VIT
La dissolution du ménagiî Dkvin de; Fontknay EN 1792-1793; PROJETS d'émigration; départ POUR LA Gironde, 253-261. — LE voyage des ÉPOUX, EN instance de divorce, de Paris a Bordeaux, 261-263. — ^^ version romantique DE la princesse de Chimay sur son arrivée a BoRDEAux, 263-275. — Le divorce des Fonte-
NAY LEUR EST NOTlElÉ A BoRDEAUX, 275-280. —
L'amour incestueux du jeune Cabarrus pour Thérésia, 281-284. — Le voyage de Bagnères; les amours de Thérésia Cabarrus et du jeune DE Lamothe, 284-292.
Paris-Bordeaux-Bagnères (1792-1793)
Sur la vie de la pseudo-marquise — désormais simple citoyenne — pendant la seconde partie de 1793, aucune pièce ne fournit la moindre indication.
On conçoit pourtant que si les époux Fontenay vivent dans une mésintelligence de jour en j'our
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plus aiguë, puisqu'elle va les conduire à la séparation, un même danger les rapproche aux derniers moments de leur union. Ils appartiennent aux castes dont les révolutionnaires avancés réclament l'anéantissement, Texterminatioit.
L'abolition de la royauté, la proclamation de la République, si rapidement réalisée quelques mois après que le boucher Legendre semblait préconiser une chimère lorsqu'il la souhaitait au club des Cordeliers, devait alarmer fort Jean-Jacques Devin.
S'il n'eut pas le désir d'émigrer auparavant, dès les massacres de septembre au plus tard, il dut songer à fuir Paris et la France. Thérésia, tout à fait isolée à ce moment, partagea probablement ses vues à cet égard.
Mais où se réfugier? La disgrâce de son père, toujours incarcéré en Espagne, ne l'incitait point à retourner dans son pays natal (i). Elle ne songeait point à suivre Devin dans un autre pays étranger quelconque, attendu qu'elle devait connaître déjà ses intentions de divorce (si toutefois elle ne fut pas l'instigatrice de cette procédure), puisque le premier acte de leur séparation est une citation en date du 30 novembre 1792.
(i) François Cabarrus ne fut libéré qu'à la fin de 1793.
LA BELLE TALLIKN 255
Du reste, depuis l'explosion du mouvement révolutionnaire de la Commune, la délivrance des passeports étant suspendue, il était fort difficile aux habitants de quitter la capitale, et cet obstacle suffit pour y expliquer la présence des époux jusqu'aux premiers mois de 1793.
Tout en poursuivant d'un commun accord leur divorce, Jean-Jacques Devin et Thérésia s'ingénient donc à préparer aussi leur fuite.
Le ci-devant de Fontenay pense judicieusement qu'il sera moins suspect en quittant Paris avec sa femme et leur enfant qu'en partant seul comme un aristocrate qui se sauve.
Thérésia, n'étant presque plus « de Fontenay », se rappelle qu'elle fut « Cabarrus », et qu'elle a dans le Bordelais — foyer de modérantisme rassurant — des proches parents : ses deux frères, un oncle paternel et l'oncle Galabert, son premier amoureux.
Le nord. Test et l'ouest sont trois directions également dangereuses, parce qu'elles conduisent aux rassemblements d'émigrés royalistes exécrés des républicains. Prendre Tune de ces trois voies serait l'équivalent d'un aveu de conspiration. Seule la direction du midi est encore avouable. Devin le pense comme Thérésia. Pour le salut commun, ils tenteront donc de prendre ce chemin et de partir ensemble comme pour aller régler des affaires de
256 LA BKLLE TALLIEN
famille dans la Gironde, où les Cabarrus et les Gaîabert sont établis.
En attendant, on presse le divorce, acte hétérodoxe, iticàpable de discréditer aux yeux des républicains, et là continuation de la procédure engagée à cet effet, démontre que, si les Fontenay sont d'accord polir se ptêter un miituel appui dans leur fiiité, kllr rilésentente cotijugale est, en revanche, bien définitive.
Le procès du Roi, sa condamnation, puis son exécution le 21 janvier 1793 lie sont pas pour ralentir le zèle qu'apportent les époux à la négociation de leur départ.
Le 2 février, ils obtiennent lin arrêt de non-conciliation aii sujet de leur divorce, et, le 6 mars, on leur délivre enfin le passeport libérateur tant attendu.
Cette pièce, faite au nom de J.-J. Devin fils, voyageant pour affaire de famille, suffisait-elle pour pfermettte à Théi-ésiâ d'accompagner son mari avec son fils?... En tout cas, ils ne s'attardent guère, puisque, si Turquan ne fait pas d'erreur de date, ils arrivent ensemble à Bordeaux cinq jours plus tatd, le II mars 1793 (21 ventôse an II) (i).
(i) Turquan, La citoyenne Tallien, page 41. Il est peu vraisemblable que ce voyage ait été si rapide. Un autre passeport du 19 mars 1793 fut délivré pour Bor-
LA BELLE TALLIKN 257
On verra bientôt que Thérésia dut arriver, en effet, dans la Gironde un peu après le moment indiqué; mais, à Tégard d'une série d'autres assertions, des doutes plus accentués s'imposent, parce qu'il y a, entre faits et dates, des discordances complètes.
