ACTE I, SCÈNE I
Le rétablissement imprévu du vieillard De madame DorFeuil a hâté le départ.
Sans nous en prévenir et sans être attendue ,
Elle est, hier au soir, au logis descendue.'
Elle ne pouvait plus s’.arracher de nos bras.
Après raille transports, après un côurt repas.
Il m’a fallu près d’elle employer la prière Pour l’obliger à prendre un repos nécessaire.
Mais combien son projet sourit à notre amour! C’est chez nous désormais qu’est fixé sou séjour. Nos soins , à ses vieux ans prodigués à toute heure Sauront lui faire aimer sa nouvelle deqieure. L’accord qui règne ici doit plaire à ses regards.
Et nous l’entourerons de respects et d’égards.
De l’avoir avec nous mon Elise est charmée :
Elle aime tant sa mère ! elle en est tant aimée !
Je partage sa joie , et cet heureux retour Vient embellir encor la fête de ce jour.
Nous vivrons en famille , et ma maison tranquille Du bonheur domestique, est à jamais l’asile.
Eh quoi ! ta belle-mère est ici!... Je frémi.
DARCY
D’où vient donc cet effroi? . '
GERARD
, . Pardonne, mon ami.
Ta madame Dorfeuil, je la connais à peine :
Ainsi je n’ai contre elle aucun sujet de haine.
C’est un ange , d’accord ; j’y consens , je le croi :
Mais elle est belle-mère , et c’est assez pour moi.
Ce nom dont on se sert pour désigner encore .
La marâtre opprimant l’orphelin qu’elle abhorre ,
Ce nom seul me fait peur, Darcy : j’en connais tant Qui de goûts et d’humeurs diilèrent , et pourtant ,
Sur un point malheureux se ressemblant entre elles , Amènent au logis le trouble et les querelles!...
L’une , lançant toujours des mots durs et piquans , Gourmande lés valets et les petits-enfans :
Parcourant la maison , tracassière , bavarde ,
On entend tout le jour sa voix aigre et criarde.
Tout ce qu’on fait est mal ; toujours prête à fronder, Elle vous contredit et s’enroue à gronder ;
L’enfer est préférable au logis qu’elle habite.
L’autre , de ses amis recevant la visite ,
S’inquiète fort peu s’ils peuvent vous gêner ,
Et chez vous , sans façon , les retient à dîner. D’inconnus , chaque jour , la table est entourée 5 Même elle les invite à passer la soirée ,
Et j’ai vu deux époux , enrageant de bon cœur , S’enfuir , pour être seuls , chez le restaurateur.
De l’une la tendresse est souvent fatigante ;
Elle est pour ses enfans d’une humeur exigeante ;
Elle veut que toujours ils soient à ses côtés :
S’ils la quittent, soudain scs nerfs sont irrités 5 Son amour s’inquiète , et la voilà qui pleure :
C’est qu’on ne l’aime plus ; c’est qu’on veut qu’elle meure , Elle jure de fuir des enfans trop ingrats :
Mais tout en le jurant , eUe ne les fuit pas.