SUITE DE L'HISTOIRE DES SCYTHES
Depuis l'expédition de Darius, les Scythes se livrèrent au commerce avec les Grecs qui avaient fondé la colonie Tomi, à l'embouchure du Danube, environ 1280 ans avant Jésus-Christ. Cette colonie avait été fondée par Néoptolème, fils d'Achille et chef des Thessaliens.
C'est là qu'Ovide fut exilé par ses compratriotes et qu'il a écrit ses Tristes. (On prétend encore en Bessarabie, et en Russie en général, qu'Ovide fut exilé à Ovidiopol ; mais on se trompe. Au temps d'Ovide et même plus tard, Ovidiopol actuel s'appelait Ophiuse. et le nom que porte actuellement la ville n'est pas très-ancien et provient de Ovtsa , brebis, et vodopoï, abreuvoir, c'est-à-dire, ovedopoï, T abreuvoir des brebis , sans doute à cause du petit vallon en forme de bassin qui se trouve au-dessous de cette localité. Du reste , les habitants ne disent pas Ovidiopol , mais bien OvedopoïL )
Au premier abord, les Scythes s'enfuirent des Grecs et s'enfoncèrent dans l'intérieur du pays ; laais bientôt îwçs. ils furent plus traitables et en-
trèrent en relation avec les étrangers, ce qui fut un coup de mort pour leurs habitudes nomades.
L'adresse des Grecs se déploya avec succès visà-vis de ces êtres confiants; on leur fit remarquer des vêtements commodes , des colifichets pour leurs femmes, des outils simplifiés; on leur fit goûter des liqueurs spiritueuses, et par ces moyens on excita entre eux des rivalités.
Le désir de posséder ces choses s'empara peu à peu des Scythes, qui finirent par les échanger contre des esclaves, parce que les Grecs ne voulaient pas autre chose.
Pour s'arracher ces esclaves, les naturels durent entretenir une guerre civile continuelle; ils faisaient même un trajet de mille verstes pour enlever des gens sans défense.
Par suite de l'extension de leur commerce avec les Scythes, les Grecs fondèrent encore plusieurs bourgs , entre autres celui d' Hermonacte , vers les bouches du Tyras et ils élevèrent la tour de Néoptolème, pour servir de phare à l'embouchure du fleuve.
Plus tard, ils s'avancèrent sur les bords du Limane du Dniester et fondèrent, à quinze milles de la mer, les villes de Niconie et à'Ophiuse (Akermann et Ovidiopol, qui sont effectivement à quinze milles ou vingt verstes de la mer). Enfin sur l'ile Tyres-
Gèles, qui partage le fleuve en deux branches, ils construisirent la ville de Tyras. (J'ai fait fouiller dans cette île, aujourd'hui déserte; mais je n'y ai rien découvert J sans doute parce que la ville était construite en bois et que pendant environ deux mille ans de terme , il a eu le temps de se pourrir et décomposer ; le sol de l'île \ du moins tout le milieu, présente un fonds délicieux et serait très-fertile si on le cultivait ; l'herbe qui y croît est d'une vigueur sans pareille et je n'ai vu, malgré les soins de l'agriculteur, aucun lieu qui présentât un gazon aussi fourni ; il est a regretter qu'on n'y sème pas des céréales , lesquelles réussiraient à merveille. D'un antre côté, les personnes auxquelles j'ai parlé de la ville de Tyras qui y avait existé, m'ont généralement contredit ; aucun des Russes auxquels j'en ai parlé ne savait cela; l'objection principale que l'on me faisait, était que l'emplacement est trop petit pour un établissement commercial, pour une ville ; mais cette objection tombe dès qu'on a foulé le sol de l'île, laquelle a huit verstes de longueur, c'est-àdire, près de deux lieues ; quant à sa largeur elle varie d'une à deux vers tes. )
Les Grecs continuèrent le commerce d'échanges avec les habitants de la Bessarabie et du voisinage, jusque vers Tan 120 avant Jésus-Christ, époque vers laquelle les Romains s'emparèrent du pays et,
par la suite, du commerce. Ils firent de Tyras le lieu central de leurs dépôts.
Il est naturel qu'Akermann fût aussi pour eux un lieu important et avec lequel ils entretenaient des relations commerciales assez étendues; des médailles romaines trouvées dans ce lieu l'indiquent au moins.
Ce fut un peu avant l'ère chrétienne que les Romains mirent des garnisons en Bessarabie, de même qu'en Valachie et en Moldavie. L'Empereur Trojan fut l'un de ceux qui s'occupèrent le plus de cette contrée ; il vint en personne faire la guerre contre les Daces et, ayant remporté la victoire sur Dècébale leur dernier roi, il fut surnommé Trajan-Dace; ce fut aussi en mémoire de cet événement qu'on éleva la colonne trajane.
