‹ La belle moissonneuseChapitre 3 sur 6 · MO · texte numérisé non relu

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M. Bernin prêta un moment Toreille à cette conversation.

— Pardieu! monsieur, disait Napoléon Bouquetin, en votre qualité de premier clerc vous devez être Tâme damnée de votre patron et connaître tout ce qui se passe dans son esprit. Pourquoi donc ne pas me dire tout de suite ce dont il s'agit, afin que, prévenu une minute d'avance, je n'entre pas chez M. Bernin, le grand, l'élégant Bernin, comme un écolier qui vient savoir s'il aura la férule ou une tarte aux canfitures.

— J'ai déjà eu l'honneur de vous assurer> monsieur, reprenait le maître clerc, que...

— Que... répliqua Bouquetin de manière à provoquer l'hilarité des autres

scribes de l'étude, que, vu que et attendu que vous ignorez que ce que le patron peut avoir à me dire, et vous maintenez que vous n'avez que le silence à garder.

— Monsieur ! s'écria le maître clerc, votre intention est-elle de m'insulter? Je vous préviens que...

A ce dernier monosyllabe qui tombait là si malencontreusement, un éclat de rire général couvrit la voix du premier clerc, dont l'indignation et la colère montaient au diapazon de la fureur. M. Bernin parut sur le seuil de la porte, et le calme succéda subitement à Teflervescence bruyante de l'étude.

— Voilà, ma foi, un très-beau quos

ego!,,, s'écria Bouquetin en saluant le

Moiairo, il ne vous manque, en vérité, que le trident pour être le dieu des mers, irrité et menaçant; quant à nous, messieurs, nous sommes les flots.

iM. Bouquetin, avec tout Taplomb qui lui était naturel, se serait livré à l'interminable développement de sa comparaison virgilienne, si le notaire ne Teùt invité de la main à entrer dans son cabinet.

- C'est juste, reprit Napoléon Bouquetin ; mais, je le soutiens encore, cet enragé maître clerc aurait bien dû m'éclairer un peu au sujet de l'invitation que j'aie reçue.

— Monsieur, dit le notaire en refermant soigneusement la porte, mes clercs sont discrets par état et par éducation.

D'ailleurs, vous allez savoir tout de suite dans quel but j'ai eu Tlionneur de vous écrire. Mon invitation vous a peut-être un peu surpris...

— Moi, répondit Bouquetin en posant sa canne et son chapeau sur un grand vase du Japon placé sur la cheminée.

Moi , surpris ! Allons ^ donc , monsieur Bernin. Le tonnerre tomberait à mes pieds qu'il n'aurait pas le plaisir de m'émouvoir.

— Je n'en doute pas, reprit M. Bernin en souriant.

Et comme il allait lui avancer un fauteuil, il vit l'incroyable Bouquetin s'enfoncer voluptueusement dans le fauteuil magistral placé devant la table de travail comme aurait fait le notaire lui-même.

— Celle place vous convient? demanda iM. Bernin.

— Sacrédié! si elle me convient! répli(|iia Houquetin. Je ne m'étonne pas que vous ne gagnez, bon an, mal an, cent mille livres de rente, monsieur ; ce fauteuil est miraculeux! Vrai ' je me sens devenir savant, prudent, intelligent, sagace, disert, logique et profondément versé dans la rubrique comme doit l'être le premier notaire de Paris, comme vousmême enfin.

M. Bernin s'inclina. Il savait à qui il avait à faire depuis la veille au café de

Paris.

— Or ça ! reprit Bouquetin, est-ce pour m'engager à déjeuner que vous m'avez invité à passer chez vous? j'adore les

huîtres et les côtelettes à la Soubise.

— Monsieur, reprit le notaire qui voulait abréger l'entretien, il vous est échu une rente annuelle payable par douzièmes.

— Un héritage ! s'écria Bouquetin en se redressant comme si le feu était au fauteuil. ^

-- Je ne reconnais pas là votre impassibilité, dit M. Bernin. Non, monsieur, ce n'est point un héritage, c'est une donation qu'on vous prie d'accepter.

