —
j> Adieu. -- .le vous demande en grâce » de ne parler à personne au monde des
> rapports qui existent entre nous.
> Adieu encore. »
— Et point de signature! dit Sylvanie avec tristesse, bien qu'un rayon d'espoir vînt éclairer son front.
Elle éleva vers le ciel un regard de reconnaissance, et une larme brillait au bord de ses paupières. Se hâtant alors de réunir quelques ouvrages de broderies, elle en fit un petit paquet.
— Ah ! j'oubhais, s'écria-t-elle.
Elle prit dans un tiroir une écharpe de
cachemire des Indes brodée à ses deux pentes de magnifiques efflorescences en or et en soie.
Cette écharpe était pour elle comme un talisman. Elle l'avait toujours possédée parmi ses hardes depuis son enfance, sans pouvoir découvrir la main qui un jour l'avait déposée sur son berceau.
Cette écharpe n'avait qu'une de ses pentes brodée quand elle fut donnée mystérieusement à l'enfant adoptif de Michel et de Magdelon.
Ceux-ci avaient toujours ignoré de quelle source elle provenait, ou du moins
ils avaient toujours gardé à ce sujet un secret impénétrable.
Sylvanie étant devenue une belle jeune fille, et étant parvenue, par un travail assidu et un goût enthousiaste, à acquérir un talent merveilleux en broderie, avait elle-même brodé la pente vide de l'écharpe sur le modèle de l'autre et avec une égale supériorité.
Roulant ce délicieux vêtement et après l'avoir porté à ses lèvres comme si elle lui donnait un dernier adieu, Sylvanie fit un seul paquet, l'attacha au bout du fil de soie qui était très-fort, et descendit avec précaution sa petite richesse le long
du mur, jusqu'à deux ou trois pieds du sol du jardin.
—Va, dit-elle, va, mon écliarpechérie !
tu es trop belle pour moi ! va parer les épaules de ma charmante sœur d'adoption.
Elle referma la fenêtre, et line demiheure après le paquet était enlevé.
Sylvanie attendait une visite ce jourlà.
Son émotion était grande : un jeune homme qui l'aimait, Olivier, devait entrer seul, mystérieusement dans cechaste appartement où personne encore n'avait
pénétré, si nous en exceptons la digne madame Richard. De quels pressentiments fiévreux l'âme de la jeune fille était agitée ! la crainte, la confiance, une affection vague, indéfinie, et une pudeur alarmée, irritable; tous les sentiments contraires venaient tour à tour colorer ou pâlir ce beau visage, si mobile, si impressionnable à l'émotion.
Trois heures sonnaient au timbre d'un hôtel voisin. Quelques minutes après, un tintement discret indiqua qu'on touchait le cordon bleu de ciel de Ja sonnette. Sylvanie alla ouvrir avec un battement de cœur inexprimable.
C'était Olivier ; il était pâle et paraissait trembler.
Son émotion extrême rassura Sylvanie, elle lui donna même le calme et le courage dont elle avait failli manquer.
En pareille circonstance cela arrive presque toujours ainsi ; une émotion peut gagner de la sérénité à la vue d'une émotion plus violente. Nous parlons des âmes d'élite.
Olivier ne put prononcer une seule parole ; il n'osait regarder la jeune fille qui lui ouvrait la porte ; il la salua et passa dans le petit talon.
La chambrette de Sylvanie était fermée.
Par un adorable sentiment de pudeur, la jeune fille laissa légèrement entr'ouverte la porte d'entrée donnant sur le palier de l'escalier.
Ainsi, elle croyait éviter un tête-à-tète trop absolu.
— Monsieur Olivier, dit-elle en lui offrant une chaise, asseyez-vous ; je vous remercie de vos bons souvenirs. Nous ne parlerons pas aujourd'hui du passé, n'est-ce pas? Ce que j'ai fait, Dieu le connaitj et Dieu seul à le droit de méjuger.
Monsieur, avez-vous des nouvelles de votre ami, M. Tiberge?
Olivier respira. Sylvanie, avec un tact admirable, venait d'ouvrir une voie commode à la conversation.