Cet empereur fit creuser un canal ou fossé qui s'étendait, a ce qu'il paraît, depuis le Dnieper jusqu'au Danube ; la partie qui s'étendait du Dniester à Ismaël est encore' visible et porte dans le pays le nom de canal de Trajan. De distance en distance , le long de ce fossé , étaient stationnées les garnisons romaines. Celles-ci ne présentaient que bien peu d'utilité et absorbaient en revanche de grandes sommes, vu qu'il fallait importer presque tout ce qui leur était nécessaire pour vivre.
Outre les Scythes, il y avait en Bessarabie des Sarmates, peuple originaire de la Grande-Tatarie
en Asie, qui s'étaient introduits en Europe avant les Scythes eux-mêmes. Malgré leur rang d'ancienneté , étant moins nombreux que les Scythes , ils ne furent jamais leurs maîtres, mais leurs alliés. Ils leurs prêtèrent des troupes pour combattre les armées de Darius lors de son invasion en Scythie. Ces Sarmates parlaient une langue particulière; c'est ce qui fait dire a Ovide : Les barbares qui m'entourent parlent deux langues , la scythique et la sarmate.
Us furent toujours ennemis des Romains et les querellèrent presque sans cesse. Fréquemment les empereurs durent les mettre à Tordre par des combats réguliers. Déjà quand les Romains combattirent les Goths, les Sarmates s'étaient rendus redoutables comme ennemis de Rome.
L'an 63, ils eurent un différent avec Néron qui dut l'apaiser par les armes.
î! en fut de même avec Marc-Àurèle en 598. Malgré leur défaite, ils revinrent à la charge sous le règne de Constantin , en 407.
fis firent enfin une irruption en Gaule avec d'autres peuples, mais furent subjugués çar Attila, ou plutôt ils furent subjugués parce cruel Hongre lors de son passage en Bessarabie, dans le IVme siècle, événement qui mit fin a la domination romaine dans l'ancienne Dacie.
Quant aux Scythes mêmes, ils ne furent pas si Jiostiles aux Romains que les Sarmates ; cependant
ils essayèrent aussi de se révolutionner, entre autres ceux des bords du Danube , au commencement du jyme siècle, sous le règne de Constantin, un peu avant la dernière rébellion des Sarmates ; mais cette insubordination fut apaisée par les Cher sortîtes auxquels Constantin remit le soin de les punir; ce qu'ayant fait, ils reçurent de ce prince, pour prix de leur victoire , une statue d'or, revêtue du manteau impérial.
Depuis qu'Attila eût passé en Bessarabie et fait trembler Rome elle-même , la domination des Latins cessa en Dacie; mais il resta d'eux un monument qui dure encore aujourd'hui et qui durera encore longtemps, je veux parler des Moldaves. Cette nation parle un latin corrompu qui , au premier abord, la distingue des nations voisines et indique une origine étrangère ; la première fois que j'en entendis, je crus que c'était de Yitalien. La physionomie moldave indique aussi, en général, quelque chose d'occidental, un air qui contraste avec les figures slaves. — Les Moldaves eux-mêmes s'appellent encore Romanes, mais sans trop savoir pourquoi.
Les irruptions des Barbares produisirent en Bessarabie, comme ailleurs, le désordre et la confusion pendant quelques siècles, et, presqu'aussitôt après, l'influence russe se fit sentir pour la première fois.
Kiovo était la capitale de la Russie au IXme siècle; elle avait déjà une grande importance; ses foires, au nombre de huit annuellement, étaient fréquentées par des marchands de plusieurs pays.
Ce fut sur le Pont-Euxin qu'apparurent aux yeux des étrangers les premières forces russes. — En 955, le grand duc Igor se rendit, avec une flotte montée par dix mille hommes, devant Constantinople , ce qui fut le commencement de relations actives par la mer Noire, en vertu d'un traité que tirent le grand-duc susnommé et Constantin VI, à la fin du siècle Xme. — Le principal objet du commerce était les pelletteries. (On se rappelle que, déjà 70 ans avant l'établissement des Grecs en Scythie, une flotte, sous les ordres de Jason , avait passé la mer Noire, se rendant en Colchide.)
Avant de continuer l'histoire, il serait temps de pailer de l'introduction du christianisme en Bessarabie ; mais a cet égard on ne connaît rien de certain.
Peut-être que les soldats romains, dont plusieurs étaient chrétiens, apportèrent déjà quelques germes de cette religion ; cependant aucun fait ne vient confirmer cette probabilité. Il faut alors reculer cette époque jusqu'à la fin du Xme siècle , époque où le prince Wladimir de Russie embrassa le christianisme et le fit embrasser à toutes ses troupes, les baptisant dans le Dnièpre. Cet événement
se passait Tan 988 A. — Peu après, Wladimir épousa aussi une princesse chrétienne, Anne, fille de l'empereur romain.
