SUITE
Depuis la douloureuse scène de la veille, Sylvanie, accablée de tristesse, n'avait pas quitté son appartement, mais sans avoir la force de reprendre ses travaux.
Après les premières larmes données à son chagrin profond, elle s'était jetée au pied du crucifix; elle avait retrouvé par la prière cette énergie calme, cette force d'âme qui jamais ne lui avaient fait défaut.
Ses perplexités au sujet d'Olivier étaient grandes... mais Dieu semblait avoir parlé à son cœur.
Seulement, elle allait et venait d'un bout à l'autre de sa chambre, répétant avec amertume :
— Est-il possible, mon Dieu, qu'il m'ait méconnue à ce point? me croire in-
fâme parce qu'une infâme a voulu me flétrir ! Oh ! un pareil témoignage ne devait-il pas lui paraître suspect? M'avoir laissée, s'être enfui sans demander la moindre explication I A quoi tient donc la réputation d'une jeune fille isolée ? Ah ! Michel ! ah ! Magdelaine I douce et honorable famille, asile de paix et d'honneur, aurais-je dû jamais vous abandonner ! ^
Tout à coup, la sonnette retentit.
A ce tintement précipité, Sylvanie tres^ saillit de tous ses nerfs ; elle hésitait à aller ouvrir la porte.
Un second coup de sonnette plus impérieux fit évanouir toute hésitation.
Sur le seuil de la porte se présenta la noble jeune fille du jardin, accompagnée du même domestique qui était venu la veille.
Sylvaoiejeta un cri.
Clara entra dans l'appartement comme si elle arrivait chez sa meilleure amie, sans même songer à se nommer.
Il est vrai que la belle ouvrière paraissait l'avoir aussitôt reconnue.
^^ ►* Vous ici, mademoiselle? dit Sylva-
nie en lui prenant la main avec une vivacité charmante.
— Oui, c'est moi, reprit Clara. Il faut que je vous parle... venez. Francisque nous attendra dans le passage.
Alors elles se hâtèrent de passer dans la chambrette.
Clara jeta çà et là de rapides regards ; son visage, sérieux jusque-là, s'anima d'un beau sourire.
C'était un rayon d'espoir, un signe de paix et d'alliance.
— Ecoutez-moi, dit Clara dont l'émo*
tion altérait un peu le son de voix si harmonieux toujours ; il est nécessaire, indispensable, que je vous amène chez ma mère.
— Moi, mademoiselle ! se récria Sylvanie.
— C'est une grâce que je viens vous demander, ajouta la fille de madame de Meillan. Je vous la demanderais même à genoux, si vous hésitiez à me l'accorder.
L'accent de mademoiselle de Meillan était si persuasif, si entraînant, que Sylvanie n'ajouta plus une objection.
Elle jeta un dernier regard interrogateur à cette amie dont elle ignorait même le nom encore, et elle vit que refuser était impossible , comme si un grand malheur était imminent.
Alors, ouvrant à la hâte une armoire, elle y prit un chapeau de paille d'une simplicité élégante, et Clara voulut ellemême placer sur ses épaules une mante de barége blanche et bordée de bleu azur.
— Venez, venez, ma charmante amie, dit mademoiselle de Meillan, la prenant par la main et l'entraînant hors de l'appartement, que Francisque eut soin de
fermer.
SYLv. T. iir, 17
l.e trajet était court ; on doubla bientôt le coin de la rue de la Chaussée-d'Antin, et cinq minutes après Clara introduisait la belle ouvrière, son amie, dans un petit salon qui précédait la chambre de la comtesse.
— Vous m'attendez ici, n'est-ce pas?
dit-elle. Ma mère est souffrante... il faut que je la voie la première. Je suis à vous à l'instant.
Elle passa dans la chambre de la comtesse.
Sylvanie, assise sur une causeuse, portait çà et là ses regav dans ce joli salon,
ce parloir à la mode, où tout était d'un goût exquis.
Les fleurs et les tableaux en étaien l'ornement principal.
Un suave parfum d'iris imprégnait l'air.
Sylvanie respirait avec enchantement ces émanations enivrantes qui lui rappelaient les délicieuses odeurs des champs * fleuris du Midi.