Parlant de la fuite de Thérésia et de son mari, cette version dit : (i) « Le séjour de Paris n'était pas sûr pour des gens qui avaient eu l'imprudence « de s'emmarquiser en 1788. » — Il y a ici une première erreur de date puisque M. de Fontenay n'acquit qu'en août 1789 les propriétés de Bénigne- Joseph Dutrousset d'Héricourt, chevalier, marquis du Boulai, dont il crut alors pouvoir usurper le marquisat. Mais en voici une seconde : « M. et « M°** de Fontenay avaient beau faire des dons « patriotiques à la Nation, sacrifier même une « partie de ce qui leur restait de fortune sur l'autel <( de la Patrie, comme on disait alors, ils n'en « demeuraient pas moins suspects, l'un pour avoir « appartenu au Parlement, l'autre pour être sa « femme. Bientôt même, ordre fut donné de mettre « en état d'arrestation immédiate les ex-nobles
deaux au nom de William Bidos, âgé de 22 ans, domestique de Devin. (Ch. Nauroy.) Ce serviteur, qui serait allé ainsi treize jours piui tard rejoindre ses maîtres, jouissait sânâ doute de la confiance de Thérésia et devait lui être attaché, puisqu'on le retrouve plus tard auprès de la jeune femme lorsqu'elle quitte Bordeaux pour revenir à Paris, (i) La citoyenne Tallien, pages ;j8 et 39.
2S^ LA BELLE TALLINN
« et les anciens membres du Parlement de Pa- « ris. » Etc.
Or, à l'appui de ces affirmations, on donne des extraits du Curieux de Ch. Nauroy dont les dates ne concordent point avec les faits rapportés.
On dit : « Le 28 germinal an II, M. de Fontenay « donne 16.946 livres pour l'emprunt forcé. »
Or, l'an II va de septembre 1793 à septembre 1794, et le 28 germinal correspond au 17 avril 1794! A cette époque, J.-J. Devin de Fontenay n'était plus en France, mais en route pour la Martinique. Cette contribution semble devoir être plutôt attribuée à son père.
Plus loin, on mentionne une contribution de neuf mille livres versée par Marie-Thérèse, Ignace Cabarrus-Fontenay, en exécution du décret de la Convention nationale du 24 août 1793, Tan second (!!) de la République, et le reçu de cette somme porte : « Fait à Paris, le 21 février l'an second de la République française. » (!!!)
Comment un reçu du 21 février de l'an second peut-il avoir été donné en vertu d'un décret d'aoiit du même au second, c'est-à-dire postérieur de six mois?! De plus, le décret et le reçu étant de 1794 (an II), c'est-à-dire postérieur au voyage des Fontenay à Bordeaux, cela ne concorde plus avec la version qui déclare la contribution versée avant leur départ pour la Gironde.
Le 21 février de l'an second (i794),'niérêsia n'est d'ailleurs pas à Paris, mais à Bordeaux. La date du reçu est certainement inexacte, à moins que le versement n'ait été fait à Paris pour le compte de Thérésia. Mais, en ce cas même, sa contribua tion n'a pas précédé son départ pour la Gironde.
La deuxième citation de Ch. Nauroy concerne les mesures qui menacent les anciens membres du Parlement. On nous donne ces mesures comme ayant contribué à déterminer le voyage du pseudomarquis de Fontenay à Bordeaux. Mais la citation date la menaçante mesure du 5 brumaire an II, c'est-à-dire du 26 octobre lygs, et l'auteur de La citoyenne Tallien fait lui-même arriver les Fontenay à Bordeaux le II mars, sept mois plus tôt! (I) ]/'^ ] -, ' ./ \, .
(i) Bureau central du canton de Paris, ^v
extrait des registres di^ délibératic«is de rassemblée générale de la ci-devant section de la Fraternité, déposés aux archives du Bureau central. .
Du cinq brumaire, an deuxième (26 octobre 1893). - - -- »Sur la motion d'un membre, l'Assemblée arrête que tous les ci-devant nobles, magistrats, présidents de chambre des comptes, conseillers au ci-devant Parlement, et ci-devant secrétaire du roi, qui n'ont pas montré des opinions révolutionnaires, suivant la loi, depuis le I3 juillet 1789, seront mi» à l'instant en état d'arrestation.
Pour copie conforme; (' ,' Les membres du bureau central. ..
Signé : li^^iODis. '
(Arch. nat.) (Ch. Xauroy, L4 Curieux.) XXxJRgUAN, p. 39-)
26o ' LA Bi:r.LTC TALLTliN
Enfin, l'auteur déclare que, le jour même de son arrivée (ij mars 1793), M. de Fontenay se fajt délivrer qn passeport pour la Martinique. Lorsque Ch. Nauroy, auquel il emprunte la plupart de ses documents sur les Fontenay, dit que Tex-premier mari de Thérésia s'embarqua seulement le 19 décembre 1793 (à Bordeaux) « avec le faux passeport suivant : « Citoyen Jean-Jacques Devin, cultivateur français, domicilié d'Bstimanville, municipalité de Paris-Arnoul, district de Pont-VBvêque, Calvados, âgé de ;^2 ans, t ai-Ile cinq pieds un pouce, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, nés aquilin, bouche moyenne, menton rond, grand front, visage oval, pour aller à la Martinique. »
Notons ici, en passant, que le signalement de Jean- Jacques Fontenay ne répond en rien au portrait tracé de lui par Forneron, d'après les Mémoires inédits dont il ne nomme pas }'auteur. Cinq pieds un pouce ne constituent pas une taille exiguë, et l'on a peine à croire que Iç signalement puisse donner des cheveux et sourcils châtains à Fontenay, s'il était réellement roux. Le reste du portrait tracé par le passeport n'est pas ceilui d'un visage laid et commun, il s'en faut !
Que penser de tant d'inexactitudes et de contradictions?
Les signalemeiits des passeports ont, depuis longtemps, la réputation d'être très fantaisistes; mais,
tA rîl'l.LK TALLTKr^ 201
au moment dont il s'agit et clans le cas particulier de Fontenay, il n'y avait pas Ijeu de délivrer et d'accepter un signalement erroné, et le document précité paraît avoir plus de réalité que le portrait si vague tracé en deux mots, « petit et roux », par l'auteur inconnu des Mémoires que citait Forneron.
