‹ La belle TallienChapitre 4 sur 31 · I.A BHI.I.E TAI,I,IEN · texte numérisé non relu

I.A BHI.I.E TAI,I,IEN

Nous n'avons pas la date de sa naissance; mais, si Ton suppose qu'il avait i8 à 19 ans lors de l'expédition de Lafayette en 1777, il devait avoir, en 1785, 26 à 27 ans.

Or, à cet âge, déjà un peu assagi par son expédition en Amérique, prêt par ses idées à siéger bientôt à l'Assemblée des Etats généraux, il semble difficile qu'il ait pu s'é-^rendre de Thérésia et risquer de se compromettre avec elle en des lendez-vous nocturnes à Méréville.

Thérésia, quelque belle et femme qu'elle fût déjà, n'avait — ne l'oublions pas — que 12 ans et demi (i).

On peut objecter qu'elle venait pourtant de séduire, fort peu de temps auparavant, son oncle Galabert, encore moins jeune que I^aborde de Méréville; mais ce Galabert n'avait ni l'éducatio.i ni l'instruction de Méréville, et la situation sociale de ce dernier, en 1785, lui donnait un poids que l'oncle Galabert n'eut jamais.

En résumé, on ne peut réfuter, pour ces seules causes, l'assertion de Vinconmiy auteur des mé-

(i) n y e t bien au XVIII' siècle, dans l'aristocratie, quelques fillettes mariées à 13 ans ; mais les uaions si préc > --^s furent très rares, et l'on constate dans tous les mémoires Ju temps qu'on avait alors à l'égard de l'âge normal du mari ^ ire pour les deux sexes des usages peu différents de ceux d'aujourd'hui. On considérait connue presse trop ieuue xu"^ mariée de 16 ans»

moires cités par Forneron; mais il paraît plus vraisemblable d'attribuer l'intrigue de I^aborde Méréville au deuxième ou au troisième fils du marquis de Laborde, en supposant que le théâtre de ces amours, c'est-à-dire le domaine de Méréville, donna lieu à une erreur dans la désignation nominale.

lyaborde de Marclieville^et son frère, Laborde de Boutervillers, deuxièm,e et troisièm^e fils du banquier de la cour, ne sont pas moins enthousiastes que leur aîné : de Méréville.

Tous deux dans la m-arine, ils ont le grade d'enseigne de vaisseau vers la fin de 1784 ou au commencement de 1785, lorsqu'ils s'enflamment d'une ardeur d'aventures et de découvertes aux nouvelles des préparatifs de la fameuse expédition de lya Pérouse.

Ils supplient leur père d'user de son Tmmense crédit auprès de Sa Majesté pour obtenir qu'ils soient adjoints au célèbre navigateur, disant qu'ils s'engageront plutôt comme simples matelots, s'il le faut, pour être de cette expédition.

lyC marquis de lyaborde, qui n'a jamais rien \^oulu demander au roi, cède au désir de ces deux enfants qu'il chérit et fait la démarche sollicitée.

Il est impossible d'ajouter un seul nom aux cadres des équipages de I^a Pérouse. Néanmoins, la reine obtient -pour le marquis de lyaborde cette

6â ; tA Bntin TAi,i,mîî'

faveur impossible, et lui remet les brevets d'enrôlement de ses deux fils, désignés, l'un pour le vaisseau L'Astrolabe, l'autre pour le second navire de l'expédition, La Boussole.

On a cru voir, dans cette séparation voulue des deux frères, une intention maternelle de la reine Marie- Antoinette, soucieuse de ne pas leur faire partager les mêmes risques sur le même vaisseau.

Mais cette intention touchante fut indirectement la cause de leur perte.

I/C le' août 1785, l'expédition de lya Pérouse part de Brest. lyC 13 juillet 1786 (et non pas, comme l'indique la Biographie Michaud, en mai), sur la côte N-O. de l'Amérique, à Port-aux-Français (i), dans une reconnaissance sur la côte, les deux frères périssent à la fois sur des brisants à l'entrée de la baie.

