‹ La belle TallienChapitre 29 sur 31 · I.A BEI.I.E TAI,I.TEN · texte numérisé non relu

I.A BEI.I.E TAI,I.TEN

Opposé à Robespierre et aux hommes de son parti qu'il avait été, avant cette date fatale, leur plat serviteur, mais encore et surtout parce que sa condition, au moment de l'arrestation de Thérésia, rend suspect au plus haut point le rôle qu'il prétend avoir joué (i).

Le chef des Montagnards et des Jacobins est tout-puissant en mai-juin 1794. C'est un vrai dictateur, un tyran dissimulé, avec lequel on ne bddine pas sans risquer sa tête. Taschereau est complètement sous sa dépendance, c'est « moins que rien )> entre ses mains... Comment, dès lors, supposer qu'il va trahir Robespierre par amitié pour Desmousseau, prétendu ami de Thérésia, en avertisant ou faisant avertir celle-ci des dangers qu'elle court ?

Si l'on imagine, au contraire, que ses manœuvres, au lieu d'être sincèrement favorables à la jeune femme, ne sont que traîtrises pour la faire tomber dans un piège, son récit prend un intérêt spécial ; il devient extrêmement suggestif.

Voici la relation de Taschereau :

4 Jamais victime ne fut poursuivie par Robes- 4 pierre avec plus d'acharnement. Il était ques-

(i) Ce Taschereau, qu'on voit souvent au club des Jacobins, où ses motions sont écoutées et souvent votées, semble avoir été un espion de Robespierre dans ce fameux club quand le tyran ne pouvait s'y readre.

4 tion de la faire arrêter et juger à Bordeaux par 4 la Commission militaire. Elle avait à Paris un € ami qui était aussi le mien ; je lui fis part de ce

* qui se tramait contre elle ; il lui écrivit, l'engagea 4 de partir sur-le-champ, de s'arrêter dans quel- 4 que ville sur les bords de la Loire et que là nous 4 irions la joindre, afin de nous concerter en* 4 semble. Dix jours après cette lettre, elle arrive 4 à Fontenay-aux- Roses ; nous nous rendons près 4 d'elle. Je ne l'avais jamais vue et mes démar* 4 ches en sa faveur n'avaient d'autre but que

* d'obliger mon ami ; mais, aussitôt qu'elle m'eut

* raconté ses malheurs, le sentiment qui me faisait 4 agir se porta volontairement vers elle, et je lui

* promis de ne rien négliger pour la soustraire 4 à ses persécuteurs.

4 Ive lendemain, elle vint à Paris et se rendit 4 chez mon ami; le danger croissait. On écrit de 4 Bordeaux qu'elle est partie, que toute recherche 4 est du temps perdu. lycs émissaires de Robes* 4 pierre, Lavallette et Boulanger se mirent en

* campagne ; nous sommes observés de près. Il ne 4 restait d'autre parti à prendre que de fuir pour 4 essayer de se cacher à Versailles; mais Bou- 4 langer arrive au moment où elle entre chez 4 mon ami. L'ordre porte d'arrêter la citoyenne 4 Cabarrus-Fontenay et tous ceux qui se trouve- 4 raient avec elle. Mon ami et sa femme furent

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4 donc compris dans l'axiestation, et ce fut avec « grand 'peine que, s 'étant réclamés de moi, on ^•consentit à les laisser chez eux avec deux gar»

< diens. Grand bruit chez la famille Duplay : «. cette maison leur appartenait, je l'avais fait

< louer à mon ami. La citoyenne Cabarrus-Fon- « tenay s'y était d'abord réfugiée : j'étais donc * un conspirateur ! Quelle nuit affreuse ! Vers « minuit, la principale victime est arrêtée à Ver- 4 sailles, conduire à la section des Champs-Ely* « sées et de là à la Force. »

Dès le début de cette narration, il semble que la vérité transperce d'elle-même au travers des affirmations de Taschereau.

« Il était question, dit-il, de la faire arrêter (Thérésia) et juger à Bordeaux par la Commission 4 militaire. t>

En effet, ce dut être la première pensée du Comité de salut public, car cette Commission militaire de Bordeaux, en mai surtout, fonctionnait avec im zèle bien fait pour lui mériter les sympathies des terroristes parisiens.