Aucune des notes biographiques concernant M""' de Fontenay n'a parlé de la façon dont son voyage de Paris à Bordeaux s'est effectué.
Cette apparente indifférence pourrait s'expliquer parce que l'on manque de documents à ce sujet; mais il n'est pas impossible pourtant de suppléer au défaut d'indications historiques par des déductions logiques, dont la justification est dans l'utilité des éclaircissements qu'elles apportent sur la psychologie de Thérésia.
Tout d'abord, si l'on réfléchit aux conditions matérielles d'un tel voyage à cette époque, il est hors de doute qu'il fut fait en berline, au moyen des relais ordinaires de la poste, parce qu'il importait aux Fontenay d'arriver le plus vite possible à Bordeaux et d'éviter en route le contact des révolutionnaires départementaux mal intentionnés.
262 ÏA BKtI.13 TAI^tlBN^,
Si le départ eut lieu réellement à Paris le 6 mai au soir et l'arrivée à Bordeaux le ii, la rapidité d'un si long trajet, fait en cinq jours, confirme la présomption précédente.
Il est donc permis de se représenter les Fontenay dans une bonne voiture chargée de leurs bagages, « brûlant le pavé et les chemins » sur la route de Bordeaux et s'arrêtant le moins possible.
Nous savons que leurs fils Antoine-François- Julien-Théodore-Denis-Ignace est du voyage. Né le 2 mai 1789, ce futur lieutenant-colonel de l'Empire a presque quatre ans.
Dans ses mémoires, le général baron Thiébault, qui n'est pas un flatteur, en fera plus tard un tel éloge, au point de vue physique et au point de vue intellectuel, que ce dut être un enfant agréable et intelligent (i).
Cinq jours durant, cet innocent petit être ne quitte pas ses parents. Jamais il ne fut en aussi
(i) Parlant d'une visite qu'il rendait à lord Stuart, le pénéral baron Thiébault dit : « Je m'y rendis avec Fontenay, seul enfant né du premier mariage de cette magnifique demoiselle Cabarrus, bien plus connue sous le nom de M™« Tallien que sous celui de M^e de Fontenay ou même de princesse de Chimay, titre et nom qu'elle porte aujourd'hui. Grand, beau, Fontenay, par sa prestance, était le digne fils de sa mère ; c'était, de plus, un excellent jeune homme, garçon charmant, qui nous avait rejoints à I^isbonne et que j'avais pris avec moi, parce que, parlant très bien l'anglais, il jne servait d'inter- |)rète. » , ^
longue intimité avec eux. Quelles surprises ! Quelles joies ! dans ce voyage pour l'âme naïve de ce bébé, qui commence à parler, qui sans doute interroge sur tant de choses merveilleuses pour lui !
M. et M"^« de Fontenay n'étaient méchants ni l'un ni l'autre... On se demande comment ils résistèrent, en cette circonstance unique et particulièrement suggestive, à l'influence si touchante que l'enfant aurait dû exercer sur leurs sentiments.
Des pensées de Jean-Jacques Devin à cet égard, on n'a jamais rien su. Mais, en abandonnant sou fils, ou du moins le bambin qui porte son nom, lorsqu'il s'embarquera bientôt poiu: aller à La Martinique, il donnera contre celui-ci tme telle marque d'indifférence — ou d'antipathie — qu'il faudra se demander s'il s'en croyait le père.
Thérésia prend d'abord, par contre, une bien meilleure attitude. Néanmoins, plus tard, on constatera que la maternité ne modère pas sensiblement son égoisme ; c'est le moindre de ses soucis.
« A Bordeaux, où je voulais retrouver le nom <f et la vie de M°" Tallien, dit Arsène Houssaye,
♦ j'ai interrogé les hommes, les livres, les jour-
♦ naux^ les murs des i)risons, les images du tribunal
204 LA BELLIÎ TALLIËN
« révolutionnaire, nul n'a bien répondu aux ques- « tiens de l'histoire. »
Et l'auteur de Notre dame de Thermidor ajoute, en note :
(( M. Gustave Brunet, un bénédictin de Bor- « deaux, qui sfiit to^t, ne sait presque riep du séjour « à Bordeaux de M"*^ de P'ontenay.
(( Les journaux du temps sont muets; les opus- « cules, en bien petit nombre, publiés après le 9 ther- « midor, ne disent rien.
({ Il faut donc consulter M""** Tallien elle-même « dans ses lettres, dans ses enfants, dans ses con- « temporains » (i).
Enfin, quelques pages plus loin, Arsène Houssaye avoue qu'il écrit l'histoire de la liaison de Thércsia et de Tallien d'après le récit qui lui en a été fait par la marquise du Hallay, onzième enfant de Thérésia, « qui écrivit, sous la dictée de la princesse de Chimay, plus d'une page de la vie de Thérésia Cabarrus et de M""" Tallien ».
(i) Notre dame de Thermidor, p. 192.
Arsène Houssaye eut du malheur dans ses recherches, ainsi que M. Gustave Brunet, qu'il cite, puisqu'il ne découvrit par les documents retrouvés, depuis, par une série de fureteurs, et notamment par M. A. de Vivie. Il est donc surprenant tj^ lui voir écrire ; « Non seulement il n'y a pas de livre sur le proconsulat de Tallien (à Bordeaux), c'est â peme si on en garde le souvenir. » Les confidences de la famille de Chimay lui parurent peut-être suffisantes, parce qu'il ne soupçonna pas qu'elles devaient être intéressées.
LA HI-LLlî TA|.Mi;>T 265
Ainsi, le chapitre XXI de Nptrç ^qinç de Thermidor, intitulé Le lion amouretiXj n'gst ^utre chose que la version des faits par Thérésia ou d'après Thérésia.
