I.A BEI.I.IÎ TAI^I^IKN
Ch. Nauroy, dans Le Curieux, dit :
« Pour quelques peccadilles aristocratiques » mais il ne précise point. Il exprime simplement une opinion vague., sans l'appuyer d'un exemplci d'une analogie, sa supposition.
Nous verrons plus loin qu'à ce mom.ent — après le 26 novembre 1793 — la Terreur est déjà trop bien établie à Bordeaux pour que Thérésia, très avertie par les excès révolutionnaires parisiens qu'elle a voulu fuir, se risque à commettre ce que Nauroy nomme des « peccadilles aristocratiques ».
Il n'y a pas de peccadilles, en matière de manifestations aristocratiques pour les sans-culottes, qu'ils soient de Paris ou de Bordeaux.
Ce n'est pas dans cette principale ville de la Gironde, sous la Terreur, qu'il faut parler de peccadilles aristocratiques, lorsqu'on y guillotine tel républicain parce qu'il n'a pas crié assez haut son enthousiasme admiratif à l'égard des exécutions sommaires ; lorsqu'on expédie à l'échafaud un gamin de seize ans, ME1.1.ET, pris pour un vieillard de quatre-vingts ans nommé Bbi^i^ay, en lui disant que, s'il n'a pas le nombre des hivers de son quasi-homonyme (de consonance), « il a bien quatre-vingts ans pour le crime ».
Il est donc difficile d'admettre que Thérésia aurait eu la folle im,prudence de se compromettre par 4 quelques peccadilles arlotocratiqucs i>.
, , I,A HtlX^ TAI.l^KN' , 329
Elle doit êtte, au contraire, prudente parmi les plus circonspectes. Elle porte une cocarde tricolore de prétrlière grandeur ; elle s'habille très simplement ; elle sort le nioins possible, parce que 5 a beauté la fait trop remarquer, et se dit citoyenne Fontcndy « gros com,me le bras ».
Mais c'est là précisément que gît peut-être le motif de Son arrestation, car cette dénominatioix lie lui appartient plus.
M. Villenave, dans le supplément de la Ëio" graphie Michaudj paraît avoir donné la véritable cause de l'arrestation de Tliérésia quand il l'attribue à une irrégularité dans ses papiers.
« Il fallait, dit-il, eh 1793, pour voyager, un « certificat de civisme, un certificat de résidence « ou de non-émigration, plus, dans les villes, une « carte de sûreté. Alors, on arrêtait le soir, dans
* les rues de Bordeaux, tous ceux qui n'étaient « point munis de cette carte ; on les conduisait « au corps de garde, et du corps de garde, à la « ')rison. lycs gendarmes étaient stimulco par « i'appât du gain. Tout individu qui ne pouvait « exhiber sa carte de sûtetê était obligé de donner « <louze francs ou dé laisser son habit en iiantis-
* f.ement. Cet impôt, les gendarm.e3 de la Gironde
* l'avaient eux-m,êmes étîlbli ; ils s'en étaient arrogé « la perception, et les autorités du tenit)s fert maicnt les yeux. » ^ • , ; '
3;>0 I.A B«I,tK TAI,I.TBN
Cette licence e.;t, en effet, très explicable. Elle payait un peu la solde des sicaires de Tallicn- ÎUle permettait surtout aux représentants et à la Commission militaire de pêcher dans ces arrest a': ions des aristocrates, des commerçants ou n ;;ociants riches à rançonner et à exécuter pour plaire aux sanguinaires terroristes parisiens.
îl est évident que Thérésia n'a pas ces papiers, ce; certificats, ces cartes de sûreté dont parl^ Villenave, puisqu'elle porte le nom de Fontenay — - qui n'est plus le sien — par obéissance à l'ultiivr^Mm. violent de sa belle-sœur et de son frère.
A-t-elle même le passeport délivré le 6 mars à Devin, son ex-mari ? C'est peu probable : il dut l'emporter en s'embarquant pour la Martinique,
Au point de vue de son état civil, la situation de la jeune femme est donc absolument irrégu* lière... et dangereuse.
Que peut-elle répondre à un interrogatoire îoiumaire ?
— Qu'est-ce que c'est que ce nom de Fontenay ?
— lye nom de mon mari.
— Où est-il votre mari ?