— Ah ! je vois, répondit Bouquetin en se replongeant dans le fauteuil, un mariage, mais elles s'abuseront donc toujours , ces bonnes petites femmes? Je leur ai pourtant dit assez souvent qu'il m'était impossible de les épouser !... Mon

Dieu! soiil-elles entêtées, avlc leur liyinen rose et blanc ! Eh bien ! non. Je le déclare ici devant notaire, et je suis prêt il siyner ma déclaration, non, charmantes persécutrices, vous ne m'enchaînerez jamais. Là ! est-ce clair?

— Avez-vous fini ? demanda le notaire.

Je poursuis. Il ne s'agit pas d'un mariage, mais d'une donation, très-bizarre peut-être, mais sérieuse. Acceptez-vous une rente par douzièmes ?

— J'accepterais plutôt douze rentes payables douze fois par an, monsieur, répliqua l'adorable Bouquetin, pourvu toutefois... car je méprise les gens qui servent la police.

— La poHce n'a rien à faire chez un

notaire, monsieur. Elle se passe d'actes notariés et enregistrés.

— C'est juste. Alors j'accepte, car je devine îa source...

— Vous devinez?

— Ah! par Dieu ! je nie suis ruiné pour

vingt-quatre ou trente beautés quoi

d'étonnant que dans le nombre il s'en trouve une ou douze qui mettent à ma disposition ce que je leur ai déjà donné ; apparemment pour que mes galanteries leur reviennent. Cela se nomme jeter par la fenêtre pour ravoir par la porte. Cette gentillesse que vous m'annoncez vient de ma petite marquise de Baden-Bade ?

Je le parie.

— Monsieur! dit sérieusement le notaire.

— Allons ! ce sera ma baronne du fauboun; Saint-llonoré?

— Mais, monsieur...

— Non?... alors c'est ma sémillanle bour|;eoise de la rue de Proveiïce qui se donne des airs de duchesse à faire mourir de joie monsieur son époux.

— Encore une fois, monsieur, vous méconnaissez la dignité de mon ministère. Je ne puis m'expliquer sur l'origine de la rente qui vous est offerte ; mais je puis vous certifier que vous pouvez l'accepter en tout bien et toul honneur. Consentez-vous?...

— A toucher de l'argent tous les mois? Riais à moins d'être fou...

— Vous consentez. Ainsi, monsieur, permettez que je remette en vos mains le

premier douzième de la rente payable d'avance. Voici un billet de banque de mille francs.

— Mille francs par mois ! s'écria Bouquetin. Douze mille livres de rente ! eh ! eh! c'est gentil! ûiarquise, baronne ou bourgeoise, ou comtesse peut-être, agréez l'expression des sentiments les plus attendris qui puissent fleurir dans le cœur sensible d'un être dévoué, sympathique et reconnaissant, dont toute l'existence fut consacrée à vous prouver que ce rêve charmant appelé la vie...

— Eh ! monsieur ! monsieur ! s'écria le notaire; arrêtez-vous là... et prenez ce billet de banque.

— O homme positif e^ impitoyable , répliqua Bouquetin, qui essayait de rem-

plir (le larmes un ample mouelioif déployé , ô notaire , comme vous me rappelez brutalement, je veux dire magistralement, à la réalité de l'existence ! Oui je prendrai ce billet de banque! oui je l'accepterai douze fois par an et même vingt-quatre fois si vous le voulez... Oui, je consens, j'acquiesce, j'adhère... je signe et je paraphe même une quittance, notaire honnête homme, mais cruel jusqu'à la fureur.

M. Bernin fut sur le point, deux ou trois fois, de perdre le sérieux qu'il s'obstinait à garder. Il donna le billet de banque à Napoléon Bouquetin, qui, sans l'examiner et le tenant pour bon, le glissa dans la poche de son gilet et boutonna sa redingote par dessus.

— Ouf! dit-il en se levant. Et dire qu*il faudra venir douze fois Tannée essuyer la prose positive et désespérante de ce féroce et charmant notaire ! Voyons donnez-moi du papier... je vais vous écrire une 'quittance et d'un fameux style, tel que ma bienfaitrice en pleurera pendant deux nuits...