En aucune circonstance, jusque-là, ils n'avaient été réunis; mais la mer était si calme, l'exploration à faire paraissait comporter si peu d'imprévu, que « l'on crut pouvoir céder, en cette seule occa- * sionj au désir qu'ils avaient témoigné d'aller se « promener et chasser ensemble ; car c'était près- 4 que sous ce point de vue que nous avions envi- « sage la course de nos canots, que nous croyions

(i) Par 58° 37' de latitude nord et 149° 50' de longitude ouest. I/'île du Cénotaphe est sans doute actuellement l'île Tchitchagow (territoire d'Alaska, u. s.).-

4 aussi peu exposés que dans la rade de Brest « lorsque le temps est beau » (i).

I^aborde de Marchainville commandait l'un des canots de VAsirolahe,Qt se trouvait encore dans la baie à un quart de lieue des brisants. « lyors- « qu'il vit la biscaïenne (2) de La Boussole^ com- « mandée par M. d'Escure, chef de l'expédition, « en perdition sur les brisants de la passe, poussé « par une générosité sans doute imprudente, puis- « que tout secours était impossible dans ces cir- « constances, ayant l'âme trop élevée, le courage « trop grand pour faire cette réflexion lorsque « ses amis étaient dans un si extrême danger, il « vola à leur secours, se jeta dans les m,êm,es bri- « sants, et, victime de sa générosité et de la déso- « béissance formelle de son chef, périt comme « lui. » (3)'

lya Pérouse, avait en effet, tout particulièrement recommandé à M. d'Kscure, son premier lieutenant, chef de cette petite expédition-promenade, de ne point s'approcher de la passe si elle brisait.

Quant au quatrième fils du marquis de I^aborde

(i) Relation de l'accident faite par M. de I^angle à La Pérouse le 13 juillet 1786.

(2) Bmbarcatioa à voiles plus importante que les canots.

(3) Relation de l'accident à I/a Pérouse par Boutin, commandant le petit canot de La 5aM5^oJ«^^.comme,Matdb.aits.« ville cojnniaûdait,celiii,de r^5^yo/aè«»/

70 Î,A B'KIJ.IÎ TATXIKÎT

Alexandre, I.ouis-Joseph, comte de Laborde, il a, lui aussi, marqué l'enthousiaisme de sa nature par la surabondance de son activité et de ses travaux. Mais il est né en 1774, un an après Thérésia, et sa jeunesse, en 1785^ Técarte d'emblée du champ des h3q)otlièses.

Marchain ville et Boutervâlliers sont les plus ardents des fils du marquis. I^eur enrôlement dans l'expédition de lya Pérouse, leur fin si touchante, si généreuse, témoigne de la fougue de leur caractère.

S'ils étaient au dom.aine de Mércville auprès de leur père, en attendant la décision de I^a Pérouse au sujet de leur enrôlement, ou même simplement le départ de l'expédition, ils ont pu se rencontrer avec les Cabarrus, invités par le marquis de Saborde entre le commencement et le milieu de 1785.

L'un d'eux put s'éprendre éperdument de Thércsia — qui sait même, s'ils ne furent pas tous deux conquis subitement par cette jeune Circé, et s'il n'y eut pas alors entre ces jeunes cœurs, si généreux, entre Marchainville et Boutervilliers, un combat intime de dévouement se terminant par le sacrifice de l'un au profit des amours de l'autre ?

Thérésia marqua probablement, eti ce cas, une préférence qui détermina la réserve du moins favorisé des deux frères.

Quant aux rencontres nocturnes des amoureux dans le parc du domaine de Méréville, elles n'ont rien d'invraisemblable, étant donnée la tournure d'esprit très romanesque des jeunes gens et de M^^» Cabarrus, surtout si elles étaient favorisées par une disposition du château telle que Thérésia ait été logée, par exemple, au rezde-chaussée ou dans une pièce ayant une sortie facile sur le parc.