Mais Robespierre était en correspondance active avec son ami le petit Jullicn, qui se livrait à Bordeaux à une enquête approfondie, depuis le mois de mars, sur les représentants Tallien et Ysabeau. Il devait savoir que I^acombe, président de cette Commission militaire^ avait été fort bien^ ou même

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« au mieux > avec Tliérésia ; que le capitaine Rey et d'autres membres de cette même Commission avaient été aussi les excellents « amis » de la jeua« femme.

Pour ces raisons, le dictateur estimait assurément que la Commission militaire de Bordeaux constituait un déplorable tribunal à T^ard d« Thérésia.

Et ce n'est pas seulement cette Commission qu'il devait récuser, c'est la ville elle-même. Bordeaux, la Gironde, cela ne valait rien pour juger la maîtresse de Tallien. D'ailleurs ce que visait Robespierre, ce n'était pas tant cette tête de femme que celle du Septembriseur.

L'odieux physique de l'incorruptible le portait certainement à une profonde rancune contra toutes les femmes, auxquelles il répugnait en général. Plus elles étaient belles, plus il devait être défiant et hostile à leur égard en principe. La nature, le créant antipathique d'aspect avec un tempérament voluptueux — démontré par la réunion de ses dominantes : vanité, égoïsme, jalousie, coquetterie — l'avait prédestiné à mépriser et détester la plupart des femmes, en raison de l'extrême attrait qu'elles exerçaient sur lui.

Si sa vie privée parut exempte des intrigues galantes dont tant de ses collègues firent un seau-

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daletix étalage (i), il est acqtiis néanmoins qu'il s'enflamma plus d'une fois avec une vivacité bien caractéristique.Mais, le plus souvent — presque toujours — sa vanité prodigieuse l'empêchait de manifester ses sentiments de crainte d 'éprouver un échec.

Il a une telle horreur d'un insuccès féminin qu'il n'hésite pas à s'en venger par la guillotine, ainsi que le prouve l'histoire de son intrigue avec Mlle de Saint-Amaranthe.

Thérésia Carbarrus est donc, à ses yeux, condamnable parce qu'elle est trop belle, parce qu'elle est aimée et parce qu'elle se donne, parce qu'elle résume en elle une somme de bonheurs d'amour dont Robespierre est sevré.

Pourtant, le dictateur ne la poursuit avec tant de passion qu'afija d'atteindre mieux Tallien, ce collègue plus détesté que tous ses autres rivaux,

(i) Le journal de Perl et du 20 thermidor (7 août 1794), décrie Robespierre et ses derniers amis dans ces termes : « Le voile dont le tyran avait eu le soin de couvrir sa vie

• privée se déchire insensiblement, et l'en découvre que cette t austérité de mœtirs, ce désintéressement dont il parlait t sans cesse, lui étaient aussi étrangers que la vertu dont il « profanait à chaque instant le nom. On assure qu'il s'était c emparé, à Issy, de la charmante maison de la ci-devant « princesse de Chimay (la mère du comte de Caraman qu'é-

• pousera plus tard Thérésia), C'est là que se tramaient de» « complots qui devaient anéantir la liberté ; c'est là qu'Han- « riot. Saint- Just et plusieurs autres complices préparaient la

• ruine du peuple au milieu des oigies les plus bruyantes... etc.»

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Danton Técrasait par la supériorité de sa va« leur, il a fait assassiner Danton, quoiqu'il fût laid.

Tallien « ne va pas à la cheville de Danton \ mais sa faconde suffit pour ^entraîner la sans* culottaille. Tallien ose parfois rivaliser de popularité avec lui. Tallien est une brute, un être vil, bas, qui pue sou origine domestique ; mais il a de;î formes et un visage de bellâtre qui plaît aux femmes. Robespierre sent enfin, dans ce « chacal » si lâche, tout ce qui constitue le « traître-né », et sa haine s'accroît de sa méfiance... de son inquiétude : il a tout à redouter d'un tel coquin.

Or par cela même qu'ils ont, l'un et l'autre^ des popularités relatives, Tallien et Thérésia ne doivent pas être exécutés comme des adversaires ordinaires.

Il a fallu décapiter Danton par surprise. Renouveler « ce coup » pour Tallien serait dangereux, car toute surprise comporte une grosse part d'incertitude. Frappant Tallien et ne l'abattant pas, Robespierre risquerait de se frapper lui-même. Tous les autres Talliens, tels que Fouché, Carrier, I^e Bon, Bourdon, Fréron, Barras, Rovère, Courtois, Dumont, etc., se dresseraient contre lui, soulevés par l'ennemi non abattu et par le souci de leur propre conser- Yation.