— Oui, dit-il, en contemplant la jeune fille, oui, mademoiselle; Tiberge sera à Paris dans quelques jours ; le pauvre garçon a pris beaucoup de peine en vain... ce qu'il cherchait à deux cents lieues d'ici...
— J'aurai vraiment un grand bonheur à le revoir, interrompit Sylvanie; c'est un noble cœur !
— Un noble cœur et un charmant esprit ! reprit Olivier. Mais, mon dieu, mademoiselle, permettez-moi de vous le dire : je vous retrouve plus pâle... mais non moins belle, assurément...
— Ah ! oui, dit la jeune fdle, j'ai peutêtre laissé mes roses en plein champ.
Les fleurs aiment le grand air. A Paris, on prend vite un teint de salon, un teint à la mode...
— Sylvanie, reprit Olivier, vous affectez de la gaieté... Tenez, brisons la glace des circonspections inutiles; soyez sincère avec moi...
— Je le suis toujours , monsieur, ajouta-elle,
— Oui, je le sais, dit Olivier ; voilà pourquoi j'espère que vous ne me cacherez rien. Sylvanie, vous n'êtes pas heureuse!... vous avez de grands chagrins !...
Il y eut un moment de silence. Olivier baissait la tête et croisait les mains sur son chapeau placé sur ses genoux.
La fière jeune fdle se sentait gagner par une émotion dont elle redoutait l'ascendant. Rappelant son énergie naturelle :
— Monsieur, dit-elle, il est deux éléments de bonheur : la bonne conscience et le travail.
— Sans doute , sans doute , reprit Olivier, et je ne doute pas d'une nature d'élite comme la vôtre ; mais, voyezvous, je le sais par moi-même; j'en ai fait souvent la triste expérience : le travail et la bonne conscience sont-ils assez forts pour fermer toujours la porte au chagrin ?
— Je le crois, monsieur, dit Sylvanie.
— Ah ! mademoiselle, reprit le peintre, que je vous admire ! Et pourtant
avec quel tressaillement de cœur je vous vois ici, seule, sans protection, au milieu de cette ville... terrible !
— Terrible par ses dangers, je n'en doute pas, dit Sylvanie; mais regardez là-haut...
Et elle élevait la main vers la fenêtre.
— Le ciel! Oui, oui, mademoiselle; je connais votre amour pour Dieu, votre confiance en lui...
— Eh bien ! reprit la jeune fille en souriant, connaissez-vous uii protecteur
plus puissant, plus intelligent et plus dévoué?...
Olivier retrouvait à Paris la môme élévation, la même sérénité, la même énergie, la même pureté qu'il avait tant admirées sous le beau climat de la Provence ; la même Sylvanie. Mais tant de supériorité ne le rassurait pas. 11 avait pour lui les souvenirs, l'expérience du monde ; il connaissait ce dangereux terrain de Paris, où le pied le plus ferme peut glisser, où l'œil le plus clairvoyant peut se tromper.
En venant chez la jeune fille, dans le trajet, il avait repassé dans son esprit
SYLV. T. m. H
une foule de choses très-importantes à lui dire; il s'était meublé la mémoire des idées les meilleures, les plus saines, les plus rationnelles, il avait aiguisé les arguments les plus victorieux... Eh bien! en face de Sylvanie , le pauvre artiste ne retrouvait plus rien à son service dans l'arsenal de sa logique. Que dis-je? Son esprit, si ardent une heure auparavant, s'obscurcissait d'un fatal brouillard; son cœur même, son cœur manquait de force, d'éloquence de chaleur... Il le croyait ainsi du moins, le fou, l'amoureux qu'il était.
— Monsieur Olivier, dit Sylvanie en
arrangeant, sa jardinière pour échapper aux embarras du moment, j'ai une grâce à vous demander.
Olivier releva la tête et regarda les mains fines et élégantes qui touchaient les fleurs,
— Parlez, mademoiselle.