On pouvait distinguer une certaine agitation dans la chambre voisine.
Quelques fauteuils paraissaient avoir été déplacés.
On parlait à demi-voix, mais avec animation.
— Esl-ce un rêve? se demandait Sylvanie. Où suis-je? Chez qui m'a-t-on amenée ? J'ignore même le nom des maîtres de cette maison...
Un moment elle eut peur.
Le malheur et le chagrin l'avaient rendue défiante.
Mais la porte s'ouvrit.
Clara reparut, souriante, quoique trèspâle.
— Venez, dit-elle, et veuillez répon-
(Ire avec bonté aux questions de ma mère. Elle est souffrante... il faut la ménager beaucoup, passer sur bien des choses..,. Vous me paraissez si bienveillante, car vous êtes si belle !
Un regard de Sylvanie lui répondit de tout.
Clara entra la première.
— Ma mère, dit-elle du seuil de la porte, mademoiselle est la bonté même ; elle vient vous voir... elle a quitté pour vous toutes ses occupations.
Madame de Meillan, vêtue d'un grand peignoir de basin garni de larges den-
telles, était assise dans un fauteuil, le dos tourné à la fenêtre, de manière à bien distinguer le visage de ceux qui entraient dans sa chambre.
Toute la personne de Sylvanie se montrait à elle en pleine lumière.
A cette vue, la malade parut tressaillir; cependant aucune émotion trop vive ne se trahit.
Sylvanie s'inclina sans lever les yeux sur la comtesse.
— Mademoiselle , dit celle-ci d'une voix lente, et avec un trouble énergi-
qnement contenu, je vôusrememe beaucoup de votre complaisance; veuillôï vous asseoir ; nous causerons. Ma fille m'a parlé de vous et m'a montré vos ouvrages... ils sont merveilleux.
Clara, qui se tenait debout à côté de la chaise de Sylvanie, encourageait du regard la jeune ouvrière, qu'un peu ae timidité paraissait avoir gagnée.
— Cette perfection suppose* un grand amour du travail, mademoiselle, ajouta madame de Meillan. Voulez-vous me dire votre nom ?
. L'ouvrière hésitait par un scrupule in-
définissable.
— C'est une chose singulière, dit la comtesse. Mu filie qui paraît vous connaitre depuis quelques jours, et qui, je crois, vous est fort attachée, ma fille a oublié de vous demander votre nom. Ce matin, pour vous trouver, elle vous a désignée au concierge de votre maison par cette singulière phrase : « La demoiselle qui brode au troisième étage sur le jardin. > Convenez, mademoiselle, que Clara est bien étourdie.
A ce nom de Clara qu'elle entendait pour la première fois, Sylvanie regarda attentivement mademoiselle de Meillan.
— Je parle ajouta la comtesse que
vous ignoriez aussi le nom de ma fille. Voilà qui est merveilleux et qui ressemble beaucoup à l'heureuse insouciance de la jeunesse. A dix-huit ans, on s'aime^ sans se demander qui l'on est , mais parce que l'on éprouve du bonheur à se voir ; mais à mon âge, mademoiselle, on raisonne les affections... je ne puis vous cacher la vive sympathie que vous m'inspirez déjà... enfin, votre nom qui doit être charmant ne gâtera rien de vos qualités. Voyons... vous vous nommez?...
— Madame, dit la belle ouvrière avec une indicible émotion, mon nom est Sylvanie.
— Ma mère ! s'écria tout à coup Clara qui voyait la comtesse défaillir. Juste ciel ! venez au secours de ma mère !
Cette seconde défaillance ne fut pas longue, mais elle avait épuisé les forces de la malade. Mademoiselle de Meillan allait prier son amie de la laisser seule avec sa mère, lorsque la comtesse fit un signe de la main, et Sylvanie resta.
— Approchez-vous de moi, lui dit madame de Meillan, là, à ma droite, et vous, Clara, venez ici. .. de ce côté. Ecoutez-moi toutes les deux. Vous le voyez, je suis sérieusement malade. 11 y a long-
temps que je lutte contre un mal intérieur... Il peut arriver, CK^ra, que ce mal devienne mortel d'un jour à l'autre. Ma fille, et vous aussi, belle Sylvanie, je vais vous demander une grâce.