A ce titre, on ne peut la négliger, et, sans la reproduire in extenso, il faut en résumer la substance avant de la soumettre à une critique rationnelle.
Suivant cette version, Thérésia passe à Bordeaux avec M. de Fontenay pour se rendre en Espagne. Sur ce point, Houssaye affirme : « Il est hors de « doute que le marquis et la marquise de Fontenay (( fuyaient en Espagne pour aller retrouver le comte « de Cabarrus «(i).
Notons incidemment que François Cabarrus ne sera fait comte qu'en 1808, onse ans plus tard, par le frère de Napoléon.
L'auteur de Notre dame de Thermidor ne donne d'ailleurs aucune preuve de ce qu'il certifie; il se contente d'invoquer, par la note ci-après, le témoignage de Prudhomme •
Q Prudhornme, qui écrivait un peu par ouï-dire », mais à peu près la vérité, affirma, que M""* de « Fontenay, amie des Girondins, effrayée de leur « chute, compromise par ses arnitiés, par son noqi, « par son mari, partit avec lui pour Madrid,
(i) N'otre dame de Thermidor, p. 19.
266 tA BEIX« tÀtXmiT'
« OÙ Vattcndait son père, devenu grand d^Espa» 4 gne; mais elle fut jetée en prison à Bordeaux » (i). Nous sotilignons par une reproduction en caractères italiques, les passages de la citation précédente qui appellent particulièrement la critique. Houssaye enlève lui-même toute valeur au témoignage de Prudhomme en reconnaissant qu'il ne parle que par ouï-dire, à ime époque où, déjà, rex-M™« Tallien était intéressée à travestir la vérité pour excuser ses faiblesses révolutionnaires.
Mais, en outre, François Cabarrus, qui ne fut jamais grand d'Espagne, ne pouvait attendre sa fille à Madrid en 1793, puisqu'il était alors en disgrâce et sous les verrous.
Enfin, comment Thérésia serait-elle jetée seule en prison à Bordeaux parce qu'elle émigré avec son mari ? Si ce fait d'émigration tentée entraîne son arrestation, il entr^ne a fortiori c^Vi^ de M. de Fontenay.
On est surpris en voyant avec quelle bénévolence les plus lourdes invraisemblances sont admises quand il s'agit des légendes de Thérésia. Ou est surtout confondu de l'impudence du récit qu'elle dicte à sa fille (M°^e duJHallay) au sujet de sou
arrivée à Bordeaux.! ^
(i) Notre dame de Thermidor, pTi^j
LA BKLLK TALLIHN 267
La marquise du Hallay, naturellement confiante dans la sincérité de sa mère, la montre descendant « chez un des frères de son père » (i).
Comment? Avec son fils et M. de Fontenay? Elle introduit dans sa famille, comme un époux chéri, celui avec lequel elle divorce et qui va l'abandonner dans la tourmente révolutionnaire avec son enfant? M"** de Fontenay a bien, en effet, un oncle, frère -de son père, Barthélémy Cabarrus, que nous retrouverons par hasard établi en 1797 à Paris, et qui, en 1793, se trouve peut-être à Bordeaux avec ses neveux, les deux frères de Thérésia.
Peut-être l'oncle (maternel) Galabert, de Bayonne, est-il aussi en ce moment à Bordeaux ; mais cela ne réduit en rien l'invraisemblance d'une introduction du pseudo-marquis de Fontenay chez les Cabarrus de la Gironde.
Poursuivons : chez ce frère de son père, à peine arrivée, « à peine s'est-elle reposée » (2) qu'elle apprend une chose dont son âme tendre s'indigne : un navire anglais, chargé de trois cents royalistes, est en partance; mais le capitaine, prêt à sauver ces aristocrates, exige trois mille francs qui manquent à la somme convenue pour mettre à la voile.
(i) Notre dame de Thermidor, p. 196.
(2) Notre dame de Thermidor, p, 196^
268 LA lilCLLE TALLIKN
OÙ somiiies-nous ? La Terreur règne-t-elle donc à Bordeaux déjà? En ce cas, la fin de 1793 est proche, et M""' de Fontenay ne vient pas d'arriver puisqu'elle à quitté Paris, à destination de Bordeaux, pendant des premiefs jours de mars.
L'histoit-e dii navire anglais est itnpossible à Ëordeaux pendant la première moitié de Tan 1793, alors que la Gironde est en pleine crise fédéraliste.
Vers la fin de 1793, par contre, Thérésia n*est plus Fontenay, puisqu'elle est divorcée depuis le 25 avril. Elle ne songé donc pas à gagner l'Espagne avec son mari.
Reprenons pourtant la fable de M™* de Chimay :
Que fait M"" de Fontenay? En apprenant l'histoire de ces trois cents fugitifs, elle se révolte. Elle oublie son fils, l'époux qu'elle conduit en Espagne, soi-disant pour le sauver; elle s'oublie elle-même, « et, sans vouloir écouter ni son mari ni son « oncle, elle monte en voiture, elle va trouver le « capitaine et lui compte la somme imposée » (i)
En pleine imposture, Thérésia fait ainsi un début coquet 1 Suivons-la : nous allons pêcher, dans le torrent de sa narration, des perles d'un plus bel orient.
(l) Notre dame de TheriHidor, p. I97.
LA BELLB TALLIEN 269
Le capitaine offre un feçu. Thérésia le refuse. Elle ne veut que la liste de ceux qu'elle sauve.
Fait-elle déjà collection de reconnaissances?... Copier trois cents noms! Le capitaine se contente de lui en donner vingt sur un papier, et la pseudomarquise s'en va contente.