— Ce n'est plus mon mari ; je suis divorcée.
— Alors, pourquoi portez-vous son nom ? Ici, Thérésia se trouve dans l'impossibilité de
r'/)ondre sans dire tout. Or tout dire ne lui est lu.j facile. •' .
Ce serait éveiller des défiances contre te jeune Lamothe, qui n'a pas encore pu donner des preuves de patriotisme suffisantes.
En accablant sa belle-sœur, il lui faudrait accabler aussi son frère Théodore.
Le plus jeune, celui qui l'aimait, cherche san^» doute la mort contre les envahisseurs du territoire : va-t-elle envoyer à présent l'aîné à la guilotine en le rendant suspect ?
Non, décidément, elle ne peut tout dire à de<î agents subalternes ! Mais elle n'est pas intimidée à la pensée de s'expliquer devant l'un des représentants en mission, soit Ysabeau, soit Tallien. . Tallien de préférence peut-être, parce qu'il est le plus jeune.
Il est ainsi vraisemblable qu'envoyée en prison, après une amère nuitée de corps de garde, elle fait appel à Tallien en disant qu'elle ne doit révéler qu'à lui ce qui la justifie.
Le jeune terroriste n'est peut-être pas trc3 rassuré tout d'abord, lorsqu'on l'informe de ce': arrestation si suspecte et de la demande de la prisonnière.
Cette étrangère est-elle une émule de Charlotte Corday, la justicière de son ami Marat, tué si brusquement quatre mois auparavant ?
Dans le Midi, les \êtes exaltée^, abondent.
Mais celui dont le rôle est de « faire trembler >>
332 I.A wxtu,r, TATjjn>r
Xie veut passer pour avoir peur, si timoré qu'il soît en réalité — on sait que Tallien, malgré ses apparentes audaces, toujours fortement: soutenues ou forcées, fut tenu pour lâche par tous ceux qui le connurent bien.
Jl verra donc la solliciteuse. Seulement, il ne la recevra pas sans témoins, et, soit à la prison, soit ailleurs, c'est avec l'assistance de plusieurs r-econds, prêts à le défendre, qu'il l'entendra.
Cette reconstitution déductive concorde, du moins, avec certains détails du récit dicté par la princesse de Chinaay à M°^« du Hallay, notamment en ce qui concerne la présence d'un porteclefs de la prison au début de l'entrevue.
Mais, dès l'abord, dès le commencement des explications, Tallien reconnaît probablement en cette citoyenne Fontena}^, l'ex pseudo-marquise de Fontenay qu'il entrevit chez Alexandre de Lameth, lorsqu'il y remplissait — si mal — les fonctions de secrétaire de ce député.
Nous avons repoussé la légende des trois rencontres de Tallien avec Thérésia : chezM^e Vigé- Le Brun, chez M. de lyameth et à l'Assemblée législative, en ce qu'elles auraient eu de roma^ nesque ou dHdyllique ; cependant, on se rappel» lera que, si nous avons plus spécialement contesté celle de l'Assemblée législative — nous n'avons pas absolument nié les deux autres.
Tcv|1ien put entrevoir Tliérésia dans l'entre-bâillement de la porte de l'atelier de M°^ Le Brun ; A put surtout rencontrer la belle ci-devant marquise chez M. de Lameth — sans toutefois approcher d'elle et lui dire un seul mot.
Or il suffit qu'il ait vu Thérésia dans cette dernière circonstance pour la reconnaître à Bordeaux, car son charme a tant de puissance^ qu'il se gra^-e profondément dans la mémoire... et Tallien, dc,^ son adolescence, fut un polisson vulgaire, dont les regards avides scrutaient longuement les jolies femmes à leur portée.
— Fontenay ?... Vous dites : Fontenay ?..• Votre physionomie ne m'est pas inconnue.
— C'est possible, nous avons du nous rencontrer ?...
Thérésia saisit naturellement avec empressement tout ce qui lui rendra le représentant favorable.
— Vous habitiez Paris avant cette année ?
— Oui, citoyen.
— Mais, c'est cela ; je me rappelle... j'ai dû vou'î voir chez le citoyen Lameth ?...
— Oh ! certainement, je le connaissais beaucoup !... ou plutôt mon mari...