— La quittance est inutile, monsieur, dit le notaire. J*ai ordre de n'en pas recevoir.

-^ Oui dà! répliqua Bouquetin. Je ne reconnais pas votre prudence , monsieur Bernin. Et si je revenais dans trois ou quatre jours vous demander mes mille francs , mon mois , le douzième de ma rente ?

^— J'aurai l'honneur, monsieur, de

vous olVrir mes coinj)liiiients, en vous dcclarani que je ne vous dois rien.

— Et rien de plus?

— Absolument.

— Au fait ! dil Bouquetin en se frappant le front, nous n'avons pas passé d'acte.

— Et nous n'en passerons pas, répliqua le notaire.

— Comment diable ! s'écria Bouauetin presque indigné. Vous voulez, monsieur le notaire, que je m'expose aux caprices

de je ne sais qui? vous voulez que je

donne mon consentement à cette rente sans prendre mes sûretés, attendu que d'un instant à l'autre, si je n'ai pas un acte en bonne forme, on peut me sup-

primer ma rente, me priver de ma propriété, me dépouiller d'un bien...

— Très-légitimement acquis ! dit le notaire en riant aux éclats cette fois.

Bouquetin comprit le ridicule de sa prétention ; ou plutôt il sentit que M. Bernin le jugeait parfaitement ridicule.

Revenant subitement sur ses paroles, le drôle ne voulut pas laisser une impression aussi dangereuse pour sa réputation d'homme charmant dans Tesprit du notaire. Il lui tendit la main et lui dit de la meilleure grâce du monde :

— J'espère, cher notaire, que vous n'avez pas pris au sérieux cette boutade. Agréez , au contraire , mes remercie-

nients, ju serai exact à venir vous voir tous les mois. Adieu, et dites à ma providence que ce qu'elle fait là est un beau trait et qu'elle ne se lasse jamais de ce rôle séduisant. Il y a tant de charmes à donner !

— Et il en coûte tant de recevoir quelquefois! ajouta M. Bernin.

— Ah î méchant! répliqua Bouquetin en décoiffant de son chapeau le vase du Japon de la cheminée.

— A propos, reprit-il avant de sortir du cabinet, avec qui diable soupiez-vous hier au café de Paris?

— Avec un ami, un confrère de province, répondit avec calme et présence d'esprit M. Bernin.

— Vraiment! Eh bien! ajouta Bouquetin, vous lui direz qu'il a une fameuse boule, au confrère.

— Comment cela? je ne comprends pas, monsieur...

— Quelle tête! s'écria Bouquetin, à première vue je l'aurais pris pour un clief de brigands calabrais , quel œil ! quel regard... on dirait la flamme d'un coup de pistolet.,, et puis quel profil de camée ! adieu, charmant notaire, mille comphments au confrère^., diable d'homme, va !

M. Bouquetin enfonça son chapeau sur la tète, releva sa canne comme un sous-officier portant sa carabine, etcom-

posant son pas, il traversa Tétude avec une attitude toute martiale.

Quand il passa devant le maître clerc', qui déjà s'était dressé pour le bien recevoir, il porta la main droite à la hauteur de l^il, accompagnant ce salut militaire de ces paroles :

— Je me nomme Napoléon Bouquetin, mon brave, et je suis à vos ordre à Tépée ou au canif, au pistolet ou à l'allumette cliimique... à pied ou à cheval, toujours prêt à vous donner satisfaction au sujet des adorables que que j'ai eu l'indiscrétion de vous dérober. Adieu, mon brave.

i\l. Bernin accompagnait jusqu'à la porte l'incroyable Bouquetin , l'étude toul entière, même le premier clerc, se

livra à un accès d'hilarité que la présence du roi lui-même n'aurait pu contenir.

Le notaire se hâta de rentrer dans son cabinet.

Très- lie 11 mi X, très-étonnés. Suite «lu cabinet de M. Bernin.

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