I/a nièce de l'oncle Galabert savait certainement qu'on l'avait conduite à Paris pour l'y marier le plus tôt possible. Elle devait considérer comme très avantageux un établissement avec l'un des fils du marquis de I^aborde, et cette visée devait être partagée par sa mère, dont l'esprit avait été et pouvait être encore aussi romanesque que le sien.

Tout, jusqu'à la similitude des situations de François Cabarrus et du marquis de I^aborde, favorisait une telle conception.

Ces rencontres nocturnes n'étaient évidemment pas sans danger^ et c'est ce qui dut décider le marquis de I^aborde à les empêcher dès qu'il en eut connaissance. Néanmoins, le caractère de moralité élevé des fils de l'éminent financier ne permet guère de supposer que l'amoureux agréé ou encouragé par Thérésia ait abusé de son penchant ou de sa coquett erie.

?3 tA unitt TAUIKî^

La droîture,la simplicité du marquis de t/aborde, qui ne se parait jamais de sou titre, portent k penser qu'il n'aurait pas fait obstacle à l'uniori de l'un de ses fils avec la jeune Cabarrus, si celle-ci avait été sérieusement compromise par l'un de ses enfants.

.l/cs entrevues nocturnes des amoureux ne furent probablement pas très innocentes ; car Tliérésia était trop séduisante, trop affolante même, pour n'inspirer qu'un amour purement idéal. Mais, s'il y eut, après les premiers aveux réciproques, des baisers échangés, si ces baisers eurent le caractère le plus voluptueusement eni* y tant, s^. même les caresses osées et reçues furent luxurieuses, tout porte à penser que la virginité de Thérésia n'en subit point d'irréparables dom« mages, et qu'elle apporta plus tard au chevalier de Fontenay, son premier mari, un « capital de jeune fille » à peu près entier.

De la durée de ce galant comnxerce et de sa rupture, on ne sait rien. Néannioins, si tout porte à croire que l'idylle fut cpurte, c'est-à-dire bientôt interrompue, le détail des rencontres nocturnes révélées indique, en outre, qu'elles furent découvertes par un indiscret qui les fit connaître; car Tliérésia et sa mère elle-même se fussent gardées d'en souffler 'mot, et les fils de I^aborde étaient des ieunes gens trop délicats^ d'une âme troçi

tA ^tlVt TAT,I,n5îT 73

ftobîe — leurs enthousiasmes et leurs dévouements le prouvent — pour s'en vanter.

1,3, dénonciation^ en raison de son caractère, mais aussi en raison de l'heure où les amants se rencontraient, dut être le fait de quelque personnage des « communs » en exploration de chambrière. !

' I/C mystère des amours de Thérésia et de l'un des fils de Laborde étant dévoilé au marquis, on conçoit qu'en dépit de la bonté, et de l'indulgence dont les mœurs du temps l'animaient peut-être, celui-ci trouva, dans son affection même, pour ses enfants, un motif suffisant d'alarmes pour s'opposer, au moins provisoirement, au projet d'union légale des jeunes gens.

I/atrop grande beauté, dans le mariage,a toujours été un dangereux élément du bonheur de s époux, lye marquis de I^aborde n'aurait pas été un bon père, s'il n'avait pas i^ris souci de l'excès de charme de Thérésia, en voyant l'irrésistible séduction de cette tentatrice terriblement aggravée par sa déconcertante précocité.

Pour l'avenir de son fils et l'honneur de sa descendance éventuelle, il frémit assurément en songeant aux aventures promises par le destin à une telle charmeresse dans une société licencieuse et démoralisée comnie celle de la fin du XVIII» siècle.

74 i/A T^nttn f AumN

1^11 lionunc ce cccur, de tact et de cour, en diplomate consommé, il sut couvrir d'un prétexte habile et sans équivoque un congé donné dans les formes les plus gracieuses, mais sans ajournement, aux dames Cabarrus.