Tallien, désormais, comprend qu'il n'a rien fi cranidre de cette merveilleuse créature, tremblante devant lui ; il la reconnaît d'ailleurs par-
334 Ï-A T^tTXt TALI^mîT
faiLciueiiL ; Sa convoitise s'éveille..., il renvoie h forte-clefs, (i)
Thérêsîa, de son côté, se sent sauvée. Maïs il kii faut tout dire, TOUT..., même l'histoire croustiileuse du voyage de Bagnères, parce qu'elle est ^i clef de sa situation d'état civil irrégulière. Or ce récit fatal ne la met-il pas à la discrétion de Tallien ?
Sa justification, son salut, est dans sa franchise la plus totale. Et cette franchise découvre à ^a fois le jeune de Lamothe, Théodore Cabarrus et son abhorrée belle-sœur.
Le septembriseur peut, dès lors, tout ce qu'il voudra sur Thérésia ; elle lui appartient.
Quelle conquête !!
Dans la relation « fantastique » qu'elle fait de cette entrevue à sa fille, M"^^ du Hallay, la princesse de Chimay laisse percer involontairement des détails de lutte qui dominent ses souvenirs et qu'elle travestit d'une étrange manière ; néanmoins, quand on a rétabli, comme nous venoni de le faire, les situations réelles, on imagine aisé-
(i) C'est du moins ainsi qu'on peut admettre ce renvc! ûw porte-clefs qu'on trouve dans le récit de la princesse de Chimay. ... ^
ment et presque à coup sûr ce que fut en vérité cette batailla.
Tallien dut étendre presque aussitôt la main sur sa prisonnière. Thérésia regimba ; puis , effrayée par les réticences du Septembriseur — le chacal contrarié montrait les dents — elle redevint charmeuse ; elle se promit à demi sans se laisser prendre... et le terroriste, qui la frôlait davantage, devint plus pressant.
Dans cette première entrevue, le représentant en mission n'eut sans doute pas l'imprudente avidité d'exiger de Thérésia qu'elle le fît jouir immédiatement de ses faveurs. Mais, à travers le récit de la princesse de Chimay, l'on devine leur tête-àtête animé des regards lubriques de Tallien et de ses premières caresses lascives.
Jouant de cette admirable proie comme le chat joue avec une souris épouvantée, il pose sa griffe sur elle où bon lui semble, et tantôt la jette à ses pieds, gémissante, et tantôt la relève jusqu'à ses genoux, en incorrecte posture.
Il veut des gages, des prémisses ; et, quand le conciliabule cesse enfin, parce que le tête-à-tête ne saurait se prolonger sans éveiller des suppositions trop nettes, les lèvres goulues du proconsul issu de larbins, ont assurément savouré la grisante caresse des lèvres de la future llm, Xallien.
330 tA tij!:uy, tat.i.ii-ît
La libération de Thérésia, encore qu'elle sQÎt légitime, implique une certaine complicité de Lacombe.
Ce i bras droit » de Tallien est donc, dès le début, au fait de l'intrigue. A ce moment, il n'a rien à refuser à son patron le Septembriseur ; ils sont au mieux. Avec son aide, le terroriste dicte aisément à la belle divorcée les conditions formelles de son sauvetage.
Tallien va la faire mettre en liberté ; il la protégera ; mais il a besoin de s'appuyer sur des manifestations éclatantes de son républicanisme, de son patriotisme. Elle devra s'afficher comme sa compagne et rivaliser avec lui de sans-culottisme : c'est l'union complète avec toutes ses conséquences... pu la mort I
Bn revanche, il est prêt à la venger terriblement des outrages de sa belle-sœur. Faut-il la faire arrêter ? L'atteindre dans son mari ? Frapper celui-ci à la bourse ?... A la tête... dans sea enfants ?...
Thérésia se récrie.
— Alors, quoi ?... Pardonnes-tu?...
Thérésia juge avec raison que sa protection va devenir la plus savoureuse des vengeances.
'— Que le couperet de la guillotine reste sut leurs têtes, mais n'y tombe jamais 1
Tout ce qui possède à Bordeaux paye, en effet, fie sa fortune, de sa liberté, de sa vie... Mais on ne trouve -pas trace de la moindre 'persécution exercée contre les Caharrus à partir du moment où Thérésia Revient la maîtresse du terroriste.