— Ah ! madame !
— Ah ! ma mère !
Dirent les deux jeunes filles, qui s'étaient agenouillées chacune de son côté, près du fauteuil de la malade.
Madame de Meillan, ainsi placée entre ces deux charmantes personnes, livrait une main à chacune d'elles»
Clary appuyait le front sur les genoux
de sa mère; Sylvanie, que le respect retenait, s'inclinait sur la main pâle et fiévreuse qu'elle tenait dans les siennes.
— Une grâce, oui, Glary, oui, mademoiselle, c'est de vous aimer toujours comme deux sœurs...
— Ah! s'écria mademoiselle de Meillan en relevant ja tète avec vivacité, seraitil vrai, grand Dieu !
Et pâle, les yeux brillants et un éclair de joie sur le visage, elle regardait fixement la belle jeune fille à genoux comme elle de l'autre côté du fauteuil.
— Ma mère, s'écria de nouveau Clara,
priez Sylvanie de vous montrer la croix d'or qu'elle vient de tirer de son sein et qu'elle porte à ses lèvres en ce moment.
Et d'une main tremblante elle désignait la croix qu'en effet Sylvanie tenait près de la bouche, comme si elle implorait ce digne Sauveur.
Mais la charmante ouvrière n'attendit pas qu'on la lui demandât une seconde fois, et sans la détacher du cordon qui la tenait autour de son cou, elle la présenta à madame de Meillan.
La malade s'était raminée, un vif incarnat vint colorer ses joues ; elle prit
la croix d'or, se pencha pour la mieux examiner, et se retournant ensuite vers sa fille :
— Et la tienne, Clary, donne.... ditelle.
^ Ces deux croix étaient d'une ressemblance exacte. Chacune portait une date
et des noms de baptême.
Sur celle de mademoiselle de Meillan étaient gravés les noms de Marie-Claire.
Sur celle de la jeune ouvrière étaient gravés les noms de Marie-Henriette.
— Et non pas Sylvanie, mon Dieu !
s'écria la fdle de madame de Meillan.
— Non, ma chère Glary, reprit la comtesse d'un accent animé, non, car Sylvanie est un nom supposé, un nom qui cachait ses noms véritables. C'est moi, c'est moi avait recommandé à Michel, à Magdelon, d'appeler de ce nom-là ma bien aimée Henriette...
Sylvanie serrait les genoux de la comtesse et elle les embrassait avec une tendresse passionnée.
— Bans mes bras ! dans mes bras !
s'écria madame de Meillan. Mes deux enfants! ma fille... Sylvanie, ta ne reconnais donc pas ta mère?,..
A ces premiers emportements de la tendresse succédèrent de ravissantes émotions.
La sérénité, cet ange des belles matinées, était venue se mêler au groupe charmant que formaient ces deux sœurs et cette mère, tous trois si heureuses.
Sylvanie (elle gardera son nom) n'osait demander des explications, ou plutôt elle les remettait à un autre jour :
tout entière en ce moment aux élans de son âme vers les deux êtres bien aimés.
Mademoiselle de Meillan elle-même
était trop vivement affectée de son bon- . heur, trop absorl)ée par la contemplation de sa fdle nouvelle venue, pour pouvoir raconter le passé, ce rêve triste et ardent.
Quant à Clary, elle embrassait sa sœur de minute en minute et dans l'intervalle d'une étreinte à une autre :
— Voyez, ma mère, s'écriait-elle , voyez donc comme elle est belle ! Mais, en effet, ma mère, voilà vos yeux, votre front, vos cheveux superbes...
— Oui, Clary, disait la comtesse, quand j'avais dix-huit ans. .
•YLv. T, m. 48
— an —
— Ah! ma sœur, reprenait Sylvanie, pourquoi parler de beauté et de grâce?
Voulez-vous donc, ma sœur aimée, que je vous amène devant un miroir. Mais non, c'est dans mes bras que vous resterez.
L'heure avançait, la journée s'annonçait devoir être très-chaude et orageuse, mais dans cette chambre de madame de Meillan , qui songeait aux heures , à l'orage, à la chaleur, à tout ce qui était étranger au bonheur de se retrouver trois ensemble, de se reconnaître, de se promettre, de s'aimer et ae ne se séparer jamais ?