Quant à ram,ant de Thérésia, s'il était l'un des deux jeunes officiers de marine admis à riionneur de participer à l'expédition de La rérouse, comme nous le pensons, il se trouvait d'autant moins en mesure de penser à contrarier les vues du marquis, qu'il lui fallait se tenir prêt à rejoindre son poste, soit à bord de La BouS" sole, soit à bord de V Astrolabe , et qu'en tout cas, la « grande petite » Cabarrus ne pouvait être ni épousée ni enlevée à l'âge de 12 ans et demi sans déshonorer son ravisseur par le seul fait de son âge.

Tout cela ne repose évidem.ment '^pas sur une base solide. Nous venons d'échafauder, pour ce petit roman, en pleine fantaisie romantique.

Ceper^lant, il est indubitable que les Cabarrus et les de Laborde se connurent dès le milieu du XVIIIe siècle à Bayonne, et qu'ils eurent des relations d'affaires, au moins indirectes, parce que leurs situations respectives à la cour de France et à la cour d'Espagne, font de cette hypothèse une euasi-certitude.

Dès lors, comment se peut-il faire, sans quelque mystérieuse cause, que Thérésia n'ait jamais dit un mot de ces de Saborde ?

Comment se fait-il que le banquier de la cour, si bien placé pour faciliter plus tard son mariage, ne se soit pas employé à cet eiïet ?

Ce n'est pas par les de I^aborde que les dames Cabarrus connurent les Fontenay mais par M°*« de Boisgeloup Enfin, parmi les familiers de Thérésia, devenue en 1788 M^^ de Fontenay, et qui reçoit alors beaucoup, tant dans son hôtel de l'île Saint-Louis qu'à Fontenay, l'on ne cite jamais un de Ivaborde.

Thérésia, qui n'a jamais fait grand mystère de ses galanteries avant d'être contrainte au silence sur sa vie privée par son mariage avec le comte de Caraman, ne s'est pas contentée de laisser dire tout ce que l'on a voulu sur son compte; elle a parfois elle-même avoué à des* confidentes ses faiblesses.

Nous verrons ainsi bientôt la marquise de Lage de Volude, en 1793, à Bordeaux, un peu stupéfaite, sinon choquée, de l'entendre lui faire part de ses sentiments secrets pour un autre amant que Tallien.

Elle n'a pas caché qu'avant d'être unie à M. de Fontenay, elle eut d'autres prétendants, qui ne lui furent pas tous également indifférents.

y6 tÀ lèntit TAum^

Pourquoi il'a-t-elle donc jàniàis dît uti mot nî du msLrquis de I^aborde ni de ses fils ?

Puisqu'il est presque impossible de penser ^jU'éllè ne le^ connut pas, il est plus logique de S()Ui)çohnèr que cette aventuré incertaine fut réelle, et fit Utie vive impression sur la jeiine fille.

At^rèS riritrigiiè de l'oncle i^alâbert, préparée à l'amour par cette conquête, même si celle-ci ne fut qti'uh enfantillage très anodin de sa part, tUe put fort bien s'éprendre sincèrement de l'un des filé du marc[Uis de Laborde, qui, jeune, riche, ardent, assuré du plils brillant avenir, et peutêtre fort séduisant lui-m,ême, avait certàineinent en tout caSjplus d'attrait par tant de mérites qu'il n'en fallait poUr exciter Une petite -fille-femme aussi prédestinée aUx passions.

tJn premier amôUr, pour Une jeune fille, garde toujours un prestige ineffaçable. Thérésia ne fut peut-être si mUetté à l'égard de celui-ci que parce qu'il fit une impression profonde sur son esprit.

Il y eut, dans sa vie galante, remplie de caprices éphémères ou violents. Une telle absence d'âfîec. lion réelle, qu'on est trè^ tenté de lui prêter au moins cet amour-là, au moment où son cœur s'ouvrait à d'autres sentiments que ceux du ptemier âge.