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H ne peut frapper Tallien que pour l'abattre définitivement ; et il faut que sa chute soit ignominieuse, parce qu'alors, et de cette manière, elle entraînera celle de ses pareils.

Or c'est avec Thérésia surtout, Robespierre le devine bien, qu'il pourra frapper son adversaire»

Il faut noyer Tallien sous la honte de sa coa« cubine, et, pour cela, ramener cette licencieuse à Paris — en la compromettant de telle fa^on qu'elle ne puisse se laver des malpropretés dont elle sera couverte. Mais il importe d'opérer ce rapprochement des deux victimes sans éveiller leur défiance à ce sujet. Taschereau, par son feint iniérêt pour la jeune femme, réalise admirablement ce programme.

Est-ce donc un ancien amant ou un ancien a r.oureux de la jeune femme, un amoureux toujours épris, ce Desmousseau séparé d'elle depuis plus d'un an,et qui se soucie de son repos au point d'en émouvoir son ami Taschereau ? En tout cas, cj n'est pas un amoureux jaloux, puisque les a entures de sa belle et sa liaison si scandaleuse a jc Tallien ne refroidissent pas son zèle.

yX ce Taschereau n'est-il pas un admirable exemple de l'amitié en s'exposant, comme il le fait par ses avertissements, pour une personne qu'il ne connaît pas, mais qui intéresse son ami Desmousseau ?

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Ce bon Taschereau sent si bien rinvraîsemblance de son dévouement qu'il éprouve le besoin de l'expliquer par une sympathie personnelle, disant :

« Je ne l'avais jamais vue (Thérésia), et mes « démarches en sa faveur n'avaient d'autre but 4 que d'obliger mon ami; mais, aussitôt qu'elle 4 m'eut raconté ses malheurs (?), le sentiment 4 qui me faisait agir se porta volontairement vers 4 elle, et je lui promis de ne rien négliger pour la 4 soustraire à ses persécuteurs. »

N'est-il pas un peu tard pour se dire agissant par intérêt direct, lorsque la trahison du devoir a été déjà faite précédemment sans motif suffisant ?

Avant d'être apitoyé ou séduit par la vue et Taudition de la belle, Taschereau n'a pas marchandé, en effet, son dévouement. Il ne s'est pas contenté de trahir Robespierre, son maître, son terrible maître, en faisant avertir Thérésia ; il s'est engagé à se rendre dans la Ivoire, avec son 4 cher » ami Desmousseau, pour chercher la jeune femme.

N'est-il pas intrépide, cet homme ? Fatigue, perte de temps, dépenses de voyage, et sa tête, surtout, qu'il risque en un tel voyage — et à quel point ! — rien ne lui coûte, à ce Taschereau 3 il est admirable 1

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Maïs ne présume-t-il pas trop de ses moyens ? Puuira-t-il voyager ainsi jusque dans la Loire sans que ses chefs s'inquiètent de son absence ? ,

Tout cela est d'une invraisemblance telle, qu'oa m saurait l'admettre, au lieu de penser que ca projet de rencontre et toute cette sollicitude apparente ne sont que moyens de ramener^ avec plus de sûreté, à Paris, sur l'ordre du maître, la concubine de Tallien.

Mais Robespierre et ses complices ou ses agents •^ les deux mots avec cet homme sont synonymes • — ont compté sans la force attractive de Thérésia Ca])arrus, qui fait naître l'amour partout où elle passe. Le jeune Guéry et son intrigue galante déjouent le projet de réunion des deux compères Desmousseau-Taschereau avec la jeune femme 3 car, ne se souciant pas de leur escorte, puisqu'elle a celle de Guéry, qui lui plaît davantage, elle part et voyage avec ce jouvencel sans les informer de ses déplacements.

Qu'importe, puisqu'elle arrive, puisque les autorités orléanaises signalent sa mise en route sur Fontena3^-aux-Roses ? Ce Guéry qui l'accompagne ... c'est encore un argument contre elle ; tant mieux l Robespierre doit estimer que l'affaire marche bien.

Seulement, il faut serrer de près cette gaillarde, et Taschereau s'y emploie d'une excellente manière avec son Pylade-Desmousseau.