Ce fut vers cette époque que commencèrent les guerres appelées croisades, qui attirèrent tant de peuples vers l'Orient. Il est peu de pays qui n'aient reçu une influence quelconque de ces guerres. En thèse générale elles ont rapproché l'Occident du Levant et ont mis en relation des peuples qui s'ignoraient même.
Les Vénitiens entre autres comprirent l'avantage d'avoir une colonie sur les bords de la mer Noire et choisirent la Crimée comme lieu d'essai.
C'est à la fin du XIme siècle , vers l'époque de la prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon , qu'ils entrèrent dans leur colonie; ils s'y occupèrent de pelletteries essentiellement. Ils en tirèrent des pays voisins; ils avaient même des barques qui remontaient le Dniester pour prendre en Bessarabie des articles à exporter pour Constantinople ou des peaux de loups pour Cafla.
Bientôt les Génois imitèrent leur exemple. Une lutte s'engagea entre ces deux peuples rivaux; la mer Noire fut témoin de leurs batailles navales., livrées , la plupart , au grand désavantage des Génois.
1 D'autres disent en 980. (Voyez entre autres Geschichte des rustitchen Reiches. — IVien , 1826.)
Cependant Constantin ople était au pouvoir des Latins, qui en avaient fait la capitale de leur faible empire , après les premières croisades , en sorte que les Vénitiens, pendant ce temps, furent maîtres de la mer; mais bientôt, en vertu d'une trame ourdie en secret, la ville tomba entre les mains de Michel Paléologue auquel on en ouvrit les portes : ce fut la ruine des Vénitiens et le plus grand avantage des Génois qui , dès ce moment , protégés immédiatement par l'empereur, devinrent les maîtres de la mer Noire.
Les Tatares convoitaient depuis longtemps les possessions et avantages des Génois ; ils ménageaient le grand duc de Russie afin qu'il ne s'opposât pas à leur dessein.
Quand leur chef Hadgi sentit qu'il pouvait le réaliser, il fondit sur la Crimée avec ses troupes, s'empara de ce pays et même étendit sa domination jusqu'en Bessarabie.
Hadgi, élevé à l'école du malheur, sut se maintenir dans cette position , soit parce qu'il ne se laissa pas éblouir par sa fortune, soit parce qu'il sut constamment se rendre agréable aux Russes.
Après la mort d'Hadgi , ses huit fils se disputèrent la couronne et firent naître une guerre civile qui se termina par la victoire de Mengli, sixième des fils. Les Génois avaient pris son parti et lui aidèrent à monter sur le trône, espérant régner ainsi
Si
s eux-mêmes par le moyen de Mengli; mais leurs ■ injustices firent que les Tatares se révoltèrent et choisirent Hdider-Gêrdi pour les commander. Celui- ; ci, trop faible pour lutter contre les Génois et leurs alliés, persuada aux Tatares d'offrir la Tauride à Mohamed second.
Cet empereur signala le commencement de son règne dans ce pays en ordonnant aux bourgeois de déposer les armes et en exigeant un tribut de vingt mille ducats. Quarante mille Génois furent alors envoyés a Constantinople pour en peupler un quartier désert. On dit que pendant le trajet de Fun des convois, parti de Caffa, un Génois nommé Simon Formario conçut le projet d'une délivrance commune et gagna ses compatriotes pour se jeter a un signal convenu sur les gardes.
S'étant ainsi emparés du vaisseau , ils le conduisirent, chargé d'un immense butin et de 500 enfants, à Moncastro (aujourd'hui Akermann; cette ville appartenait aux Génois qui en réparèrent ou construisirent la forteresse qu'on y voit encore aujourd'hui).
Tout ayant été exécuté avec une adresse parfaite, ils partagèrent le butin entre eux ; mais une dispute s'étant élevée, le commandant de la place, qui épiait un prétexte pour s'emparer de la prise , nomma leur querelle un combat, leur arrivée un attentat formé contre la ville, s'empara du tout, renvoya
l'équipage et livra les enfants au prince Etienne de Valachie.
Mahomet ÏI établit pour gouverner ses nouvelles possessions des agents qui reçurent le nom de Khans; le premier fut le même Gérai qui livra le pays aux Turcs. Ce prince fourbe , qui fut installé avec beaucoup de magnificence, fit passer les Génois au fil de Vèpèe !
Il montra vis-a-vis de chacun des princes ses voisins beaucoup de mauvaise foi et de cruauté : entre autres choses , il persécuta les chrétiens, pilla plusieurs villes, comme Belz en Bessarabie, passa même la Vistule pour piller, viola les traités qu'il avait faits avec Kasimir, roi de Pologne, brûla Kiow, etc.