Croyez-vdus qUé le capitaine lève Tancre? Pas du tout. Il corttrheilce par aller répandre la nouvelle du beau geste de là compatissante libératrice, au mépris de sa sécurité et de celle de la donatrice.
« Les terroristes )) (nous sommes donc soUs la Terreur girondine?) ont entendu; « ils se jetèrent sur le capitaine et le voulurent conduire droit à la guillotine » (i).
Mais alors (à nous les romans de chevalerie!), le capitaine tire son épée, se défend comme un lion, blesse trois ou quatre de ses assaillants, et saute sur son navire, qui part à l'instant même. Il est saUvé : îl vogue en pleine mer !
La princesse de Chimay veut-elle prouver qu'elle n'a pas la moindre idée d'un « appareillage », d'une (( mise à la voile » et qu'elle a oublié, dans les « Flandres », qu'il y a plus de dix lieues de rivière à descendre de Bordeaux à l'embouchure de la Garonne ? Sinon, elle tient à justifier la réputation de gasconnade de ses ancêtres.
(l) Noire dôme de Thermidor, p. 197. ;
Cependant, les terroristes ayant manqué le capitaine, se rabattent sur M"* de Fontenay. « On suivit sa trace. »
Elle se promène alors sur la place du Théâtre avec « son oncle Cabarrus ».
On se jette sur elle, on lui réclame la liste des émigrés. (Pourquoi faire? pourquoi réclamer cette liste au lieu d'arrêter le navire, quand on a cent fois le temps de le faire; quand il est même impossible qu'il soit déjà sous voiles?)
Thérésia résiste. On déchire son corsage; une main se plonge entre ses seins...; l'indignation, la pudeur (sic) lui donnent la force de repousser ses agresseurs; elle saisit elle-même la liste dans son corsage, la montre et dit : « Si vous voulez me la prendre, tuez-moi! »
« Et elle mordit la liste de ses belles dents (i). »
Ayant ainsi parlé en mangeant — car M""' de Fontenay a, sans aucun doute, dévoré la liste, puisqu'il n'en sera plus jamais question — la belle libératrice est évidemment perdue?...
Pas encore. M"* de Chimay sait charpenter un drame. Tout cela n*est que pour amener son sauveur en scène, celui qui va s'opposer à ce qu'on l'écharpe vivante : Tallien.
Le proconsul n'a qu'à paraître, n'a qu'un geste
(l) Notre dame de Thermidor, p. 1991
à faire ; la multitude s'apaise « comme par enchautement ».
« Je comiais cette femme », dit-il aux sans* culottes.
« Tallien n'avait pas reconnu M'"* de Fonte* nay (i). »
Cette fois, plus de doute, nous sommes en plekie Terreur girondine, puisque Tallien y commande aux sans-culottes. I^e récit se trouve ainsi daté d'octobre ou novembre 1793, sept mois après l'arrivée à Bordeaux, six mois après le divorce de Thérésia ? I^'imposture de la princesse de Chimay est flagrante.
Que lui importe ! Elle continue à dévider ses souvenirs tandis que sa fille écrit sous sa dictée. Bile montre Tallien, qui n'a pu la sauver tout à fait, allant la voir dans la prison où l'a fait mettre son acolyte I^acombe. I^à, elle s'efforce encore de sauver son mari. j- "^ v ^ . '
Inutile de rapporter les scènes pathétiques transcrites par M°^ du Hallay ; il suffit de citer la fin de cet épisode :
« Quand M«^« de Fontenay revit son mari, elle « lui dit qu'il serait bientôt libre {il était donc emprisonné, lui aussi ?...) ; mais lui dit-elle le « prix de sa liberté ? »
(i) Notre dame de Thermidor t"^, 199.
- - ■- ' ■ " Il
Potirquoî cette réserve ? Est-ce par crainte de la jalousie de l'époux ? Est-ce pour ne pas l'affliger par son déshonneur ?... Mais le divorce ^n 25 avril ?!!
<t Elle avait compris que Tallien ne laisserait
< partir le mari qu'à la condition de gar4er la « femme en otage. C'était la part 4^ Upn a:p;QU-
< reux » (i).
Si ce conte est in^utenable, H a du moinîî une raison d'être. I^a pri^çess^ de Chimay comprit, un peu tard, qu'elle s'était nûse en mauvaise posture devant l'IJi^toire, le jour où elle s'offrit au terroriste pour sauve:;: sa liberté, ou sa joli^ tçte naenaçéç, lorsque tant d'autres belle? et jeunes femmes montaient avec héroïsme à la guillotine pour ne pas fraterniser ^vec la sans-culottaille.
S'être donnée à l'organisateur des massacres 4e Septembre, de Tours, de Bordeaux, cje Quiberoa et de la Convention pour sauver M. de Fontenay lui parut une atténuation de cette vilenie ; 4^ là ce récit. I^es grossières erreurs 4^ date, les er^euîs de personnes et les choquantes invraisemblances qu'il renferme lui enlèvent, malheureusement pour M™« de Chimay, toute apparence de réalité.
(1) Noire dame de Thermidor, p. 207,
., , j TjC^^jrXLE TÂI.UKN' '273
Turqtian le cite sans y donner créance, mais rapporte que, dès leur c.rrivée à Bordeaux les époux se cép^rèrent.
Il est d'fficile d'admettre une solution si simp 'ste. Ne fût-ce que pour ne pas faire naître des défiances dangereuses à leur sujet, les Fontenay durent continuer, quelques jours ou quelques semaines, à jouer le rôle d'un « bon ménage » voyageant pour ses affaires.
Il est plus rationnel de les concevoir s'installant d'une façon provisoire soit dans un hôtel soit dans un logement garni, où, sans précipitation imprudente, ils aviseront à se séparer.