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Grâce à eux, l'on ignore aucun des pas, aucune des démarches de Thérésia ; c*est par leurs soins qu'elle loge dans les immeubles Duplay (et non Duplex), où il sera si facile de mettre la main sur elle et sur ses gens à la bonne heure choisie.

En attendant, bien dupée, elle s'inquiète, ells s'alarme, elle s'affole. — Bon !

Desmousseau lui conseille de rompre avec Tallien. -— Parfait !

Ou de fuir à l'étranger. — Meilleur encore ! Tout cela est exquis pour la compromettre. En revanche, à ce métier — s'il était sincère, s'il n'était pas comédie jouée d'accord avec Robespierre— Taschereauet Desmousseau galoperaient à l'échafaud.

D'où vient donc qu'ils ne sont pas même arrêtés, lorsque l'ordre écrit de la main de Robespierre^ porte que la Cabarrus, femme Fontenay , sera incarcérée, ainsi que les personnes qui se trouvent avec elle ?

Taschereau ne se dissimule pas qu'il y a là du louche dans son récit, car il ajoute :

« Mon ami et sa femme furent donc com» < pris dans l'arrestation, et ce fut à grand'. 4 peine que, s'étant réclamés de moi, on con« « sentit à les laisser chez eux avec deux « gardiens. >

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Cette comédie est piteuse ! Comment le général Boulanger n'arrête-t-il pas Taschereau tout le premier ?

Mais, attendons ; la suite corse l'intrigue : 4 Grand bruit chez la famille Duplay : cette 4 maison leur appartenait ; je l'avais fait louer 4 à mon ami. lya cito^'enne Cabarrus-Fontenay 4 s'y était réfugiée ; j'étais donc un conspirateur I 4 Quelle nuit affreuse ! » etc.

Là, Taschereau avoue qu'il a compromis sa tête... et se dérobe dans le silence, c'est-à-dire sans expliquer comment il s'en tire... parce que la seule explication plausible, c'est qu'il exécute en réalité les ordres de Robespierre (i).

Ah ! le dictateur est alors bien armé contre Théfésia !

Ses espions lui ont fait connaître tous ses actes depuis son départ de Bordeaux, à compter de sa frasque avec Guéry jusqu'à ses préparatifs d'éva- Bion à l'étranger. — Qui se sauve n'est-il pas cou-

(i) M. Ch. I/Hcretelle, dans ses souvenirs de la Révolution intitulés : Dix années d'épreuves, parle d'un Desmousseatix, chassé de la municipalité (?) par la Commune du 10 août «t qu'il a connu près de Rouen. Mais, faute de renseignements assez circonstanciés sur ce Desmousseaux, on ne sanrait dire s'il a quelque rapport avec celui qui est donné comme ami d« Thérésia. D'ailleurs, en admettant que ce fût le même per- •M&nage, il pourrait avoir été seul de bonne foi et dupé paf Taschereau, agissant, sans qu'il le sût, à l' instigation dcRobcs»

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pable ? On abat une tête avec moins que cela eu juin 1794 !

Mais on veut ensevelir Tallien sous Tignominie de sa maîtresse. Or qu'a-t-elle comploté avec le Conventionnel lorsqu'elle Ta revu, soit à Fontenayaux-Roses, soit à Paris, où ils ont festoyé dans le meilleur restaurant du Palais-Royal, et avec quel argent ? Celui qu'ils ont volé à Bordeaux ?...

Cette « Messaline ï> a-t-elle été déposer ses trésors chez Gilbert, le notaire dans le domicile duquel elle a couché ?... Est-ce encore un amant, celui-là ?.., Ne regorge-t-elle pas de biens, puis» qu'elle a pu acquérir une commission de salpêtre (alors qu'elle ne peut toucher ses revenus) ?... Où a-t-elle pris l'argent nécessaire à l'acquisition de cette affaire et à la mise en travail d'ouvriers dans une maison de Chaillot ? Est-ce sur les ran« çonnés de Bordeaux ? Brival, Monestier, Ysa« beau, qui lui donnent des certificats de complaisance, n'ont-ils pas été aussi ses amants ?... Et Frescheville, et Sagon, et Félix I^epeletier ?.., Comment ne pas voir que le rapport du général Bouxanger est un véritable réquisitoire contre Thérésia ?

lyC i«r juin, les deux amants de Bordeaux sont séparés moralement par toutes ces manœuvres, comme ils sont séparés de fait par l'emprisonnement de Thérésia, qu'il ne faut plus laisser com-

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