I/acombe est le meilleur auxiliaire de Tallien, Il le seconde bien mieux que son collègue le représentant Ysabeau, non seulem,ent parce que l'ex- ©ratorien n'a pas le brio de massacreur qu'étalcî le Septembriseur, et que dépasse Lacombe, mais parce que celui-ci est, en fait de rapines, un véritable alter ego pour son chef.
Sa part de complicité dans la libération dû Thérésia resserre les liens d'instinct et d'intérêts des deux bandits.
L'ex-instituteur, devenu par la virulence de ses haines, un gros personnage révolutionnaire, fait désormais partie de l'intimité du proconsul.
Il a chez lui ses grandes et petites entrées, mange à sa table, plus souvent qu'à la sienne, le pain blanc des représentants, et « boit du meilleur. »
Ofîre-t-il, ou lui demande-t-on, de collaborer au projet de Discours sur r éducation de Thérésia ?
338 tA BKi:.T.TÎ rAlXJBlf
Mystère. Mais c'est bien à tort qu'on a dît de ce discours qu'il fut sans doute rédigé par Tallinn ; car c'est le style, l'esprit et la pensée — fort creuse — de Tex-instituteur, dont il porte la marque évidente. Il ne contient rien ni de Thérésia ni de Tallien.
lya belle divorcée avait-elle une idée quelconque sur l'éducation ? C'est douteux. En tout cas, il n'y paraît guère dans ce morceau d'éloquence lamentablement vulgaire, et dont l'absence d'idées est la caractéristique dominante.
Dans ce travail intellectuel, il faut le trio d'incapacités formé par I^acombe, Tallien et Thérésia pour produire, approuver et décider de prononcer une telle « platitude ».
Qu'importe ! ils ont raison de s'admirer réci. proquement dans cette œuvre, puisque la sansculottaille qui l'écoutera est absolument hors d'état de la juger avec plus de sévérité qu'euxmêmes.
Quant à la belle Thérésia, la seule chose qu'elle veut, c'est que l'on dise par toute la ville qu'elle n'est pas la créature légère, sans moralité, dont ^me Théodore Cabarrus traçait le portrait en parlant d'eUe.
Quelle puérilité ! Quelle aberration vanitetsse !
Mais Lacombe travaillant ses masses, et la Terreur aidant, le Discours sur r:ducation cera
, LA "BtiXt rAlXTË^ 339
très acclamé. Le peuple en réclamera l'im.pression séance tenante. Il fut imprimé, en effet, par Jean-Baptiste Cazzava, imprimeur, sous form.e d'une brochure de huit pages, et sous ce titre, f'ui reflète très exactement la vanité et la rancune de son prétendu auteur :
< Discours sur i^'éducation, par i.a cito- YiîNNK Thérésia Cabarrus-Fontenay, lu dans la séance tenue au temple de la Raison, à Bordeaux, le i«' décadi du mois de nivôse (30 décem- * bre 1793), jour de la fête nationale célébrée « à l'occasion de la reprise de Toulon par les « armes de la République. Imprimée d'après la demande des citoyens réunis dans ce temple. *
Parlant de cette lecture dans ses mémoires, la duchesse d'Abrantès dit que Thérésia ne lut pas ce discours, mais le fit lire « par M. JuUien ». C'est une erreur que Turquan relève avec raison, en faisant remarquer qu'à cette époque, Marc- Antoine JuUien, le jeune ami (19 ans) et complaisant espion de Robespierre, n'était pas encore à Bordeaux. Il n'y arriva en mission que trois m-ois plus tard. Néanmoins, cette erreur ne prouve pas que Thérésia lut elle-même l'élucubration pédagogique tracée à son profit par lyacombe, car elle put craindre de mal débiter des phrases qui n'étaient pas les siennes. I^'instituteur, entre autres, en aurait fait une meilleure lecture que Thérésia...
340 I.A BKLLlî TAI,I,IKîT
et il semble bien qu'il est dépeint dans la crîtîquî du lecteur faite par la duchesse d'Abrantès, lorsqu'elle dit :
«... Elle (Thérésia) assista à la séance, où v,c^ 4 auditeurs (les auditeurs de son discours) étaien;: « bien plus attentifs à la regarder qu'à écouter « le débit lourd et ennuyeux de celui qui lisait « son discours. »
Ne croit-on pas entendre l'instituteur lire comme il dictait en « faisant sa classe » ? Mais, du moins, il est incapable de prendre un mot pour itn autre.