— Vous avez conservé, je n'en doute pas, les meilleures relations avec mon père et ma mère. Vous leur écrivez probablement. Demain, ce soir peut-être, leur adresserez-vous une lettre... c'est encore plus que probable. Eh bien!
veuillez, je vous prie, ne les alarmer ni sur ma santé, ni sur ma position, ni sur
mes chagrins, puisque vous m'en supposez beaucoup; ce serait aggraver ma faute en quelque sorte, monsieur; et, aux yeux de Michel et de Magdelon, cette faute est déjà assez émorme, grand Dieu ! W
Une telle recommandation devait alarmer la susceptibilité de l'ardent artiste ; elle le piqua au vif. Ce fut un coup d'aiguillon qui réveilla en lui toutes les irritations de son amour et de son esprit.
— Vraiment, mademoiselle, dit-il, il faut que vous ayez de moi une bien triste opinion. Me croyez -vous donc capable
de jouer un rôle de dénonciateur, d'avertisseur obséquieux ou même d'alarmiste ? Alarmer de sang-froid votre famille qui peut-être ne peut venir à votre secours à deux cents lieues de distance ? L'alarmer gratuitement et pour me donner la mesquine importance d'un conseiller, d'un esprit sage?
Allons, allons, vous me connaissez mal.
Que suis-je venu faire ici? pourquoi ai-je forcé cette porte ,' cette retraite sacrée à mes yeux? Hélas? je vais vous le dire, impitoyable que vous êtes.
J'ai osé vous écrire un aveu qu'il m'eût été impossible de vous faire de
vive voix. Faible que je suis devant vous
dont le regard me brûle et me terrasse, dont la parole me ravit et me remplit
d'effroi en même temps : je vous ai dit en quelques lignes ce que vous êtes pour moi , ange adorable ; mais vous ignorez mon dévouement, je le vois, et la résignation terrible à laquelle je me me suis condamné. Vous servir malgré vous, vous sauver malgré tous... ne rien attendre, cependant, ne rien espérer... mourir après, mourir de chagrin, le cœur écrasé... c'est mon sort! Eh bien ! je n'en veux pas d'autre, entendezvous?
Que vous ayez ou non une passion
secrète au fond de l'âme, pour je ne sais qui, il ne m'importe; je suis votre esclave et je serai votre sauveur, moi si jaloux de ma liberté, mais si fier de ma dignité.
Maintenant écoutez-moi : on veut vous perdre [et on vous perdra, orgueilleuse enfant, si vous vous défiez du seul ami que vous ayez dans cette ville infâme.
Vous avez inspiré un passion exaltée, mais toute dans l'imagination, toute de vanité. Or, celles-là sont féroces, impitoyables, dans ce pays-ci et dans une certaine caste, entendez-vous? On vous a entourée d'espionnage, on vous a mar-
chandée, on vous a presque achetée.
Tout est calculé ; et les incertitudes du moment, et vos embarras de demain, et votre douleur, votre désespoir, vos résistances , vos colères... je vous dis que tout est prévu. On a compté vos angoises, on sait le nombre de vos soupirs, de vos larmes ; on peut d'avance préciser vos défaillances physiques et morales... enfin on a marqué d'un doigt infâme l'heure de votre déshonneur.
— Que dites- vous, mon Dieu I s'écria Sylvanie en tombant sur une chaise et portant ses deux mains à son front brûlant.
— Je dis, noble jeune fille, reprit Olivier, que je vous sauverai.
— Comment? par quel moyen?"
— En veillant à votre porte au péril de ma vie ; mais ce qui est plus sur pour vous encore, et je vous prie de m'y autoriser, en dénonçant le piège qu'on vous tend à un magistrat.
— Ah! dit Sylvanie épouvantée... la justice, un procès, la publicité!... malheureuse que je suis !
— Eh bien! reprit Olivier que cette douleur si grande et si naïve exaltait au dernier point, eh bien, Sylvanie, accep-
— no -
tez un autre moyen ; il est prompt , hardi, dangereux peut-être pour tout autre que pour vous ; et moi mais il est souverain, infaillible pour votre salut.
