‹ La belle PauleChapitre 6 sur 16 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

PAULE, M. DE BEYNAGUET, les Gapitouls de Toulouse, avec CLAUDE CAZALIS a leur tête.

• M. DE BEYNAGUET.

Vous avez décrété qu'on pourrait voir ma femme Malgré moi. La voici, contemplez-la.

CLAUDE, s'inclinant.

Madame I...

(Se redressant.)

Vous m'excusez, je dois remplir ma mission; Elle est pénible.

(Déployant un parchemin.)

Avec votre permission.

(Haut.)

Ce jourd'hui, le conseil séant au Capitole, Ouïs divers voisins de noble dame Paule, Mariée à très-haut seigneur de Beynaguet,

Commandant des archers et des veilleurs du guet, Arrête ce qui suit sur le point en litige :

Attendu que ladite dame est un prodige A la fois de vertu, de grâce et de beauté ; Attendu qu'au procès il n'est pas contesté Qu'à tous les Toulousains elle a tourné la tête ; Attendu que, depuis le jour de sa retraite Le bruit que son mari soupçonneux et jaloux Prétend la retenir longtemps sous les verroux Comme un malheur public émeut toute la ville ; Attendu qu'un quartier jusqu'ici fort tranquille Par des cris et des chants est troublé chaque soir; Attendu que, réduits au dernier désespoir, Les susdits amoureux nous paraissent capables D'en venir par la suite à des actes coupables, Car ils parlent déjà d'assaillir la maison Où leur belle languit comme en une prison ; Attendu que d'ailleurs, pour que la paix renaisse, Il suffit que la dame en public reparaisse.

Par ces motifs, empreints de haute gravité,

Ledit conseil ordonne à l'unanimité

Qu'à partir d'aujourd'hui, deux fois chaque semaine,

Paule de Beynaguet en public se promène,

Sans voile trop opaque ou fichu trop épais.

Et, désireux de voir tous les quartiers en paix,

Il fixe prudemment le lieu de promenade

Au centre de Toulouse, au quai de la Daurade.

D'ailleurs, pour que l'époux, vieux et laid cavalier,

Ne se figure pas qu'on veut l'humilier

Par un trop grand contraste avec sa jeune femme,

On ne le force pas à conduire la dame ;

Celle-ci fera choix d'un aimable seigneur,

S'il s'en trouve qui soit digne d'un tel honneur.

PAULE

Messieurs, ce jugement me rend toute confuse, Mais je m'y soumettrai si...

M. DE BEYNAGUET.

Moi, je m'y refuse !

Nous partirons plutôt que de l'exécuter ! Quelle ville de fous ! venir me tourmenter Dans la possession paisible de ma femme ! Je me moque pas mal, après tout, de la flamme De ces écervelés que vous administrez ; De faire le bonheur de tous les désœuvrés, Madame, par hasard, a-t-elle pris la charge ? Qu'ils viennent s'y frotter, s'ils l'osent, je me charge De donner proprement la chasse à vos muguets.

On connaît, Dieu merci, le bras des Beynaguets.

Je veux mon bien pour moi, qu'on vienne me le prendre !

CLAUDE, qui a quitté ostensiblement son rôle officiel pour causer avec Paule.

On dirait, cher ami, que tu veux nous pourfendre ; Calme-toi... puis, voyons si tu sais raisonner; Trouve-nous seulement une excuse à donner Pour colorer un peu ton égoïsme infâme : Du matin jusqu'au soir tu possèdes ta femme,

(A V oreille.)

Et même, apparemment, du soir jusqu'au matin.

(Haut.)

Ne peut on ramasser les miettes du festin ?

Lorsque l'on tient la proie, on laisse l'ombre aux autres.

C'est bien le moins.

M. DE BEYNAGUET.

Messieurs, faites-vous les apôtres De ces doctrines-là, s'il vous convient, chez vous : Chez moi, c'est autre chose, et j'entends...

CLAUDE, sortant des gonds.

Vieux jaloux I

M. DE BEYNAGUET.

Permets...

CLAUDE

Tu peux crier et faire du tapage, Protester, tempêter, essayer d'un voyage, Si tu ne te fais Turc, ailleurs tout comme ici, Tu n'échapperas pas à ce même souci.

Quiconque la verra s'enflammera pour elle ; Tu le sais bien, voyons, c'est chose naturelle. Tiens ! que diable ! moi-même, à mon âge, je sens Que je deviens près d'elle aussi vert qu'à seize ans.

M. DE BEYNAGUET.

C'est ça : fais-lui la cour, en public, à ma barbe !

CLAUDE

Puisse Dieu te vouer au sort du roi de Garbe ! Vas-tu pas t'offusquer d'un galant tel que moi ? Je voudrais mériter cet honneur, par ma foi !

PAULE

Monsieur Claude!...

CLAUDE

Sa voix apaise la tempête !...

[A Pauie.)

Vous le voulez, je cesse.

(A Beynaguet .)

Allons! mauvaise tête!...

Prends, si tu veux, une heure afin de réfléchir... Madame, nous comptons sur vous pour le fléchir.

PAULE, sHnclinant, aux Capitouls.

Messieurs,

{A Claude.)

Restez, j'aurais quelque chose à vous dire.

{Les Capitouls sortent; M. de Beynaguet les accompagne en gesticulant et en discutant vivement avec Vun d'eux — Huées au dehors. )

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