Sauf sur ce point douteux, il est heureux que la duchesse d'Abrantès ait eu le souci de rappeler le rôle de Thérésia dans cette fête nationale ; car nous lui devons, à ce propoâ, un joli détail : la description du costume de l'Bgérie de Tallien.
« Elle portait un habit d'amazone en Casimir « gros bleu, avec des boutons jaunes et le collet « et les x^arements en velours rouges. Sur ses ♦ beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus, 4t et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme* « était parfaite, était posé, un peu de côté, un a bonnet en velours écarlate bordé de fourrur<î < Elle était admirable dans ce costume » (i).
La coupe de cheveux signalée par M»»* d'Abran-
{%) Duchesse d' AsRÀN'rtS, Mémoires, t. il, p. 49.
XA -BUJ.T.n TAI,I,IEîT 341
tes mérite réflexion, car la beauté de la clievelure de Thérésia fut célébrée dès son premier mariage. Pourquoi, le 30 novembre 1793, ses cheveux sontils coupés !
Cela ne peut être une conséquence de la naissance de son fils: le jeune Fontenay a déjà plus de quatre ans ! On est alors amené à conclure que les cheveux coupés si court (à la Titus) ont été récemment sacrifiés.
Bn ce cas, cette élimination barbare dut coïncider avec l'em^îrisonnem^ent de la jeune femme.
Soit qu'elle ait été faite par des gardiens sans pitié, tentés par l'appât d'une si belle parure à vendre, soit que la prisonnière ait tranché ses cheveux elle-même, à l'exemple de nombre dç femmes prisonnières sous la Terreur, en vue de les léguer comme souvenir à des êtres chers (M. de Lamothe ou le petit Fonlenay), en tout état de cause cet acte est éloquent, parce qu'il montre combien la maîtresse de Tallien se crut, on fut réellement près de passer sous le couperet de la guillotine. .
La légende rapporte que « la belle prisonnière ne sortit de sa cellule que pour habiter l'hôtel au commissaire de la Convention t> (i).
(i) La citoyenne Tallien, p. 2^»
342" 'T,A V-^J^M TALTJK^T'
Il semble qu'il y a clans cette affirmation plus « de littérature » que de réalité.
Tallien, à Bordeaux, avait-il son « hôtel » ? Thérésia eut-elle en prison le bénéfice, très rare, <\'une cellule à part ? Il est au moins permis d'en douter.
A ce sujet, la princesse de Chimay dicte :
« Tallien habitait la place — de l'écliafaud. — « Thérésia s'ollensa du spectacle. « Je ne veux plus venir ici, lui dit-elle.
(I/a jeune femme n'habitait donc pas avec le représentant ?)
— « Bh bien, j'irai habiter votre hôtel », répond Tallien.
(ly'hôtel de Thérésia à Bordeaux ! Tallien ne tutoyant point !)... Mais c'est la princesse de Chimay qui dicte à M'^ du Hallay ! (i)
— « Non, je reviendrai ici. Ce n'est pas vous « qui devez partir, c'est l'échafaud » (2).
Mais, sur la brochure du Discours sur Véducaiion de Thérésia Cabarrus-Fontenay que possède la Bibliothèque Nationale, et qui fut « envoyée
(i) Il est assez curieux de voir Houssaye, qui dit cela dans la page 209 de Notre dame de Thermidor, écrire à la page 412 du même volume, en parlant des disputes qui naissaient, aprèa thermidor, entre Tallien et Thérésia : « Un jour Tallien dit à sa femme : « Pourquoi ces cérémonies ? Tu ne me tutoies « plus 1... 35h bien, va-t-en ! »
(2) Notre dame de Thermidor, p. 209*
far Vaiilcîir à la Société populaire du Calvados », en outre de cet < envoi », écrit de sa main, il y a son adresse : « Maison Fra^iklin à Bordeaux », Tallien résidait-il à Bordeaux dans la maison Franklin ? Tout est là.
Plus tard, divers mémorialistes diront qu'ils ont connu Thérésia chez elle à Bordeaux, et non pas chez Tallien.