Venez, suivez-moi : d'ici à la fin du quatrième jour, à dater d'aujourd'hui, nous arriverons à la ferme des Tamaris, et je vous remets entre les bras de la douce famille que vous avez quittée, qui pleure de désespoir au moment ou je vous parle, qui vous attend... qui vous recevra avec des sanglots de joie. Venez, Sylvanie. Je suis pauvre, mais j'ai dans mon atelier de quoi faire un peu d'or d'ici à ce soir. Certains marchands commencent à ouvrir les yeux sur mes ta-
bleaux... j'en connais qui me les prendront argent comptant et à l'instant même, à un certain prix., . qu'importe qu'on me vole, si je vous sauve? Et d'ailleurs, qui sait si on me volera? qui sait si mes toiles ont toute la valeur que ïiberge leur donne dans sa folie et moi dans mon sot orgueil?... Il ne faut qu'un peu d'or, nous l'aurons; venez et fuyons.
— Ami, dit la belle jeune fille, mettez votre main dans la mienne !
Elle lui tendit la main, et Olivier se jeta à ses genoux. Il les embrassait, ces genoux, avec un délire dont Sylvanie
eût été alarmée en toute autre occasion.
— Vous m'avez compris, s'écria-t-il, ange de mon cœur \ Soyez sans crainte, noble enfant... Vous le voyez, je suis prosterné et j'adore. Oui, mille actions de grâce vous soient rendues ; en vous sauvant de tout danger, vous me rendez à la vie, à l'ineffable lumière du jour, à la joie , à l'espérance souriante , à l'avenir... Venez, Sylvanie; nous retrouverons le grand air et la verdure, le beau delta du Rhône, l'horizon de la mer , les nuages pourpre et or , les grandes eaux du fleuve, les barques et
les filets, les prairies et leurs peupliers, les champs de blés, les pampres enlacés aux figuiers, la ferme, le repos du soir sous le platane, la famille... vos sœurs, Magdelon et Michel .. et moi je ne quitterai pas la maison et le champ ; je me ferai laboureur , votre ami, votre aide, votre adorateur passionné toujours, ô ma belle, mon enivrante Sylvanie !
— Ah! dit-elle, c'en est trop... Ma tête s'égare... Laissez-moi, mon ami, ou plutôt fuyons...
— Ensemble ! ensemble ! Venez... répétait Ohvier toujours à genoux, et
mouillant de larmes les mains adorées.
!.a porte d'entrée était restée ouverte : quelqu'un était survenu sans bruit. Tout à coup Sylvanie poussa un cri d'effroi; Olivier se redressa comme si un tigre > apparaissait. Sur le seuil de la porte, debout et riant d'un rire atroce, madame Ptichard contemplait le tableau.
Elle était suivie de M. Moutlard, le recors, le garde de commerce, l'ignoble et féroce personnification de la saisie mobilière et de la contrainte par corps.
*— Touchante scène ! s'écriait la Richard en teignant d'essuyer une larme
sur son visage rubicond. Ah ! mes enfants, que c'est attendrissant !
— Voulez-vous vous retirer à l'instant 1 dit Olivier en s'élançant sur elle le poing fermé.
— Un instant , monsieur ! reprit la grosse marchande, je suis escortée par... la loi !
— La loi? dit Olivier en pâlissant.
— Allons, monsieur l'agent assermenté, reprit la Richard, faites votre devoir, vous avez les pièces du jugement... car nous avions obtenu un jugement, ma belle demoiselle, depuis huit jours. Le billet était protesté depuis
trois semaines. Monsieur Mouflard vous avait ménagée en vous disant que vous pouviez payer encore aujourd'hui, sans frais. Monsieur Moufflard, estimez et prenez note des meubles ! petit mobilier qui ne vaut peut-être pas cent écus, mais très-propre, cependant.
Sylvanie regardait avec stupeur ce qui se passait autour d'elle, Olivier prit à part madame Richard et lui dit :
— Combien vous faut-il pour tout payer et pour que vous me remettiez ces pièces?...
— Oh! rien, mon cœur, , reprit-elle,
j'aime mieux les meubles. Ah ! ah ! ma belle puritaine, ajouta-t-elle en s'adressant à la noble jeune fille, vous aviez donc un petit protecteur caché dans quelque petit coin ! Diable ! comme vous gardez le secret ! Mais 'est-il heureux, ce coquin-là ! est-il heureux !