Il n'est pas impossible qu'en dépit de sa vanité excessive Jet de l'égoïsme tésultàiit Jle^e^éfaut,

I,A BICI.T.E TATXmN 77

elle ait été capable d'un peu d'attachement vrai, alors que cette vanité n'était pas encore la dominante presque exclusive de son caractère.

Mais, en admettant même qu'elle n'ait pas été portée, par une délicatesse et une sensibilité sans autre exemple dans sa vie, à garder le silence sur cette ptëmière tendresse, il est plaUsible de penser que l'àmour-prôpre dut lui interdire d'en jamais parler pour bénéficier de là discrétion du marquis de I^abbtdè sur la cause de s6h renvoi de Méiéville.

lyK voYAGiî DE François Cabaxkus a Paris et son séjour dans i.a capitai^ : 78-82. — Thérésia essaye de s'initier a quei^ques arts

d'agrément : 82-85. — lyA NUI^UTÉ GÉNÉRAI.E DES PERSONNES DE SA CI.ASSE A I.A FIN DU

XVIII« SIÈCI.E. — La vie de plaisir et la licence qui démoralisent la jeune Espagnole : 85-9 l — Comment Thérésia se prépare au maiilage : 92-i06. — son refus

DU PARTI lylSTENAY ET l'ÉCHEC QU'ELLE SUBIT AUPRÈS DU MARQUIS DE DUCREST ; IO6-I08.

Paris

La famille Cabarrus n'est plus en viilégîaturt, mais réside à Paris, lorsque le financier vient la rejoindre et fait signaler sa présence en juin 1785 par la brochure qui le disculpe, ou tente de le disculper, des propos discréditants tenus sur soa compte par Mirabeau.

!En dehors des « affaires » — car il est possible qu'il en ait traité ou tenté pendant ce voyage — que fait-il ?

On dit qu'il s'occupe de produire Thérésia dans le monde^ et qu'il achète un hôtel place des Victoires. Mais rien ne corrobore ces deux affirmations.

Nous avons déjà fait observer que ses lourdes responsabilités politiques et financières à la cour d'Espagne ne lui permettaient assurément point de faire tm long séjour d'agrément à Paris.

Tout porte à croire qu'il n'y demeura pas plus de quelques semaines^ pendant lesquelles il dut beaucoup cîrculer, sortir, se promener pour admirer la grande ville et Versailles, qu'il n'était pas sûr de revoir 'Jamais et qu'il ne lui était pas seulement agréable, mais utile aussi sans doute de visiter.

Vit-il alors la famille de I^aborde ? C'est possible, mais c'est douteux, puisque aucun document ne le mentionne, et que Xhérésia fut toujours muette à ce sujet.

IvC banquier de IvOuis XVI n'étaif peut-être alors ni à Paris ni à proximité de la capitale ? I^es dames Cabarrus, si elles avaient été écartées de Méréville peu de temps auparavant, comme nous l'avons supposé, ne durent pas engager M. Cabarrus à entreprendre un voyage pour aller saluer son éminent confrère,

86, ftA TiUlX^ TAI^WEîT^

Kîi revancîie, il fréquenta certaînemetit î'iiôtel Boisgeloup et les familles amies de la veuve du seigneur de la Mancelière, auxquelles il fut présenté par cette excellente personne.

Il vit aussi le comte Bertin, qui fut contrôleur général des finances — avec lequel il avait eu sans doute des rapports d'affaires — puisque le comte de Paro}^, dans ses mémoires (i), dit l'avoir rencontré une fois, avec la jeune Thérésia^ chez ce personnage

Néanmoins, ces allées et venues, ces visites pendant quelques semaines ne permettent pas de dire qu'il vint à Paris pour produire sa fille dans le monde afin de la marier. Ce fut M^^^^ Cabarrus et M°i« de Boisgeloup qui remplirent ce rôle, et surtout cette dernière, qui réalisa, deux ans et demi plus tard, le but des Cabarrus.