Quel que soit, au surplus, son habitat, à partir du moment où la belle Cabarrus appartient à Tallien et vit dans son intimité, on est autorisé à croire qu'elle tremble en mesurant mieux la puissance meurtrière du représentant sur toute la Gironde, attendu qu'elle n'essaye même pas de lui échapper.
Dans son lit, dans ses bras, elle répond assurément à ses étreintes : elle est essentiellem.ent vibrante — et, du reste, encore qu'il soit trop égoïste pour ne pas mettre son seul plaisir très au-dessus de tout — • Tallien serait blessé dans son amonr propre, si elle ne lui montrait que le simulacre du plaisir.
Pour lui, commue pour son propre compte, elle palpite réellement, mais elle ne l'aime pas. Il n'exerce sur elle aucune attirance. En chacune de leurs < entrevues intimes », elle doit vaincre d'abord sa répugnance pour se mettre à son diapason.
344 ^A Bî:i.T.r. TATJJIÎÎT
C'est bien le dur rttétier d'une prostituée dé bas étage qu'elle fait pour sauver cette beauté dont elle est si ficre, et nous aurons bientôt, par Tune de ses confidentes, l'éclio de ses rCjncœurs, le relent de ses dégoûts (i).
(i) Dans son histoire des salons de Paris, la duchesse d'Abrantôs cite une série de mortes héroïques dont la fin est tin cruel affront pour Thérésia Cabarrus. Rappelons, en effet, Feulement celle de M°i« Roland, de M™» de Sartines, née Sainte- Amaranthe, qui proclame au tribunal préférer la mort à la vie au milieu de monstres comme les bourreaux obéissant ù Robespierre — ce Robespierre qui l'envoie à l'échaufaud parce qu'il a été convaincu de l'avoir aimée ! — de I^ucile Dcsmoulin3,qui dit àPrudhomme, venu pour exhorter Camille, son mari, à cesser d'attaquer Robespierre dans son journal Le Vieux Cordelier : «Si Camille cessait d'écrire dans le moment où la tyrannie des comités n'a plus de bornes, lors* qu'enfin leur inamovibilité révèle leur ambition, il serait im lâche.... et moi-même je le renierais et l'éloignerais de mon coeur. » {Le Comité de Salut public et le Comité de sûreté générale.)
Tandis que Thérésia montre sa faiblesse en se livrant à Tallien, puis en l'épousant après le 9 thermidor, Cécile Renault tente de purger la France de Robespierre, comme Charlotte Corday purgea son pays du hideux Marat.
Aussi ne peut-on s'empêcher de penser que la duchesse d' Abrantôs flétrit sévèrement, sans le vouloir, la conduite do Thérésia pendant la Révolution lorsqu'elle dit de la mère de M™« de Sartines :
€ Mia« de Sainte-Amaranthe était une femme comme il « faut, mais d'une réputation fort équivoque.... ses relations « intimes avec les hommes de sang d'alors le prouvent. Elle • n'est pas excusée en disant qu'elle était contrainte. Il ne % dépend pas de nous d'être heureux ou malheureux, mais « toujours il est en notre puissance de n'être pas humilié ■ et encore moins avili.... »
; I^A BKI.T.E TAI.I.IEÎT 345
iZfOm, bien loin de cette abjection volontaire — car elle eût pu mourir couragetiGement coîr.ine tant d'autres, à ce moment où riicroïsme était chose courante — devenue princesse de Chimay, on la verra se ra+)peler encore son aversion secrète pour Tallien. Elle l'exprimera en term^es non équivoques, quoique très mitigés, lorsqu'elle dira de lui : « Quand on traverse la tetnpôte, on ne choisi : pas toujours sa planche de salut »; m^ais, par vanité (toujours), elle dictera pourtant à sa fille, M°^^ du Hallay, des éloges excessifs du terroriste :
« Il était grand, il portait bien là tête, une belle « tête, où les airs plébéiens, emi^iruntés à la mode « du temps, ne masquaient pas la fierté native. « Quelle que fût son origine (allusion au marquis « de Bercy), il y avait en lui je rie sais quoi de « noble qui tempérait son énergie révolution- « naire. »
Et, plus loin :
«... Tallien, par sa force et sa distinction, rêvé-» « lait son origine plébéienne et aristocratique... Sa « désinvolture de Titan et de marquis... »(i), etc.