Francisque vint frapper à la porte et annonça le déjeuner.
— On le servira dans le petit salon, dit la comtesse.
Les domestiques, fort étonnés de cette innovation dans une maison si exemplaire par l'observation de la règle, se hâtèrent de dresser une table dans le parloir de madame et d'y transporter le déjeuner servi dans la salle à manger.
Soutenue par ses deux fdles, mais presque guérie, tant elle se sentait heureuse, madame de Meillan voulut assister au déjeuner.
Ses gens disposèrent toute chose pour qu'on n'eût plus besoin d'eux, et ils furent congédiés du parloir, encore à leur grand ébahissement.
La porte du salon resta fermée ; Clara même en poussa le verrou.
Mais qui pouvait manger? à quoi bon cet élégant déjeuner? C'est à peine "si on songea au thé que l'on prit au milieu d'un charmant pêle-mêle de paroles entrecoupées , de questions , d'exclamations, de redites, de soupirs et de larmes.
Madame de Meiilan, sans dévoi-
1er un secret qu'elle devait taire encore, raconta comment Sylvanie, née dans un château près des Pyrénées, avait passé ses trois premières années auprès d'elle et auprès de Clary, sa sœur aînée de deux ans, et comment, hélas ! elle, pauvre mère! avait été obligée d'emmener, loin des Pyrénées, la charmante enfant.
Elle parla de son arrivée à la ferme des Tamaris où elle savait que Michel et Magdelon habitaient; car ces dignes fermiers avaient eu des obligations à la comtesse, dans le temps.
— Je les connaissais, ajoutait madame
de Meillan, pour les gens les meilleurs et les plus intelligents. J'arrivai chez eux le soir, au mois de juin ; le temps était superbe; je me rappellerai toute ma vie le contraste de la sérénité du ciel et des angoisses de mon âme. Une femme de chambre portait] dans ses bras Sylvanie; deux domestiques, attachés à l'auberge d'Arles, étaient chargés de tout le bagage que je te destinais. Michel et Magdelon causèrent avec moi et jetèrent des cris en apprenant ma résolution. Ils comprenaient toute ma douleur. Us se chargèrent avec enthousiasme de te garder, mon enfant, de te cacher, de t'élever... car il le fallait
ainsi. Il fut convenu qu'on m'écrirait en secret. Je donnai mes dernières instructions; je désignai le nom de Sylvanie que tu devais porter désormais ; je montai dans la chambre où tu dormais déjà dans un charmant berceau ; là, je t'embrassai pour la dernière fois, déposant à tes pieds cette écharpe de cachemire des Indes que je recommandai à Magdelon pour toi et à cause de toi ; et puis, ô mon Dieu ! je quittai la ferme, brisée, mourante. On me transporta dans mon habitation près des Pyrénées, où je ne pus rester plus de six mois, tant le chagrin était venu m'y surpendre. Sylvanie, ma bien-aimée, Clary te
racontera un jour nos voyages, notre retour en France, le reste de notre vie enfin jusqu'à aujourd'hui^
— Ma mère, ajouta Clara, que ce doux nom de Sylvanie reste à ma sœur !
— Oh ! madame, oh ! ma mère, reprit celle-ci, je garderai ce nom ; il me rappellera toujours ma vie laborieuse à la ferme de !\lichel ; il sera un enseignement.
— .le te donnai ce nom avec intent'on, chère enfant, dit la comtesse; d'abord il fallait cacher le tien, et puis Sylva
veut (lire forêt, rn'avait-on appris dans ma jeunesse, et nous nous enfuîmes, une nuit, de ma terre des Pyrénées, à travers les bois.
On sonnait à la grand'porte d'entrée.
C'était l'heure du facteur.
Clara courut à l'antichambre ; on hii remit plusieurs journaux, plusieurs brochures et deux letti-es : l'une était insignifiante , l'autre portait le timbre d'Arles... elle était de Michel.
Sylvanie jeta un cri de joie, et madame de Meillan, à qui la lettre était
— S82 — adressée, donna à ses filles la permission d'ouYrir cette lettre et de la lui lire.
Clara se chargea de ce soin.
La lettre était déchirante par le sentiment de tristesse profonde qui l'avait dictée.