— Vous êtes une insolente et une coquine, vous, madame Richard ! s'écria Olivier pâle de colère. Vous êtes une infâme 1 une...
La Richard sentit le souffle ardent de la respiration d'Olivier qui lui brûlait le visage. Elle eut peur. Se rejetant du côté de Moufflard, qui avait déjà appelé
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à l'aide deux recors restés en dehors de la porte, elle faillit tomber à la renverse, foudroyée d'un coup de sang.
Quelle horrible trahison ! s'écria Sylvanie que l'indignation rendait sublime d'éclat et de beauté.
Toute résistance était inutile, il fallait céder à la force brutale, peut-être même à l'illégalité la plus flagrante et la plus perverse. Olivier comprit que le dédain, et le calme pouvaient tout sauver.
-*- Mademoiselle, dit-il à haute voix à Sylvanie, ne cherchons pas à résister à un jugement obtenu par la fraude peut-
— no —
être, mais enfin obtenu en bonne forme. Laissez saisir et vendre ce mobilier, puisqu'on ne veut pas de ma caution...
puisque je suis assez profondément malheureux pour être sans le soj dans ce moment. Venez, mademoiselle, la dette est de trois cents francs, les frais se montent à six ou sept louis... vient de me dire un de ces messieurs ; le mobilier vaut trois fois plus. Payez ainsi l'honorable et vertueuse dame Richard qui bientôt, probablement, achètera un château, et veuillez me suivre; j'aurai l'honneur de vous accompagner et de vous remettre entre les mains de votre famille. Venez..,
— Oh ! oui , ajouta ia Richard , un fiacre à l'heure ou plutôt à la course; deux cents lieues! cocher, vous aurez pour boire; il est vrai que la promenade sera ravissante, mon petit monsieur 1
Un mot de plus et la main d'Olivier tombait si rudement sur la joue pourpre de madame Richard, que la grosse femme eût été jetée et brisée contre le mur.
Mais un homme entrait dans l'appartement. Il portait une livrée bleue et amarante, des guêtres grises, et tenait
à la main un chapeau garni d'un large galon d'argent.
— Tiens ! dit la Richard fort intriguée, c'est bon genre !
— Qu'estce-donc ? reprit Olivier.
Sylvanie s'avança vers le domestique
qui la salua et lui demanda s'il parlait à la locataire de l'appartement.
— C'est moi-même, dit la jeune fille fort étonnée.
— Voici, mademoiselle, reprit le domestique, ce que Pon m*a chargé de vous remettre.
Il déposa entre ses mains un rouleau
cacheté et un billet. Sylvanie se bâta d'ouvrir cette lettre, et lut ses mots :
« Broderies, écharpe, tout est mer- » veilleux. Je partage avec vous ma 3> bourse, sauf à compter après... plus » tard. Ce que vous m'avez envoyé vaut > six fois plus.
» A vous, ma belle amie.
> Je réserve Técharpepour ma mère, ï le jour de sa fête. Pas un mot à qui
» que ce soit de nos rapports. »
Sylvanie brisa le rouleau. Il contenait six cents francs en pièces d'or.
— Quelle réponse mademoiselle uie donne-t-elle? demanda le domestique.
— Mais... reprit Sylvanie en rougissant... mes remercîments ; une reconnaissance du fond du cœur...
Le domestique salua et se hâta de se retirer. Sylvanie s'approcha de madame Richard.
— Madame, dit-elle, il n'est pas de
loi ou de jugement qui empêche de
payer ce que l'on doit et même ce que
l'on de doit pas... Rendez-moi le billet
où se trouve ma signature indignement
surprise; rendez-moi tous les papiers qui ont été griffonnés par votre avoué
et par votre huissier pour spolier une pauvre fille et la jeter dans la rue à la merci de la pitiéou de la perversité.
Voici de l'or!... Le ciel me l'envoie, madame Richard, car le ciel est juste et il vous punira.
-- A l'instant même, s'écria Olivier, à l'instant même , l'effet et les pièces du jugement! ou je vous casse la tête, infâmes !