N'ont-ils pas d'ailleurs une grosse question à régler avant de « tirer chacun de leur côté » ? Leur divorce est activement poursuivi, mais n'est pas encore prononce. Il convient de penser que M. de Fontenay, principal intéressé, n'étant plus en grand danger à Bordeaux, où nul ne le connaissait comme ci-devant marquis et comme ex-conseiller au Parlement du Roi, eut le souci de terminer ce divorce avant de voguer vers le Nouveau monde.
Quait au dévouement de M"^« de Fontenay pour Bon mari, comment y croire ?
Il est en contradiction avec l'instance en divorce commencée dès novembre 1792, et poursuivie gans interruption jusqu'à l'arrêt rendu.
374 "^^ BKI.I<E TAIxnîN
Peut-on imaginer Thérésia conduisant M. de Fontenay à son père, et disant à François Cabarrus : « Mon cher papa, vous ne connaissez pas encore mon mari : je vous le présente. Nous ne pouvons pas nous entendre, et nous divorçons; mais en attendant, je vous l'amène pour le sauver, parce qu'il serait guillotiné en France » ? Ce serait évidemment très noble. Sur le tard, la princesse de Chimay, étant une Thérésia très modifiée, peut concevoir ce joli geste; mais, en 1793, elle est trop près de Tallien pour imaginer cela. François Cabarrus lui-mêm.e aurait peine à le comprendre... et Jean- Jacques Devin, dans cette occurrence, serait en trop singulière posture pour ne pas préférer quitter sa femme dès son entrée sur le territoire espagnol.
Du reste, Thérésia, rendue à Bordeaux, ne tourne pas un instant les yeux vers l'Espagne où, pourtant, à défaut de son père, elle aurait la ressource de retrouver sa mère. '• ;.
Non seulement elle ne songe pas à conduire M. de Fontenay à Madrid ; mais quand, plus tard, divorcée, elle pensera aux Pyrénées, ce sera pour projeter de faire, en joyeuse compagnie, une excursion à Bagnères sans auctm dessein de franchir la frontière.
lya Terreur s'étendant jusqu'à la Gironde, elle n'a ^pas..daYaatase l'idée de se réfugier -
4 ira los montes >; elle se jette dans les bras de Tallien.
Enfin, compromise à Bordeaux, après le départ du terroriste, lorsqu'elle s'évade de la Gironde, au lieu de s'orienter vers son pays natal, c'est à Orléans, puis à Paris qu'elle va !
Le projet de passer en Espagne, surtout avec M. de Fontenay, est donc une fable tardive qui ne supporte pas l'examen.
Ce qui est positif, en revanche, c'est que le ménage Fontenay obtient enfin son divorce le 25 avril 1793, par acte rédigé dans les termes suivants, d'après Cb. Nauroy :
4 Acte de divorce de Jean- Jacques Devin de « Fontenay, âgé de 31 ans, né à Paris, sans pro- « fession, domicilié à Paris, rue et section de la « fraternité, fils de Jacques- Julien Devin et « d'Elisabeth Rousseau, décédée, avec Jeanne» « Ignace-Thérésia Fontenay, âgée de 19 ans, * même domicile.
« Témoins : Charles Pie Emmanuel, * Saint-Germier, Pierre.
« Fourcault Destouehes.
< Josse Laurent Musiré.
« Antoine Cagniard > (i).
i(i) Le Curieux de Gi. Nauroy, 18P5.'
Après la notification de cet arrêt, Therésîa et M. de Fontenay, n'ayant lAns rien de corUmun, peuvent se séparer définitivement, et tout porte à croire qu'ils cessent complètement de se voir.
M»"» Cabarrus reste à Bordeaux. JeaU-Jacqueâ Devin devrait s'embarquer pour le nouveau monde ; mais Ch. Nauroy publie un passeport, reproduit précédemment (page ), suivant lequel — s'iV n'y a pas erreur de date — l'ex-mari de Thérésia, devenu citoyen Jean- Jacques Devin, cultivateur français, n'aurait eu ce papier que le 19 décembre 1793.
Nauroy, dans son journal Le Curieux ^ ajoute même :
« Fontenay s'embarque le 19 décembre 1793 « effectivement pour la Martinique. Le 19 décem- * bre, il avait été inscrit comme éinigré dans le « département de Seine-et-Marne.
Cette coïncidence est étrange et porte â supposer une confusion. <
Que Jean- Jacques Devin ne soit pas mentionné comme émigré avant le 19 décembre 1793 eu Seine-et-Marne — où il possédait les fameuses propriétés de Boulai et autres lieux, dont il avait tiré son pseudo-marquisat — cela se comprend fort bien.
Mais on ne s'explique pas pourquoi il serait resté à Bordeaiix du 25 aviril^ date de sou divorce, au
ig décembre, c'est-à-dire pendant plus de sep mois
Kn décembre 1793, à Bordeaux, la Terreur révolutionnaire « battait son plein >.
Il y était bien plus difficile d'obtenir un passe-» port et de s'embarquer qu'avant l'arrivée de Tallien, en septembre.
Un autre détail assez cUrieux fait penser que Devin n'attendit pas jusqu'au 19 décembre pour quitter la France : c'est l'existence dé délix docii^ ments retrouvés dans les archives de la Gironde (série a,, registre 490 bis et 491) qui mentionnent ime pétition présentée par la citoyenne Thérésià Tontenay à la date du 13 ttovètubrè Î793.
Turquan suppose que Thérésià, qUoiqùé divorcée depuis le 25 avril et n'ayant plus le droit de se dire Fontenay, garde ce nom parce qu'il est moins connu et moins suspect à Bordeaux qiie celui Ue Cabarrus (i).