Turquan, qui ne transcrit pas M"^« du Halley, dit tout simplement : <t Tallien était assez joli « garçon, qubiqtte commun d'aspect et de ma- 4 nières. > ,
(i) Notyc dame de Thermidor, p. 42.
34^ T'^ BETJ.K TATJ,mN
Il serait plus exact de dire que ce tcrrorîr,te eût fait, sans la Révolution, lui beau valet de pied ; mais il n'avait pas gagné à s'encanailler dans la lie des faubourgs avant 1791, puis dans celle des sections et des clubs révolutionnaires, <lans la fréquentation des Legendrc, des Maillard, et la sans-culottaille de Bordeaux n'était pas de nature à bien affiner ses manières.
Bellâtre débraillé, obligé, par la façon fruste dont il remplissait ses missions de terroriste, à exagérer la brutalité de son rôle, ce proconsul crapuleux, même en son plus brillant costume de représentant, pouvait-il plaire à la belle Thérésia !
Buveur et paresseux, lâche et cynique, sa fange morale, sa bassesse d'origine et de cœur eût été inconciliable avec une propreté matérielle régulière. S'il n'avait pas sans cesse du sang sur les mains, de la boue au visage, ses pieds devaient être presque toujours sales ; son haleine devait être aussi fétide que les émanations de sa peau.
Il convient d'ailleurs de se reporter aux portraits connus, et m.aintes fois tracés, des parfaits sans-culottes pour concevoir qu'au milieu de ceux-ci, le nouvel amant de la belle Cabarrus passait peut-être néanmoins pour une sorte de muscadin. Il y a plus d'un degré dans l'ordure.
On est malpropre sans montrer de la crasse, et, sans rcj^^andre une insupportable puanteur, oa peut sentir mauvais. C'est question de proporliou.
I^A CaBARRUS-FoNTKNAY dans <t I.A BANDB A TAI.I.IEN » ; I^A < P01.ITIQUE RÉPUBI^ICAINE » DU TERRORISTE A BORDEAUX ; SES EXACTIONS ; CEI.I.ES DE I/ACOMBE : 348-361. — I,A PARTI- CIPATION DE ThÉRÉSIA aux VOI.S DU SEPTEM- BRISEUR A Bordeaux ; son « bureau des
GRACES » ; lA RECONNAISSANCE OU lA MORT ; LE ROI.E d'intermédiaire DE « I.A BONNE FON- TENEI.I.E » : 361-370. — lyE COMTE DE ParOY ET SES TÉMOIGNAGES ; I^'abANDON DU JEUNE
Fontenay A Bordeaux, d'après Paroy; 370-
Bordeaux
Si Thérésîa ne réside pas sous le même toit que Tallien, elle le voit du moins sans cesse ; elle prend presque tous ses repas avec lui.
Il y a, en effet, disette à Bordeaux. On y manque particulièrement de farine et la population mange, en guise de pain, une mixture noire, sans doute analogue à celle que le gouvernement de la Défense nationale faisait manger, pendant la guerre
de 1S70-1871, aux Parisiens bloqués x^ar les armées allemandes.
lya table de Tallien, d'Ysabeau, à laquelle viennent aussi s'asseoir I/acombe et divers sousordres des terroristes, avec ou sans leurs femelles, est, au contraire, surabondamment fournie des meilleures victuailles. On n'y voit qu'un beau ])ain blanc, spécial, dit « pain des représentants ». Les « bombances ?>, souvent orgiaques, d«îs chefs massacreurs font tel scandale, qu'elles leur seront plus tard reprochées au même titre que les guillptinades sauvages qu'ils ordonnent journellement.
Comment l'heureux vainqueur de la belle divorcée pourrait-il condamner sa maîtresse au rebutant régime du pain noir et à la disette des Bordelais ?
Son adoption publique, tapageuse, de la cito- }'enne Cabarrus-Fontenay — union libre qu'il étale, en bon sans-culotte, au mépris des antiques préjugés religieux et sociaux — lui permet de l'avoir à ses côtés les trois quarts du temps ; et l'on conçoit que ce fils de larbin ne saurait se priver de la satisfaction d'afficher à toutes ses agapes, devant ses collègues éblouis, la conquête galante d'une si merveilleuse aristocrate.
