‹ La Bénédictine de l'ancienne abbaye de FécampChapitre 22 sur 25 · LA DISTILLERIE DE FASRENEPDIC RENE · texte numérisé non relu

LA DISTILLERIE DE FASRENEPDIC RENE

| NSTALLÉ dans une humble cellule, entre ses livres, ses cornues et ses alambics, le moine Bernardo Vincelli avait commencé par poursuivre ses recherches comme un simple divertissement. Plus tard, quand il lui fallut fournir aux religieux, ses frères, autant de cordial qu'en réclamaient les soins aux malades et les devoirs de charité à l'égard des hôtes, ce fut à peine s’il s’enferma dans un laboratoire moins exigu et qui offrait à ses travaux plus de commodité.

Avant donc de commencer notre promenade à travers les locaux industriels de "La Bénénicnne”, édifiés sur les dépendances de l’ancienne Abbaye, il semble qu'un pèlerinage s'impose vers le passé, — une visite à la cellule disparue du moine.

Nous surprenons le pieux bénédictin au moment même où toute sa conscience et son savoir s’appliquent à préparer cette liqueur dont son génie inventif a pressenti les vertus. Bernardo Vincelli vient de se détacher d’un livre sur lequel il a longuement penché son front : c’est un traité écrit en grec par Zozime le Panopolitain sur « Les Instruments et les Fourneaux ». Depuis des jours et des nuits, le moine médite sur ces pages, et voici que sa main se tend vers une feuille de parchemin, sur laquelle une étrange figure est tracée : il semble que ce soit quelque dragon fabuleux dont le corps étroit et fluet supporte, comme celui de Cerbère, trois têtes joufflues : Bernardo Vincelli a écrit sous cette figure le nom de l’appareil bizarre qu'elle représente : c'est la « Chrysopée de Cléopätre », le plus ancien des alambics que l’on connaisse.

Le moine étudie, il rénove. Il perfectionne l'antique « chrysopée ». Déjà il a tenté l'expérience : il a

vu la pourpre du vin qui était entrée dans l’alambic fière de son éclat se volatiliser dans la prison de verre, s'éclaircir, s’alléger, se transformer, devenir tout âme, une flamme de vie, dont le reflet, à travers les temps,

éclaire d'un fixe rayon de gloire l’austère visage du bénédictin.

Fac-simile

de Fé

où ils

ces gosiers

afin de le

La vue du

time d’une

doigts dans

entendre la —— l'œuvre de

de

achèverait d

de bouteille

aux Armes de l’Ancienne Abbaye

camp.

se rafraichissaient de la grande

avait pas jusqu'aux enfants de chœur,

normands.

litres de Bénédictine -qui emplissent ces foudres prodigieux.

Evidemment un tel spectacle mettrait la modestie du pieux bénédictin à une épreuve rude. Il croirait que l'Esprit Malin l’a fait descendre

voix qui lui

de s'exécuter par la vertu des quelques as écrites au verso d’un de tes manuscrits! »

Ces lignes-là, les voyageurs accourus des quatre coins du monde, qui, chaque année, visi

enter et de l’induire Palais où toute cette richesse est logée e lui donner le sentiment qu'il est la vicantasmagorie satanique. Il enfoncerait ses ses oreilles;

Regarde, Vincelli, regarde !

a science ! Tous ces miracles continuent

et

Que diraitil, l'ingénieux Vincelli, si quelque autre magie animait une seconde la forme de pierre dans laquelle il trône au milieu des jardins de ” La Bént- DICTINE ”, Sous l'impérissable vigne de fer qu'a tordue pour lui le marteau du célèbre ferronnier Marrou ? Que diraitil, s'il lui était permis de suivre l'allée du parterre et de pénétrer dans le Laboratoire de la Distillerie, où s’élabore aujourliqueur bénédictine ? Les regards du moine s’arréteraient, chargés d’étonsur ce double alignement de foudres monstrueux qui semblent les de quelque colonnade colossale, — telle qu’en révèrent les constructeurs € pyramides, — dressée par la reconnaissance des hommes en l’honneur des aromes divins, fils du Soleil et de la Terre.

d'hui sa nement,

embases

Certes, « le petit vin de Huet », que produisaient en ce temps-là e l'Abbaye lement dans les caves du Monastère uelques tonneaux « d’honnête cuvée septembrale ». Mais les cavistes, tonneliers et échansons, qui avaient avec ce nectar des rapports directs voyaient d’ œil le savant qui, afin d'alimenter la vie d

es vignobles

€ permettait de loger annue

un mauvais

e ses alambics, prétendait prélever une

contribution sur leurs rasades. Les disti

lations de Dom Vincelli avaient pour adversaires naturels les chanteurs prébendés qu'entretenait l'Abbaye, les clercs qui aimaient à monter le vin de Huet, si riant

dans les pichets d’étain, jusqu'aux tables

sécheresse de bouche que provoque le chant des Complies. Il n'y

ces maitrises angéliques qu'avait voulu fonder l'Abbé Guillaume de

Dijon, qui ne prétendissent puiser de l’ardeur spirituelle dans la vertu du glorieux vin de Fécamp. Tous ces gens-là étaient les ennemis ligués du chercheur. Il ne fallait rien moins que les ruses du frère cellé-

rier, alliées à la diplomatie italienne de Vincelli lui-même, pour reconquérir quelques pintes de vin sur