Madame Richard , aussi furieuse de
recevoir son paiement qu'effrayée des
menaces qui rugissaient autour d'elle,
fut obligée de prendre sur une table
, quatre cent vingt francs en pièces d'or
que Sylvanie venait de déposer. Olivier ayant saisi la liasse de papier, la mit en pièces avec une joie délirante. Les recors reçurent en sus une pièce d'or de Sylvanie, et ils allaient se retirer en l'assurant de tout leur respect, lorsque madame Richard, par une inspiration infernale, s' adressant à l'ami de Sylvanie :
— Monsieur, dit-elle, une question.
Ce laquais qui sort d'ici est-il à votre, service '/
— Non, certes, reprit Olivier, je suis peintre.
— Oh ! alors, vous vous servez tout
seul; raison de plus, mon cher monsieur, pour que je vous donne un bon conseil. Vous êtes pauvre, mais charmant; ce n*est pas une raison pour que vous partagiez avec un autre beaucoup plus riche le seul trésor que vous possédiez. Que diable! mademoiselle devrait au moins y mettre des ménagements et veiller à ce qu'on ne lui envoie pas de cadeaux et des gens en livrée, des rouleaux cachetés avec des armoiries et des billet doux, quand vous êtes là. Adieu , monsieur ! adieu , mademoiselle!... Oh! oh! la petite fera fortune !
L'atroce coup de stylet était donné.
Madame Richard le comprit à la pâleur d'Olivier et à l'éclair qui jaillit de l'œil de Sylvanie.
Saisissant le bras de M. Moufflard , elle se précipita vers l'escalier qu'elle descendit rapidement, suivie des deux recors. Elle fuyait , épouvantée ellemême du lâche assassinat qu'elle venait de commettre... du soupçon glacial et venimeux qu'elle venait d'infiltrer dans le cœur du malheureux artiste.
Aux dernières paroles de la Richard, Sylvanie resta sans voix. Olivier, anéanti, perdant la tête, sous le coup de tonnerre qui venait d'éclater, chercha sa canne
et son cha})eau qu'il retrouva avec peine et sortit de l'appartement, une pâleur livide sur le front, presque fou, comme un homme qui va se jeter à la rivière.
Madame de Pavanoy.
Il était environ dix heures du soir lorsque M. Robert se disposait à quitter le cabinet de M. Bernin. Il avait eu une assez longue conférence avec le notaire à qui il avait parlé du duel accepté pour le lendemain matin par Olivier et M. de Candore.
M. Robert avait tout appris à ce sujet, selon sa louable habitude , par le dévouement de sa police secrète. Trèsrésolu à s'opposer à cette rencontre, il était venu faire part de divers plans à son conseil ordinaire^, l'honorable Bernin.
Le notaire admirait la prodigieuse surveillance exercée par M. Robert et sa mei^veiileuse sagacité.
Il avait rendu compte de la visite que M. de Gandore lui avait faite dans la journée, des questions les plus pressantes qu'il lui avait adressées au sujet de sa providence, et des moyens évasifs
que lui , Bernin , avait employés pour dérouter toutes les idées, tous les soupçons de M. le duc.
— En vérité, ajouta-t-il, je le crois très-décidé à chercher à découvrir qui vous êtes, monsieur Kobert. Il y met une opiniâtreté inouie. Il asondé le terrain autour de vous ; il vous épie, il vous observe, il vous étudie. Tenez-vous sur vos gardes. Quant à ce duel dont vous venez de me parler, c'est chose sérieuse. Le duc est furieu}( contre Olivier ; il a juré de le tuer demain malin.
~ Et de me tuer après, n'est-ce pas, monsieur Bernin?
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— Mais... je crois qu'il en viendrait là dans une circonstance donnée.
— L'imbécile! ajouta Robert; piquer d'un coup de lame un rideau derrière lequel se trouve peut-être l'homme qui lui sert trois cent soixante- cinq mille livres de rente l
— Voilà le point délicat, ajouta le notaire ; voilà le terrible doute qui le fait hésiter à percer le rideau d'un coup d'épée.
— Et Bouquetin? demanda M. Robert, doit-il lui servir de témoin ?
— Le duc compte absolument sur lui,
dit M. Bernin; Bouquetin est devenu son âme damnée.
— 11 l'a acheté, reprit M. Robert.