Jusqu'à ce jour, Michel avait espéré qu'on retrouverait sa fille adoptive aux environs d'Arles ou en Languedoc : il avait surtout espéré que Sylvanie reviendrait d'elle-même aux Tamaris,
Le bon Michel reculait de jour en jour
la terrible nouvelle à annoncer à madame de Meillan... mfiis le devoir parlait : le loyal fermier s'y résignait et envoyait à la mère de Sylvanie les tristes détails qu'il eût voulu lui épargner au péril de sa vie.
— Sylvanie complétera cette lettre, ajouta la comtesse, dont les yeux brillaient de larmes, en nous racontant sa fuite des Tamaris (un jour je lui en demanderai la cause véritable), et en nous racontant aussi ce qu'elle a souffert dans la retraite, livrée à tant de périls au milieu de ce Paris qui n'est hospitalier que pour la fortune.
— Î84 — — Ma mère, répondit Sylva, avant toute chose, répondons à Michel. Je me charge de ce soin à l'instant même, si vous le permettez. 0 ma famille de la ferme, quel chagrin je vous ai donné !
Elle suivit Clara dans une chambre voisine.
Madame de Meillan demanda la femme de chambre et se retira dans son appartement, annonçant à ses gens qu'elle aurait le soir même une bonne nouvelle à leur apprendre.
pendant l*orag«.j
Vers les trois heures de l'après-midi, un vent brûlant soufflait sur Paris et soulevait des tourbillons de poussière dans les grandes rues et sur les boulevards.
Des nuées s'amoncelaient au-dessus de
la ville et formèrent bientôt une sombre coupole que lézardaient par intervalle des éclairs blafards.
Le tonnerre grondait sur divers points de l'horizon ; quelques gouttes de pluie tombaient çà et là sur les dalles qu'elles tachaient comme de la poix.
L'air était lourd, embrasé.
Chacun cherchait un abri, livrant la ville à la puissance de l'orage ; Paris^ dans ces moments-là, ressemble à une cité qui attend un bombardement. Le silence succède au bruit, la solitude à
l'animation de la foule. La nuée règne et gouverne, portant dans ses flancs cette foudre souveraine, la dernière raison de la nature, bien autrement formidable que cet uUima ratio regum gravé en lettres de bronze sur les canons, et dont la logique et la puissance ne sont bien souvent qu'une orgueilleuse vanité.
Au moment d'une grosse pluie d'orage, la peur semble emporter toutes les voitures.
Les plus mauvais chevaux deviennent d'excellents coureurs.
Un fiacre égale en vitesse un coupé d'ambassadeur.
La peur donne des jambes, c'est son privilège exclusif.
En voulez-vous une preuve? Mettezvous à la fenêtre aux premières clameurs de l'ouragan, ou bien encore aux premiers cris d'une émeute.
J'en suis désolé pour la dignité humaine ; mais, en ce monde, les poltrons sont en majorité. Avis aux hommes de cœur qui veillent au salut de l'empire»
Au moment où la pluie commençait
à tomber par torrents, un homme deS' cendait d'une voiture de place et tVappait à la porte cochère de i'hôtel habité par madame de Meillan.
C'était M. Robert.
— Monsieur le concierge, dit-il au portier, je viens de la rue Saint-Lazare, numéro quatre-vingt-quinze; on m'a adressé ici.
Je désire parler à une jeune fille ouvrière en broderie qui se trouve en ce moment chez une dame, votre locataire.
STLV, T. m. 19
— Voyez au pavillon sur le jardin, répondit le concierge.
M. Robert trouva un domestique en livrée dans le passage.
Il lui demande à parler à la jeune fille en question.
Le domestique se hâta de prévenir mademoiselle de Meillan.
Celle-ci donna l'ordre d'introduire le visiteur dans le grand salon au rez-dechaussée.
M. Robert, assis dans un fauteuil, n'attendit pas longtemps.
' Clara ne tarda pas à paraître dans le salon.
Le jour était sombre; à peine distinguait-on les traits du visage de Tinconnu.
Il salua avec une extrême politesse, et s'adressant à Clara ;
•— Je crois, dit-il, que vos gens m'ont mal compris mademoiselle. Je suis loin de me'n plaindre, mais vous me permet-
irez d'insister pour voir un moment l'ouvrière qui est chez vous en ce moment; j'ai à lui donner quelques nouvelles qui l'intéresseront.