Il y aura lieu de discuter plus loin cette opinion ; mais, en tout cas, le fait, pour Thérésià, de signer une pièce officielle dU liôtn de Foiitënay impliqué i3ièn qu'en dépit de son divorce,elle dut continuet à porter ce nom, au m.oins jusqu'eu novembre
Or on ne s'explique pas comment elle oserait se permettre cet abus, si Devin de Fontenay se
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trouvait encore à Borclep.ux. Pour son amourpropre, la conduite de Tliérésia étant plus que légère — il ne faut pas oublier, en effet, qu'avant Tarrivée de Tallien à Bordeaux, en septembre, se place la fameuse histoire du voyage de Bagnères, qui fit un gros scandale et sur laquelle nous allons bientôt revenir — pour sa sécurité au point de vue révolutionnaire, à tous égards enfin, Devin ne saurait lui permettre de porter son nom.
S'il est parti i)our la Martinique, s'il est émigré depuis plusieurs mois, au contraire, Thérésia peut garder son nom sans craindre aucune réclamation de sa part : l'a^pprendrait-il qu'on ne le verrait certainement pas revenir et courir au devant de la guillotine pour s'opposer à cette licence.
Tds sont les détails qu'il convenait de signaler parce qu'ils rendent invraisemblables la date du 19 décembre 1793 pour l'embarquement de M. de Fontenay à destination de la Martinique, sans toutefois s'attarder davantage à la . recherche de la date réelle de l'émigration de Devin, puisqu'il n'a plus aucun rôle à jouer, à cette époque, dans la vie de Thérésia,
■•) [ f Peut-on supposer que Thérésia vécut sous sou nom de jeoxie £lle; Ca^rus^aussitôt après son
divorce, c'est-à-dire dès la fin d'avril 1793, puis qu'elle reprit le nom de son mari, vers la fin de l'année, pour signer la pétition signalée précé» demment ? Assurément non.
Arrivée à Bordeaux sous le nom de Fontenavf elle dut simplement se laisser d'abord donner ce nom pour ne pas éveiller l'attention, et peut-être aussi par coquetterie, par vanité, vis-à-vis de certaines personnes de son entourage. Cette li>^othèse concourt, comme les autres déductions, à faire présumer que Devin de Fontenay s'em« barqua pour la Martinique soit au commencement de mai, Goit au plus tard, en juin 1793.
A ce moment, la Gironde n'était pas sous le joug de l'esprit ultra-démocratique qui dominait à Paris. Elle était plutôt contre-révolutionnaire ; elle tendait au fédéralisme. I/a haute bourgeoisie commerçante, industrielle et financière disposait de l'autorité et de la force armée à Bordeaux.
Si M"™« de Fontenay craignait de porter le nom de Cabarrus, elle éviterait de fréquenter ses frères, gros négociants de la ville. Mais elle est, au contraire, dans leur intimité. Elle vit si constamment dans leur commerce, que l'un d'eux exerce sur elle un contrôle, une surveillance de tuteur jaloux, dans laquelle il est d'ailleurs secondé par l'oncle Galabert. Plusieurs témoins raffirment, notamment deux aristocrates amis
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des Cabarrus, dont les assiduités n'înqiiîètent nullement Thércsia : M. Edouard de Colbert et M. de lyamothe.
Ceci montre bien qu'ati printemps de 1793, Bordeaux ne soupçonne pas la Terreur qui l'envahira six mois plus tard.
Thérésia, débarrassée de son mari, mais n'ayant point raconté aux jeunes amis de ses frères qu'elle vient de divorcer, continue à se nommer pour eux Fontenay. Sa vanité ne leur a sans doute pas laissé ignorer qu'elle était marquise; on lui donne, entre soi, la particule; l'heure n'est pas encore venue de l'appeler citoyenne.
Du bébé, pas un mot. Nul n'en parle, nul ne semble le voir, bu tnêtne seulement connaître son existence.
Sa mère l'a-t-elle donné à garder à quelque parente de sa belle-sœur ? Iv'a-t-elle confié à des mains étrangères ? Cette Seconde hypothèse n'a tieil d'ekcessif, pUisc[u'elle l'abàiiddhiierà plus tard à Bordeaux, et sans resâoUrceë, aux soins de sou domestique, Bidos.
En tout cas, son enfant ne l'èmbârrasse nullement. Elle a d'autres .préoccupations plus gà» làntés.
L'oncle Galabert est encore sensible à son charme fet à ses charmes. Il ignore ses intrigues parisietirics, cl'abord pàtce Qu'elle iie doit pas é'tn Vàtitët de-
vant lui et devant ses ftères, puis parce que M. de Fontenày n'a Jiii les leur apprendre, attendu qu'elle n'a pas commis — il faut le croire — la sottise et l'incongruité de le présenter dans sa fanûlle au moment où leur divorce va être prononcé.
Néanmoins, Galabert a deviné d'instinct que sa nièce est moins imprenable qu'à Madrid, puisqu'il la convoite encore, malgré le désavantage que lui donnent huit ou neuf années écoulées depuis tette ancienne i coquetterie :^.
C'est à ce liiotnent qu'il faudrait placer, dans la vie de THérésia, l'intrigue incestueuse qu'on lui prête, et qUe ladUchesse d'Abrantès signale en disant que c'est l'ilistoire de René de Chateaubriand «niais avec une entière transposition.»
En parlant des amours du cadet des frères Cabarrus et de Thérésia, on a voulu donner à la belle TàUien le rôle agressif dans cette aventure, et l'on a commis une erreur évidente, car la fin de cette idylle donne un démenti form.el à la version de la duchesse d'Abrantès quant à l'attitude des personnages en caUse. Si le frère de Thérésia partit i.our l'armée avec M. Edouard de Colbert et \ oulut, par désespoir, s'y faire tuer, c'est évidemi'ient pâtfcé que daris cette iUtrigue, trop ântiqUe, i- était V amoureux ^ le solliciteur.