Une femme vraiment délicate, ayant quelque dignité, ne supporterait pas les avanies dont U Cabarrus-Fontenay se trouve certainement viC"-
35^» tA BEI.T.E TAI^WÊîT
time ; car Tallien, incapable de s'élever à une distinction quelconque, ne se met évidemment i)as au niveau de sa maîtresse ; il abaisse, au contraire, et sans cesse, Thérésia jusqu'à lui. C'est le mode de domination invariable, forcé, des natures inférieures.
Mais, si l'ex-marquise regrette alors parfois très amèrement les défauts d'égards de Jean- Jacques Devin, parce qu'ils n'étaient rien auprès des trivialités blessantes du licencieux proconsul, elle les oublie souvent dans les satisfactions de vanité qu'elle éprouve au milieu de < la bande à Tallien ».
Tous les convives de ce sinistre drôle doivent l'estimer indigne d'une « éblouissance t> comme celle de Thérésia. Chacun d'eux se demande s'il n'aura pas tm jour sa petite ou grande part de ce « morceau de roi », et sourit à la belle en conséquence.
Quoique humiliée de mille et une petites manières par son tyran, elle règne sur ces « tablée; de ripaille », et commence à prendre ainsi l'attitude de charmeuse continuelle qui l'entraînera bientôt à faire du Septembriseur, d'abord à sou insu, puis à sa complète connaissance, l'homme le plus trompé de son temps.
Chez Tallien, la seule chose saillante est le cynisme. Il n'est pas douteux qu'à Bordeaux
îl se pare, en ces < gueulées intimes », de cccte sorte de supériorité sur son entourage, et que sa forfanterie à cet égard met vite la Cabarrus- Fontenay au courant de sa « politique républicaine», puisqu'elle en use à son profit personnel dès qu'elle est sa concubine.
Bile voit, et les convives de son amant — qui la convoitent — lui apprennent qu'il y a sous le Septembriseur un maître aigrefin.
lycs actes de la Terreur bordelaise auxquels elle assiste, et dont les dessous lui sont connus, ont d'ailleurs une éloquence sans égale.
Voici dans quels termes Sénart les relate : « Tandis qu'on réduisait le peuple de Bordeaux à la misère en ne faisant des distributions « que deux fois par semaine, et chaque distribu- « tion n'étant que de quatre onces de pain, cinq « onces de riz ou de cliât,aigne lui, Tallien, affec- « tait la somptuosité d'un potentat : on fabri- « quait pour lui du pain aussi blanc que la neige, « que l'on appelait le pain des représentans.
« C'était à côté des morts, et même sur leurs « cadavres, ainsi que sur les corps des hommes « souffrants et expirants de besoin, que roulait le
* char de Tallien, dans lequel la Cabarrus, ajjpelée « Dona Theresia, se faisait traîner avec ron
* amant dans un pompeux étalage, courrier de- < vant, courrier derrière ; la Cabarrus était aftu-
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« blée d'un bonnet rouge sur la tête. Souvent îl (t allait en voiture découverte, et la Cabarrus,
• connue pour prostituée, était promenée en I déesse, tenant une pique d'une main et mettant
♦ l'autre sUr l'épaule du représentocrate Tallien (i), « Ce despote avait levé une armée révolution* « naire de 15.000 hommes, pris hors des murs de 4 Bordeaux, et qui formait sa garde prétorienne. « Il rcm])loyait à protéger, à maintenir et même « à augmenter les travaux de la guillotine, et, « par opposition, il faisait désarmer Bordeaux, <v On ignore ce que sont devenues les armes en n quantité et d'une valeur immense, auxquelles 4 il faut joindre des uniformes, des manteaux, des 4 bottes e- harnois dont il avait également ordonné 4 le séquestre.
« On ignore de même l'emploi des millions de 4 taxes sur les détenus, des amendes multipliées, « excessives, prononcées par la commission mili- « taire, l'emploi des deux millions en numéraire << que Descombelles, de Toulouse, lui avait cher- 4 chés et envoyés d'après l'arrêté de Tallien, « lequel portait i)eine de mort en cas de retard 41 ou d'inexécution, mçme contre celuî qui gar« 4 derait du numéraire : moyens aussi emploj^és
^i) Ces détails sont également rapportés par Lainartinfc ; ils étaient u» scandale public à Bordeaiuû