— Monsieur, répondit Glary, cette jeune personne termine une lettre en ce moment; la poste pour les départements part dans trois quarts d'heure.
— J'attendrai, dit M. Robert en reprenant sa place après avoir vu Clara qui s'asseyait devant un magnifique piano.
— Est-ce que vous me permettez?...
reprit mademoiselle de Meillan en s'adressant au nouveau-venj.
M. Robert s'inclina en disant ;
— En vérité, mademoiselle, on ne saurait être plus bienveillante. Si je l'avais osé, je vous aurais humblement demandé ce que vous voulez bien m'accorder si gracieusement.
Et, se renversant dans le fauteuil, il prêta une attention extrême aux préludes dont Clara déroulait sur le clavier les riches harmonies.
Mademoiselle de Meillan avait ce
qu'on appelle dans le monde un beau talent.
Dans son jeu, si admirablement perfectionné du reste, c'était l'âme qui dominait surtout; la forme n'était qu'un moyen de révélation : l'art aidait à la pensée.
Clara avait atteint ce degré d'élévation si rare, si peu compris, par intuition, par ses instincts éminents ; elle sentait beaucoup mieux la musique qu'elle ne la savait; tout en étudiant bcçiucoup, elle avait bien plus deviné encore.
une
Voilà pourquoi elle exprimait avec perfection ravissante l'art intime de Bellini, ce grand poète de la rêverie et de la mélodie.
Devant M. Robert, elle joua un thème des Puritains, sans se préoccuper du goût musical de son auditeur, mais avec cette foi qui caractérise l'artiste sérieux et enthousiaste.
~ Monsieur, dit-elle en finissant, je vous ai peut-être fort endormi?-..
L'étranger ne répondait pas.
Mademoiselle de Meillan tourna la
tête, ei elle le vit lenant un mouchoir sur son visage.
Quelques larmes avaient coulé, au chant du piano, des yeux de l'étranger.
Le triomphe de Clara était complet ; elle se hâta de quitter son tabouret, salua M. Robert et sortit du salon, très-émue elle-même et presque effrayée de son succès.
Cinq minutes après, elle revint, mais, cette fois, tenant par la main la belle ouvrière.
L'orage redoublait, et, comme nous l'avons dit déjà, le salon était sombre.
M. Robert néanmoins fut frappé d'admiration à la vue de la tournure élégante de la nouvelle venue.
— Mademoiselle, dit-il, vous me trouvez fort curieux et fort indiscret, peutêtre ; je suis obligé de vous demander votre nom.
— Mon nom est Sylvanie, répondit la jeune fille très-surprise.
— Fort bien, mademoiselle, reprit
M.j Robert. On m'a remis pour vous une lettre, et j'ai pris l'engagement de ne la remettre" qu'à | vous-même , '"entre vos bi'loS mains. La voici.
Syîvanie prit la lettre en hésitant.
Clara avait sonné; elle demanda des flambeaux.
Un domestique apporta sur-le-champ un candélabre à quatre bougies et il le déposa sur la table au milieu du salon.
Ce fut alors que pour la première fois (gardons-nous de l'oublier) M. Robert
eut l'occasion de voir la fille adoptive du fermier Michel.
Nous devons nous rappeler sa parfaite insouciance en fait de beauté, son peu de curiosité en tout ce qui touchait au chapitre des grâces féminines, et, en général, sa mysanthropie. M. Robert avait cependant des yeux clairvoyants, un goût exquis, une âme passionnée...
mais M. Robert devait avoir sa raison d'être sauvage, de fuir tout rapport avec la plus belle moitié du genre humain; nous respecterons ce mystère.
Eh bien î à la vue de Sylvanie qui tout
à coup parut devant lui en pleine lumière, ce barbare llyppolite, M. Robert, ne put se défendre d'une exclamation.
— Ah ! ah ! reprit Clara, vous vous attendiez, monsieur, à nous trouver fort laides ? A merveille !
Sylvanie hésitait encore à décacheter la lettre. Elle s'adressa au nouveauvenu.