Quel digne emploi de mon argent font ces gens-là ! Ne trouvez-vous pas, monsieur le notaire , que j'ai grandement raison de persévérer à les pensionner?
— Il me semble qu'à votre place , répondit le notaire, j'arrêterais là mes bienfaits.
— Pourquoi , monsieur le notaire ?
est-ce que Dieu crève les yeux à tous ceux qui souillent la lumière du jour ?
•TLV. T. IIU 13
— Sans doute, dit M. Bernin, mais :
pasiens quia œternus.
— Et moi je suis patient, précisément
parce que je ne suis pas éternel, cher
ami, 'et que l'expiation que je médite
pour mes pensionnaires n'est pas éloignée.
— Soit ! reprit le notaire. A propos de Bouquetin, ajouta-t-il, savez-vous que le drôle est peut-être à la veille de faire un grand mariage ?
— Il est tant de folles daus ce pays-ci ! dit Robert. Rien ne m'étonne. Quelque douairière millionnaire se sera éprise
de la barbe d'or et des épaules athlétiques de M. Bouquetin.
— Précisément.
— Ah! ah! reprit M. Robert, ceci servirait admirablement mes projets.
~ Comment ! pour châtier le drôle.*.
— Je voudrais le jeter aux bras d'une riche Artémise et parée de cinquante à soixante printemps.
— Mais c'est une fin comme une autre, ajouta le notaire.
— Eh ! oui, comme les galères, entre autres.
— Vous êtes méchant !
— Moi ! parce que je voudrais donner cinquante mille livres de rente à un coquin fieôé !
— Alors votre vengeance sera complète, car vous pouvez lui en faire épouser cent.
— Et la vieille Artémise ?
— Par dessus le marché, oui, monsieur.
— Touchez là, monsieur le notaire, et parlons mariage pour ce jeune homme intéressant.
— Voici une {e^
.vtre, reprit M. Bernin,
qui m'ap"
..nonce pour ce soir la visite
u'une opulente marquise ; femme considérable de toute manière, esprit ardent et cœur idem ^ sensibilité abondante, riche tempérament, système nerveux dans les meilleures conditions, principes rigides, caractère indompté...
— Assez ! assez ! s'écria Robert, c'est plus qu'il n'en faut. Et le nom ?..
— Vous ne le devinerez jamais.
— Non ; car c'est déjà fait. Madame la marquise de Pavanoy, tante de M. de Candore ! M. Bouquetin deviendrait
, , , , , , '^ait lui-même
1 oncle du duc, qui deviena*
-rf... son obligé, son subordonné, son Cc.
Ah ! quel délice ! quelle épouvantable
et merveilleuse expiation ! Continuez, ô
le plus aimable des notaires !
— La grosse marquise veut d'un second mariage à tout prix. Le lion ^ à ce qu'il paraît, eut pour elle les plus tendres petits soins dans une occasion qu'il importe peu de rappeler. La marquise a bonne mémoire; elle est douée d'une vaste sensibilité... elle se souvient, soupire, espère et veut me consulter ce soir même. Elle va venir.
— Monsieur Bernin, reprit Robert,
cette femme ne m'a jamais vu. Je serai présent à l'entretien.
— Impossible.
— 11 faut que je lui parle.
— Mais c'est impossible...
— Je serai là, à cette table ; je passerai pour votre clerc de confiance...
j'écrirai. Vous lui direz à l'oreille qu'elle peut parler en sûreté; que j'ai le cœur honnête... tout ce qui peut rassurer une vieille pruderie facile à s'alarmer...
— Mais j'entends du bruit ! s'écria Bernin. On sonne. C'est elle !... de grâce ! la voici...
Madame de PaTanoy.
SDITF.
M. Robert s'était placé devant une petite table; il taillait des plumes en face d'un grand cahier de papier blanc, lorsque la porte du cabinet du notaire s'ouvrit.
Un domestique annonça * madame la marquise de Pavanoy. >
La marquise entra , splendidement parée ; elle avait deux raouts ce soir-là; mais, avant d'aller dans le monde remplir ses devoirs ie bienséance, elle venait chez M. Bernin prendre certains renseignements qui importaient à son cœur, à son avenir.