La ci-devant Foritenay n'aimâ jànlais avec passion que sa proptc x)crBonne.J ' •
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En 17S8, après sou mariage, lorsque sa mère la quitta, retournant en Espagne avec ses frères, le plus jeune de ceux-ci n'avait guère que quinze ans et demi : c'était un grand gamin.
C'est un homme, il a presque 21 ans lorsqu'elle le revoit à Bordeaux, après cinq années de complète séparation.
Les effusions méridionales sont ardentes : les jeunes gens s'embrassent et se caressent très librement, puisqu'ils sont frère et sœur... mais Thérésia n'est plus mariée, l'abandon de « courtisanenée » qui est son essence, le charme irrésistible qu'elle exerce par la séduction permanente de ses regards, de sa voix, de sa coquetterie incessante, intense, trouble son frère... et, quand il découvre qu'il pourrait aimer sa sœur, c'est parce que déjà ses sens ont été excités.
On peut supposer que l'aveu ne sortirait pourtant pas de ses lèvres, si Thérésia devait aussitôt repousser avec horreur l'incestueux penchant exprimé.
Mais, si l'ex-pseudo marquise doit en être plus surprise que choquée, plus flattée que révoltée ; si, tout en ne partageant aucunement ce sentiment, elle doit le découvrir avec un secret plaisir, parce qu'il est un éclatant hommage rendu à la puissance de sa séduction, l'aveu fraternel devient ï>06sible..0r, la divination de^ cette disposition
est dans le domaine des intuitions si subtiles qu'ouvre l'amour.
On est obligé de reconnaître avec impartialité que la coupable idylle fut possible, parce qu'elle dut être favorisée par la monstrueuse vanité de Thérésia. Mais rien ne permet de penser qu'elle eut des suites « effectives ;>.
I/a jeune femme se borna certainement à tolé« rer les déclarations et les poursuites de son frère sans le bercer d'espoir ; le jeune homme ne fit aucune violence à sa sœur, et son désespoir, son départ pour l'armée, sa mort, la suprême pensée de ses derniers instants, tout marque d'une façon convaincante que « le crime » ne fut pas consommé.
Pourquoi la duchesse d'Abrantès, en ses Mémoires, fait-elle une interversion des rôles eu attribuant l'amour à Thérésia ? C'est peut-être simplement parce qu'elle est fem,me, et que les succès de M°^ Tallien-Barras l'ont contrariée. Toutes les fois qu'elle parle de cette charmeuse, soit dans ses Mémoires, soit dans ses Salons de Paris, elle rend hommage à sa beauté, à sa ^éduction ; elle fait l'éloge de sa bonté. Jusqu'à un certain point, elle contribue à la présenter eu Notre dame de Thermidor et même en Notre dame de bon secours.,, mais elle ne manque pourtant aucune occaison de l'incriminer avec la plus subtile dissimulation; car elle trouve moyen d'en
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faire penser autant de tnal qu'elle en dit (le bien.
Saui ppur l'histoire des amours du frèrs, qu'eslle dénature fort maladroitement, l'exactitude de ses souvenirs est, du reste, toujours confirmée ; nous allon i en avoir un exemple par l'aventure du voyage de Bagnères, qu'il faut à présent retracer.
C'est dans « U histoire des salons de Paris » de la duchesse qu'il faut lire ce « voyage de Ba* gnères », placé dans la description des réceptions de Barras à sa propriété royale de Gros-Bois.
Cela vient à propos d'une anecdote sur le fils de M. de Lamotlie, médecin ordinaire de S. M. l/ouis XVI avant la Révolution.
Ce fils du médecin du Roi s'éprit, comme les de Lameth, Condorcet, Louis de Noailles et tant d'autres jeunes gens nobles, des idées philosophiques invoquées plus tard par les révolutionnaires.
Ayant fait abondamment campagne dans les armées de la République, ce Lamothe, dit M»»'^ d'Abrantès, était venu l'an VII (1798-1799) se reposer à Paris de ses fatigues, lorsqu'il apprit que Barras était prévenu contre lui.
Il se rendit alors à Gros-Bois, où le Directeur donnait une chasse, pour se disculper, avec l'appui d'un de ses amis, Sottin, qui .'accompagnait.
Chemin faisant, cet ami lui suggéra d'employer i€ crédit de M^^'^Tallien auprès de Barras. Mais
Lî^tnotlie se récria , 4ipai;t que ses anciennes relalions amoureuses c^vec la belle Thérésia pouvaient avoir été contées çl Barras, et qu'elles lui interdisaient, par conséquent, d'employer un si précieux intermédiaire.
Sottin, dont la cutiosité remporte sur la discrétion, interroge alors M. de Lamothe, qui lui jacoute l'aventure commenous la rep^roduisons ici, d'après Vhistoire des salons de Paris de la duchesse d'Abrantès.
— « Vous coimaissez Çdouatd de C. (i), dit lyamothe ; eh bien, à cette éppque, lui et moi, nous étions apaoure^x coiuiue des fous, ou plutôt comme des jeunes gens de vingt-deux ans, pou* vaient l'être d'une femme aussi ravissante que l'était M°^e deFontenay; car alors, elle n'était pas encore M^^^^aHien, elle était seulement M'"« de Fontenay, et demeurait à Bordeaux sous la garde de son frère, M, Cabarrus, et un peu de son oncle, M. Galabert.
« Le frère était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol, grondeur commue un vieillard de tous les pays, il était si désagréable rju'il fallait aimer sa sœur comme nous l'aimions pour supporter ce que nous supportions de lui. Quant à elle, qui était l'objet principal de l'en*
(I) J^douard de Colbert.