— Monsieur, dit-elle, avant d'ouvrir ce billet, je désirerais connaître le nom de la personne qui me le remet. Je n'ai
pas hésité inoi-môrne à vous dire mon nom.
— Mademoiselle, vous avez tous les droits du monde à savoir qui je suis, reprit M. Robert d'une voix émue et sans pouvoir détacher son regard de la jeune fille.
Il se nomma
Sylvanie s'approcha des bougies, ouvrit la lettre, la lut rapidement, et dit à mademoiselle de Meillan :
— De grâce, lisez à votre tour.
Clara nous permettra de regarder le billet par dessus son époule ronde et blanche, et de lire en même temps qu'elle les trois phrases suivantes qui composaient toute la lettre.-
<i On vous avait calomniée, admirable
> Sylvanie, et je demande mon pardon
> à genoux. Je me suis battu à l'épée, ce
> matin, avec M. le duc de Candore qui
> m'a blessé, et que j'ai blessé à l'épaule.
> M, Robert, ami de M. Bernin, notaire,
> vous remettra ce billet; je viens vous
> supplier d'écouter ce que M. Robert a
> à vous communiquer.
< Olivier. >
— Eh bien ! dit Clara en regardant sa
sœur. Voilà ' un billet signé Olivier,
et; un ambass-adeur que l'on nomme
M. Robert. Voyons, Sylvanie, 'tirez-vous delà.
— Je suis d'avis, reprit-elle, qu'avant
toute chose, monsieur Robert ait la
bonté de porter lui-même le billet
à la maîtresse J.^de la maison, et de
lui communiquer tout ce qu'il « à m*^ dire.
~ Devant vous, mademoiselle, demanda M. Robert?
— En particulier, monsieur.
— Mais, mademoiselle...
— Je remplis un devoir, monsieur Robert.
Et, lui remettant la lettre ouverte, elle le salua avec une dignité charmante, et quitta le salon.
— Monsieur, reprit Clara, Sylvanie a raison, vous devez le comprendre. Permettez-moi d'aller prévenir ma mère de votre visite.
"Aê
Ainsi, M. Robert, cet homme si énergique, d'une volonté si puissante, d'une indépen lance si jalouse de ses droits, M. Robert se voyait obligé d'aceepter la position que lui dictaient en ce moment deux ravissantes jeunes filles.
Il cédait à l'ascendant de la grâce, au rayonnement de la beauté.
Il était venu avec la résolution prise de ne parler qu'à Sylvanie : il était entraîné malgré lui à aller communiquer
ses plans secrets à la maîtresse de ce lo- I . 20
gis, une feftime qu'il n'avait jamais vue, dont il ignorait même encore Je nom.
— Vraiment! se disait-il à lui-même, voilà qui est étrange! je sors de mon caractère... Il a fallu plier devant ces deux belles enfants, accepter et se soumettre. Mais je ne me reconnais plus...
Et puis, quelle singulière émotion m'a gagné en voyant Sylvanie? Quels traits, quelle expression, quel son de voix!...
J'ai cru, quand elle était là, revoir un rêve chérie et depuis longtemps disparu... Allons ! allons! folie! Ah! l'àme
la plus énergique peut donc faiblir quelquefois!... Mon parti est pris....
Sortons. Je chercherai à voir seule cette jeune fille qui, après tout, n'est pas une reine pour moi, malgré son grand air et sa gracieuse majesté. Sortons.
Une porte s'ouvrit, Clara reparut.
— Entrez, monsieur, dit-elle ; ma mère est charmée de vous recevoir.
— Mais, mademoiselle, je ne sais vraiment si je dois... -
— Entrez, monsieur 5 ma mère vous attend.
Contrarié au dernier point, mais vaincu, entraîné, M. Robert suivit Clara dans l'appartement de madame de Meillan.
La jeune fille l'annonça, sortit et referma la porte.
La comtesse était debout au milieu de la chambre ; elle salua l'étranger qui parut assez embarrassé.
Elle lui indiqua de la main un fauteuil,
— S09 — M. Robert s'assit. Mademoiselle de Meillan prit un autre fauteuil à quelque pas de là, et se plaça près d'une console d'acajou, le Jcoude appuyé sur cette table.
aciuc i ••e.aiis!