Quant à l'hôtel qui aurait été acheté par le financier place des Victoires, il semble prudent, comme nous l'avons indiqué, d'émettre un doute à l'égard de la réalité de cet achat, puisque l'immeuble dont il s'agit ne figure pâs au nombre de ceux qui furent donnés en dot à Thérésia, et qu'il n'est mentionné dans aucun document positif.

Il y eut peut-être « location avec promesse de vente » : en ce cas, le silence gardé sur cet hôtel

(i) Mémoires du comte de Paroy, page 378.

T,A BBIXE: TAI.USN- 8r

par les Cabarrus et les Fontenay s'expliquerait I)ar la non-réalisation de Tacliat projeté.

Comme les étrangers qui visitent une ville où ils ne sont pas connus et où ils ne doivent pas se fixer, François Cabarrus ne se contenta probablement pas de voir les monuments et les promet nades ; il dut recherclier aussi les curiosités pari* siennnes sans trop s'inquiéter si elles étaient de très bon ton.

Rien n'empêcîie de présumer qu'il alla voir ainsi, soit seul, soit avec Thérésia — car il ne devait pas tenir beaucoup à s'embarrasser de sa femme et de ses fils dans ces promenades, tandis qu'au contraire il pouvait être flatté d'être vu avec sa fille — le Palaîs-Ro3^al, les Porclierons, les petits théâtres et quelques autres lieux de plaisir encore inconnus de Thérésia, parce que l'on n'aurait pas osé l'y conduire avec sa m,ère et ses deux frères.

Avec toute la famille, en revanche, François Cabarrus eut sans doute la fantaisie d'aller « souper » , un beau soir d'été, sur le bord de la Seine, en face des Invalides, dans l'une des meilleures guinguettes du Gros-Caillou et d'y goûter de ces matelotes d'anguilles si renommées, qui ne coûtaient pas moins d'un louis d'or aux gourmets de poisson de rivière.

lya satire de Beaumarchais Le mariage de FU garo est encore dans sa première vogue, et le

82 I^ BEU.IÎ TAW^mN

voyageur ne manque pas assurément d'allei: voir cette fameuse i^ièce.

Mais le temps a passé avec une rapidité vertigineuse au milieu de tant d'aperçus si nouveaux pour le financier. Il lui faut retourner à Mardrid, où ses affaires l'appellent, où il sait que de nombreux jaloux pourraient Itii nuire dans l'esprit du Roi et des grands personnages de la cour d'Espagne, qu'il doit ménager.

Repart-il avec ses fils ? On n'en sait rien, mais c'est peu probable. A Madrid ou à Caravanchel, ces jeunes gens l'embarrasseraient ; il ne pourrait s'en occuper autant que M»« Cabarrus à Paris, Tout porte donc à croire qu'ils restent dans la capitale avec leur précepteur jusqu'au moment (lu mariage de leur sœur, et qu'ils ne retournent en Espagne, avec leur mère, qu'après l'établisse-r ment de Tliérésia.

François Cabarrus parti, l'existence de ceux qu'il laisse dans la grande ville, où tant d'événements imprévus sont presque à la veille de se produire, va se partager entre l'étude et les plai» sirs, mais d'une façon fort inégale. I^es fils du financier ne feront pas grand'cliose; les dames Cabarrus ne feront presque rien.

Peut-être donne-t-on à Tliérésia quelques « maîtres d'agréments », mais ce n'est pas bien sûr. Pourtant ii ^st pcrniisc^ç Je supposer^ car, pln^

tard, le comte de Paroy dira dans ses mémoires ( i ) qu'il Ta trouvée à Bordeaux en 1793, entourée d'un véritable étalage de ses arts d'agrément : tapisserie, miniature, peinture à l'huile ou à l'aquarelle, piano, harpa, guitare, etc.

Or, ce n'est pas après son mariage qu'elle aura le temps de prendre la moindre teinture de ces diverses applications. Son train de maison, ses visites, ses réceptions, ses plaisirs, et surtout ses intrigues l'absorberont trop pour cela. C'est donc forcément de 1785 à 1788, pendant deux ans ou deux ans et demi tout au plus, qu'elle pourra s'initier — bien superficiellement — aux arts du dessin, aux petits « ouvrages de dame » à pré» tention artistique et à la musique.