A cinquante-deux ans, madame de Pavanoy avait encore un avenir couronné de roses et de fleurs d'orangers.
— Vous n'êtes pas seul, monsieur?
dit-elle au notaire.
— Madame la marquise me permettra-t-elle, ajouta Bernin, de garder mon
premier clerc dans cet appartement?
Et il lui parla à voix basse ; M. Robert paraissait absorbé dans son travail.
— Fort bien ! ajouta la marquise ; vous me répondez de monsieur.
Col^ïï^^ de moi-même, madame.
D'ailleurs , voyez : ce digne clerc ne voit ni n'entend; il ne s'est même pas aperçu de l'arrivée de i?iadame la marquise.
— ÂsseyoHS-nous et causons, dit-elle ; j'ai une demi-heure à moi, le reste de la nuit est au monde. Ah ! le monde I le
monde ! quel tyran ! et qu'on est fou de se sacrifier à ses exigences !
— Cela est vrai, madame, dit Bernin.
— Monsieur, reprit-elle en se renversant avec majesté dans son fauteuil ; j'ai sur vous les meilleurs renseignements ; en votre faveur je fais infidélité à mon notaire habituel. Mon neveu., 'M. de Candore m'a fait de M. Bernin un éloge mérité. Vous l'avez admirablement servi, à ce qu'il paraît, dans l'importante affaire de cette succession princière qui lui est échue en Allemagne. Mais nous parlerons de cela une autre fois ; vous m'expliquerez bien des choses..., car,
en vérité, je suis encore à chercher dans mon esprit de qui et comment le duc a pu hériter. Enfin, il jouit d'une fortune magnifique aujourd'hui : voilà le point important; le pauvre garçon mérite tout son bonheur.
Madame de Pavanoy s'arrêta ; le souvenir de son neveu commençait à agir sur sa sensibilité. Un superbe mouchoir, d'où s'exhalait un enivrant parfum d'ambre, vint essuyer une larme prête à tomber.
Le notaire ramena la conversation à la question véritable.
— Je suis très-fier et très-touché de fa confiance dont m'honore madame la marquise ; je suis à ses ordres. Madame désire, je crois, avoir de moi quelques renseignements.
— Je viens, monsieur, vous consulter, reprit la marquise d'un son de voix plus assuré; une femme de mon âge (quarante ans à peine) et dans ma position, ne peut cependant se vouer à un isolement complet... Je n'ai d'autre parent que le duc de Candore ; mais, pour moi, le duc est presque étranger. Ses relations ne sont pas les miennes ; aujourd'hui il' est appelé à passer une grande partie de sa vie en Allemagne.
•^ Ces raisons-là sont excellentes, dit l'optimiste Bernin ; madame la marquise
doit se donner une affection plus intime,
un protecteur...
— Oh! oui, un ami, un protecteur...
ajouta-t-elle. A mon âge, encore. . . belle. . . Eh ! mon Dieu, encore exposée aux dangers du monde... l'expérience peut nous manquer même à quarante ans, monsieur Bernin.
— Même à cinquante, reprit le notaire, et madame est loin de cet âge.
^ Très-loin , hélas ! souvent je regrette de n'avoir pas quelques années de plus, monsieur le notaire.
— Madame la marquise doit avoir rencontré une homme digne de l'honneur et du bonheur de lui appartenir?...
Madame de Pavanoy baissa les yeux, soupira au point de soulever bien haut la vaste dentelle de sa gorge et articula faiblement ces mots :
— Oui, monsieur, je crois l'avoir rencontré.
— C'est toujours la p'ersonne que madame la marquise nomme dans sa lettre...
— Toujours! dit-elle avec une émotion croissante, ,
— Eh bien ! madame, dit le notaire, je vais avoir l'honneur de vous donner les renseignements les plus sincères, du moins ceux qui m'ont été donnés...
sauf erreur.
M. Robert, qui barbouillait toujours du papier, attendait avec anxiété ce que M. Bernin allait dire au sujet de Bouquetin.
— Si le notaire est consciencieux , pensait-il, tout est perdu : l'affaire est manquée.