Le sénat de Gênes fut alors forcé d'abandonner ses colonies dans ce pays, ce qui acheva de consolider la puissance musulmane au nord de la mer Noire; c'était à la fin du XVme siècle.
Ils furent parfois tracassés par l'hospodar de Valachie, entre autres en 1574.11s durent se battre à outrance avec lui sur les bords du Dniester. Les Kosaks étaient venus au secours de l'hospodar sous la conduite de leur hetman Swergowskoï.
Ils eurent d'abord quelques avantages sur les musulmans ; mais ayant été surpris dans une position difficile , ils furent massacrés , de même que leur chef.
Ces Kosaks, qui étaient venus au secours de l'hospodar, avaient pris rang parmi les nations dans le XIme siècle; ils adoptèrent au XIVme une loi qui leur interdisait momentanément le mariage, afin qu'ils pussent mieux s'occuper de la guerre, d'une manière exclusive; quelques-uns violèrent cette loi dans les derniers temps de leur indépendance ; mais pour n'être pas inquiétés, ils se retirèrent dans un lieu écarté où ils fondèrent une colonie sous le nom de Novosèlitza. Quelques portions des steppes des bords du Dniester étaient demeurées indépendantes jusqu'en 1610. Cette année-là les Turcs s'en emparèrent aussi, tuèrent Chmelnizki, chef des hordes libres et firent ses fils prisonniers.
Outre ces hordes vaincues et les Turcs, on trouvait encore à la fin du XVIIme siècle, en Bessarabie, une espèce de Tatares appelés Nogais, qui surnommèrent la partie orientale de la province le Boudjiac, nom qu'on lui donne encore aujourd'hui et qui signifie le coin.
ADMINISTRATION d' ALORS,
La secte ÏÏAbou-Hanifa régnait dans ce pays comme à Constantinople.
Le Tatare ne payait pas de tributj9ar tête; aussi le Khan ne s'enrichissait-il que des bienfaits de la
Porte; ses revenus particuliers montaient à trois millions; l'entretien des troupes ne lui coûtait rien; les nobles étaient obligés de faire la guerre , en y menant leurs esclaves et leurs domestiques. Généralement ils vivaient de biscuit et de sel.
Dans la famille des Khans, les enfants ne respectaient pas leurs mères parce qu'elles étaient nées esclaves , tandis que ces mères devaient respecter leurs enfants, parce qu'ils étaient nés nobles ; c'est ainsi que par civilité humaine, ou par convenances sociales qui ne conviennent pas du tout, le cinquième commandement de la Loi de Dieu était foulé aux pieds!
Ceux qui épousaient des filles de Khans n'avaient pas le droit de faire des observations a leurs femmes : celles-ci étaient les maîtresses ; ainsi, encore dans ce cas, la Loi de Dieu qui veut que les femmes soient soumises en toutes choses a leurs maris, était violée; le Koran du reste n'était, sous ce rapport, guère plus respecté.
La maison du Khan était composée du porte glaive 9 du trésorier, d'un premier valet de chambre, de deux intendants , d'un êchanson et d'un officier de bouche qui devait goûter de toutes les viandes et boissons présentées au chef. — Il y avait en outre un grand maître-d'hôlel, quarante pages nobles et douze esclaves.
Le premier fonctionnaire public après le Khan
était le Kalgen qui devait remplacer le Khan en cas de besoin, en remplir les fonctions ad-interim lorsqu'il mourait, en attendant que son successeur fût nommé et qu'il commençât ses fonctions.
Après le Kalgen venaient le sultan, YorVii, les sèraskiers. Chacun de ces premiers officiers avait son visir, son effendi, et son cadL
En temps de guerre ils formaient un conseil , qui décidait du plan de campagne a suivre.
Lorsque la Porte ordonnait une guerre , il n'y avait plus de conseil a rassembler, l'obéissance était la loi générale. Dans ce cas-là, le grand-sultan payait tous les frais.
Le rnuphti était le chef de la justice, le directeur des mosquées, des hôpitaux, des collèges, des chemins et des fontaines publiques; le vêtir remplissait les fonctions de premier ministre et avait plus de pouvoir que le muphti, quoique le grade de celui-ci fût supérieur à celui du visir.
Toutes les plaintes devaient se porter devant le kadiàu kadilic (ou district). Avant qu'il eût prononcé sa sentence, on pouvait retirer la plainte pour la porter au divan; mais lorsque le tribunal avait prononcé, la sentence était sans appel, a moins que le juge n'eût enfreint ïa Toi.
La noblesse avait un tribunal particulier dont le cadi-lishier était le chef. Le divan était le tribunaf suprême. Le khan prenait connaissance des sentences.