M°^« de Genlis — qui fut, d'après ses propres mémoires, une harpiste merveilleuse — a mis la harpe à la mode. Thérésia ne peut donc se dispenser d'apprendre à pincer, sur cet instrument, quelques arpèges. Elle apprend aussi, sans y mettre plus d'acharnement, à plaquer quelques accords sur le « piano-forte », pour s'accompagner ou pour déchiffrer l'ariette en vogue. Mais, sur toutes ces études, son application reste assurément très faible, puisque plus tard, c'est-à-dire lorsqu'^le voudra briller par n'importe quel

.(i) Mémoiris du comU de Paroy, page 380 et suivantes.

?4 XA BEtI<E TATXIKN

nioj^cîi, SCS plus enthousiastes admirateurs avoueront qu'elle est bien médiocre dans toutes les manifestations artistiques qu'elle esquisse.

A la fin du XVlII® siècle, la comédie de société fait fureur : tout le m,onde joue dans les salons beaucoup plus qu'aujourd'hui (i). Thérésia dut tenir deci, delà quelques bouts de rôles, et ces vagues essais de sa jeunesse expliqueraient comment elle osa plus tard tenter de briller encore par la récitation — sans d'ailleurs y réussir mieux que par la musique et la peinture.

Néanmoins, si elle n'a jamais été tenue pour artiste, mêm.e dans les milieux si complaisants où elle recueillait tant d'homi.m.ages à la fin du XVIII^ siècle et jusqu'après le Consulat, sa voi:c

(i) « Le théâtre tenait une grande place clans la vie sociale 'à cette époque : trois fois par semaine, on jouait les chefsd'œuvre, de la scène française. Tout ce qui avait rang à la Cour et dans le monde se disputait les places ; dans les entr' actes, on se réunissait au foyer. Les habitués se livraient aux discvissions, aux commentaires les plus animés; les vieilles traditions comme les idées nouvelles avaient leurs défenseurs ; c'était pour la jeunesse une excellente école... »

...« J'étais à la première représentation du Fie^aro de Beaumarchais : il n'y en eut jamais de plus brillante ; l'ardeur pour y assister était telle que plusieurs femmes du plus haut rang ont passé la nuit qui l'a précédée dans les loges des actrices, La pièce avait été interdite par la police ; l'interdiction avait été levée sur les instances de la Reine. La noblesse et la Cour allaient ainsi au devant des critiques les plus redoutables, des traits les plus sanglants. (^Mémoires du chancelier Fus-

étant cîiarmante, et son aplomb imperturbable lui permettant de n'être jam^ais embarrassée dans son maintien j elle eut certainement quelques succès quand elle chant a. Elle aurait pu en avoir bien davantage, si elle avait pris la peine de travailler sa voix comme elle étudiait, dès 1785, ses parures et son art de séduire.

Sauf d'assez rares exceptions, les fortimés de la fin du XV^IiI" siècle ne font rien. Ils n'étudient rien, ils ne produisent rien.

Toute leur activité — mais en cela elle est prodigeuse — se dépense en distractions, en fêtes, La vie, pour eux, est un tourbillon d'amusements incessants. Bals, soupers, théâtre ou comédies de salon, chasse, parties de pêche, fêtes villageoises et le jeu — un jeu effréné où des fortunes s'engloutissent en une soirée — font veiller souvent jusqu'à l'aube.

Epuisé, on dort jusqu'à onze heures du matin ou deux heures de l'après-midi... puis on s'habille et l'on recommence.

M°»« de Genlis, femme auteur particuHèrement sérieuse dans la foule des écervelés du temps, l'une des très rares personnes qui travaillent, ne consacre guère que deux à trois heures par jour à l'étude.

Elle passe souvent les deux tiers d'une année en visites^dc plusieurs semaines . ou dg^ glusieujs

Page 1