Il ne s'agit plus aujourd’hui d’apaiser les seules soifs des chanteurs et des clercs de l'Abbaye, mais de donner satisfaction aux exigences de l'Univers civilisé. Dom Gargantua lui-même, buvant sans discon-

tinuer, sans reprendre haleine, n’arriverait point, en une année tout Sue à épuiser les centaines de mille

de son piédestal

en péché d’orgueil.

il s’enfuirait pour ne pas CH Tout cela est

ignes que tu

ent le Palais

sa Distillerie, se sentent

Appareil à distiller ayant servi aux premiers essais de A. Le Grand ainé,

fondateur de ” La Bénédictine ”.

‘dupoef p ‘, auH2Ipeuef DT.

AYXIOLVAOAVI AT

saisis d’un ardent désir de les connaître. Non pas même les concurrents, qui ont le souci très naturel d'améliorer leurs contrefaçons, mais le premier venu, vous et moi, qui, devant ce secret nécessaire, éprouvons le vertige que Pandore et la femme de Barbe-Bleue connurent, l’une devant le coffret, l’autre devant l'armoire qu'il ne leur était pas permis d'ouvrir. Et, vraiment, ce tourment de curiosité est excusable chez des gens qui ont les yeux emplis des merveilles que la fée Bénédictine a fait surgir de terre. Ils oublient que ce qui coule là, dans ces tuyaux, c’est une bienfaisante liqueur dont ils sentent encore le goût dans leur palais, l'arome dans leurs narines : il leur semble que devant eux c’est de l'or potable qu'une sorcel-

lerie distille.

VE : - er Is ont raison et ils ont tort. Il n'y a, en effet, en tout ceci, d’autres magies que la science et l’expé

Ustensiles de pharmacie

provenant de l’Ancienne Abbaye de Fécamp

rience. Les maîtres du secret de ” La BééicriNe ” en sont si persuadés qu'ils n’ont pas hésité à lever sur leur fabrication la moitié du voile.

C'est M. Marcel Le Grand lui-même, actuellement Directeur général de ” La BénéDicrNE ”, qui, à la requête d’un curieux trop pressant, a écrit ces lignes :

€ La fabrication de la Liqueur Bénédictine exige un travail suivi et trés minutieux.

» Les plantes nécessaires à cette fabrication croissent sur les côtes et falaises de Normandie. — » Elles sont cueillies au moment de la sève montante et de la floraison. Elles sont choisies et triées avec

» un soin très scrupuleux.

accumulés dans les caves, en cette nuit du 12 janvier 1892, où le feu, aussi stupidement destructeur qu'un

» Ces plantes sont infusées ou distillées suivant l'emploi auquel elles sont destinées.

» Elles forment la base des cinq alcoolats servant à la fabrication de la Bénédictine, et ces alcoolats, additionnés d’eau distillée, sont complétés avec de vieilles eaux-de-vie de vin pur, chose assez rare et difficile à l’époque où nous sommes. Nous ajoutons ensuite des sucres de qualité spéciale et de premier choix.

» Lorsque la liqueur est terminée, elle reste en repos dans les caves pendant six mois; puis elle est montée dans de grands récipients clos, d’une contenance de 5.000 litres, où elle subit un premier chauffage à 6o° centigrades durant 48 heures : après quoi elle est filtrée et descendue dans les caves, où elle reste encore quatre mois.

» Après ce laps de temps, elle subit un deuxième chauffage indentique au premier; elle est de nouveau filtrée et redescendue dans les caves jusqu'au moment de la mise en bouteilles, ce qui a lieu trois ou quatre mois après.

Salle de rinçage des bouteilles.

» Les chauffages ont pour but d’harmoniser les parfums et d'obtenir une onctuosité et un velouté qui

» ravissent le palais au lieu de l'irriter, ce qui arrive fréquemment avec les autres liqueurs similaires. »

Voilà pour les mouvements que l’on aperçoit du dehors: quant au reste, il faut nous contenter du

témoignage d'un honnête homme de science. Le Docteur Blondin, Inspecteur des eaux minérales, qui s’est livré à une étude très documentée sur la fabrication de la Bénédictine, écrit à ce propos, : « Sans » dévoiler un secret auquel je suis tenu de toutes les façons, je puis certifier, en mon âme et conscience, » que les substances qui composent la liqueur bénédictine de Vincelli possédent séparément des propriétés » réelles et ne peuvent, collectivement, que produire une délicieuse liqueur, surtout avec les soins méti- » culeux apportés à sa préparation. »

C'est bien l'avis du public, qui ne sera pas surpris d'apprendre que la Bénédictine, avant d'arriver

sur sa table, se prépare à un tel honneur dans une retraite d'ombre dont la durée n’est pas fixée à moins de quinze mois, au fond des caves de réserve. C’est durant ces heures d'attente que tous les aromes achèvent de se fondre en un seul parfum.

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