PAULE, CLAUDE
CLAUDE
Madame, vous avez un bien mauvais sourire ; Et, si j'étais prudent, je fuirais loin d'ici.
PAULE
Mais non, je veux avoir la clef de tout ceci :
Qui donc a machiné cette affreuse malice ?
Quel rôle y jouez-vous, auteur, acteur, complice ?
CLAUDE
J'ai minuté l'arrêt moi-même, voilà tout.
PAULE
Vilain !
CLAUDE
A-t-il du moins été de votre goût ?
PAULE
Fi ! vous égratignez avec une caresse.
Je vous en veux à mort !
CLAUDE
A mort ! quelle tigresse !
(// lui prend la main.) Ces ongles roses-là m'inspirent une peur!...
PAULE
Asseyez-vous... pas là, plus loin, méchant moqueur!... Et si je résistais, voyons ?
CLAUDE
Peu nous importe !
Nous appelons alors, pour nous prêter main forte, Tous nos jeunes seigneurs en guise de recors. Nous leur donnons le droit d'appréhender au corps...
PAULE, vivement.
Hein ?...
CLAUDE
Votre mari seul, rassurez-vous, Madame; On le séquestrera jusqu'au jour où sa femme Voudra bien se soumettre à l'arrêt et sortir. Si vous laissez longtemps mons Beynaguet pâtir, On pourra sans effort lui mettre dans l'idée Que, s'il est bien tenu, sa femme est mal gardée. Aussi cédera-t-il avant qu'il soit longtemps.
PAULE
Quel âge avez-vous donc, monsieur Claude ? Vingt ans ?
CLAUDE
Au demi-siècle près, mon Dieu, c'est bien mon âge.
PAULE
Et dire qu'on vous doit le respect... quel dommage ! Moi qui voudrais vous battre !...
CLAUDE
Eh bien ! vous avez tort !
J'ai l'air fou, je suis sage. . Hélas ! quel triste sort Que celui des vieillards ennuyeux et moroses ! Pour moi, j'aime toujours les femmes et les roses, Le feu clair, le vin gai, le rire et les chansons, Et faire le hibou dans l'arbre des pinsons N'est pas encor, madame, un rôle qui me plaise. Qu'arrive-t-ii aussi ? Qu'on me laisse à mon aise Réchauffer ma vieillesse au feu des jeunes coeurs. Qu'importent, dites-moi, vos sourires moqueurs , Et vos regards malins, et vos taquineries, Ripostes de rigueur à mes galanteries ? Que pour tout mon bonheur je paye un prix léger, Est-ce trop ?... Et pourtant, si je puis me venger, Je le fais... Aujourd'hui, c'est mon jour de vengeance.
PAULE
Ainsi vous convenez de votre impertinence : Ce n'est pas malheureux !
CLAUDE
Ai-je au moins mon pardon ?
PAULE
Soit, vous l'avez.
CLAUDE
Sans plus ?
PAULE
Et que vous faut-il donc ?
CLAUDE, lui baisant la main.
Encore quelque chose.
PAULE
Eh quoi ! toujours le même i
CLAUDE
Voudrais-je donc changer tandis que je vous aime ?
PAULE
Allons! bon! vous aussi vous me ferez damner?
Enfin plus qu'à tout autre on peut vous pardonner,
Car, galant par nature avec toutes les dames,
Vous me faites la cour comme à tant d'autres femmes.
CLAUDE
Non; vous êtes pour moi la Reine des Beautés, Mais je conviens que j'aime un peu de tous côtés. Je suis sans préjugés : duchesses et bourgeoises, Fillettes de la ville ou fraîches villageoises, Yeux d'azur ou de jais, cheveux d'ébène ou d'or, Je sais tout admirer; mes yeux sont bons encor,
(La regardant amoureusement.) Et je m'en sers toujours.
PAULE
Je m'en aperçois.
CLAUDE
Dame!
PAULE
Vous êtes connaisseur, j'imagine.
CLAUDE
Madame, J'ai bien quelque pratique
PAULE
... acquise un peu partout.
Eh bien! vous me direz si je n'ai pas bon goût Aussi : vous allez voir ma nouvelle suivante.
(Elle sonne.) Ne vous enflammez pas, au moins; elle est charmante. (Gaston entre , toujours costumé en femme.)