‹ La Bessarabie, ancienne et moderneChapitre 5 sur 12 · SUITE DE ^'HISTOIRE · texte numérisé non relu

SUITE DE ^'HISTOIRE

A la fin du XVIIme siècle , le trône de Moscovie était occupé par le czar Pierre-le-Grand.

Il parcourut l'Europe dans le louable but de s'instruire et de rapporter chez ses peuples les mœurs et l'industrie des pays les plus civilisés de l'Europe.

Doué d'une âme forte et d'un esprit entreprenant, il sut, on peut dire, créer la nation russe, ou du moins lui donner l'impulsion nécessaire pour qu'elle devint un jour Tune des premières nations du monde.

Le trône de Suède était occupé par un homme d'un esprit belliqueux : c'était Charles XII.

Il aurait voulu écraser la puissance naissante de Pierre; à cet effet, il lui déclara la guerre, battit même, à Nerva, une armée de huitante mille Russes (d'autres disent soixante mille) ; mais il est juste de dire que le czar n'était pas a la tête de ses troupes.

Ce succès avait enflammé Charles, qui se proposait de marcher sur Moscou ; mais avant ce temps il reçut de Mazeppa, hetman des Cosaques, Ta vis qu'il trouverait des troupes auxiliaires dans l'U-

kraine, s'il voulait conduire ses troupes dans ce pays-là, afin d'en opérer la jonction avec les Cosaques.

Charles accepta ces offres, et étant parti, il abîma ses troupes par la fatigue et par une mauvaise nourriture. Arrivé enfin au lieu du rendez-vous, il ne trouva, au lieu d'une armée, que Mazeppa tout seul, qui s'excusa en disant qu'on l'avait trahi.

Pendant ce temps, Pierre-le-Grand ne resta pas inactif ; il rassembla ses troupes et marcha avec elles contre Charles.

Une grande bataille s'engagea dans les environs de Poltava; là Charles fut blessé; mais malgré cela il continua à commander de dessus un brancard où il s'était fait placer ; ce courage ne lui fut pas d'une grande utilité ; les Russes vainqueurs l'obligèrent bientôt à remonter à cheval, malgré sa blessure; ils prirent son brancard, s'emparèrent d'un grand butin que le czar vainqueur fit conduire à Moscou.

Le prince Menczikof poursuivit le reste de l'armée suédoise et fit ainsi douze mille prisonniers.

Les Suédois furent contraints de céder Revd et Wiborg pour avoir la paix.

Quant à Charles qui, dans sa première ardeur, avait dit : Je traiterai avec le czar dans Moscou, il se retourna après la bataille vers un officier polonais nommé Poniatowski, qui l'accompagnait tou-

jours, et lui demanda ce qu'étaient devenus les officiers suédois, entre autres le comte Piper; il lui fut répondu qu'ils étaient prisonniers chez les Russes. Chez les Russes ! dit-il ; allons plutôt chez les Turcs!

Il passa, en effet, le Dnieper et vint a Otchakoff sur la mer Noire; mais l'entrée de cette place lui ayant été refusée, il passa encore le Dniester et vint se réfugier à Bender, en Bessarabie.

(Il semble que cet événement devrait se retrouver dans quelque chanson ou tradition populaire ; eh bien ! il n'en est rien.

À Bender même, j'ai interrogé plusieurs personnes du peuple; mais aucune ne connaissait Charles, ni la place où il était campé; ce n'a été que par un cas providentiel que j'ai trouvé la un Monsieur qui s'est beaucoup occupé de l'histoire de cette ville, qui a pu m'apprendre que Charles était campé au village de Vamitza, huit verstes plus haut que Bender, sur la rive droite du Dniester.)

Le roi de Suède fut bien traité par les Turcs en Bessarabie ; il sut se concilier l'affection de la sultane Validé, laquelle engagea le Grand-Seigneur à faire la guerre aux Russes, pour venger son lion (elle appelait ainsi Charles).

La guerre fut déclarée, et l'ambassadeur de Russie à Constantinople emprisonné.

Pierre Ier dut forcément se mettre en marche.

après avoir confié la direction des affaires, pendant son absence, à un conseil de régence, et le commandement de la mer d'Azow à l'amiral Apraxin.

Ce fat vers les bords du Pruth qu'il dirigea ses pas, accompagné de l'impératrice Catherine.

Sa position fut, de prime-abord, assez critique ; ayant compté sur un allié, l'hospodar de Valachie, qui lui fit défaut , il n'avait pris que peu de précautions, en sorte que son armée se trouva presque sans pain et sans eau.

Une première escarmouche eut lieu à l'avantage des Russes, qui tuèrent huit mille des hommes qui étaient sous le commandement de Mêhémet, chef des armées ottomanes, qui en était venu aux prises, malgré les avis contraires donnés par les officiers polonais attachés à Charles.

Dans la nuit qui sépara les combattants, les Turcs se firent des retranchements et auraient voulu ne pas recommencer le combat, comptant réduire leurs ennemis par la famine.

Dans cette perplexité, Pierre, découragé, autant à cause de sa position critique, qu'a cause que ses deux alliés , Fhospodar de Valachie et Auguste roi de Pologne, l'avaient abandonné, se retira dans sa tente et défendit que l'on y entrât.

Malgré cette défense, une personne osa pénétrer vers le souverain : c'était Catherine. Par son génie,

par son habileté, elle put déterminer son auguste époux à faire la paix et à la proposer.

Sur-le-champ elle se dépouilla de tous ses joyaux et bijoux, pour en composer un cadeau que ses ambassadeurs devaient remettre au grand-visir.

Cette démarche réussit; Méhémet publia une suspension d'armes. Un traité fut conclu, dans lequel Pierre admit la clause portant qu'il rendait la ville d'Azow aux Turcs et qu'il ferait démolir le port de Taganrog.

Tout en faisant ces concessions, le czar montra beaucoup de grandeur d'âme et de fermeté ; car il ne voulut jamais consentir, malgré sa position délicate, à rendre aux Turcs un prince nommé Cantemir, qu'ils réclamaient pour le châtier. Pierre préféra exposer sa propre vie plutôt que celle d'un homme qui s'était reposé sur sa bonne foi. Combien d'hommes, moins exposés que le czar dans cette circonstance, ne gardent pas la foi promise, ne tiennent pas leur parole ! Combien peu se souviennent qu'il est dit au Psaume XV, que ceux qui habiteront la montagne de la sainteté sont ceux qui gardent leur parole même à leur perte. Puissent-ils tous en cela imiter le souverain dont il est ici question !

La Porte ottomane reçut avec joie la nouvelle de la paix; elle approuva la conduite du grand-visir et reconnut Pierre comme le souverain des Cosa-

ques. Il n'en avait pas été de même de Charles ; apprenant la cessation des hostilités, il entra avec rage dans la tente du modeste Méhémet et lui fit les plus vifs reproches, sur quoi l'ancien coupeur de bois du sérail se contenta de lui faire remarquer ironiquement qu'il n'était pas bon que les princes chrétiens fussent tous absents de leurs Etats.

Le Grand-Seigneur ordonna alors à son représentant Dewlet de compter 900 bourses au roi de Suède et de le faire escorter jusque chez lui par une armée; mais Pentêté Charles refusa, en sorte que le khan de Crimée lui dit grossièrement : Je te ferai jeter dans le Dniester, car tu m exposes à un grand danger.

Lorsqu'on voulut le presser de partir, il se barricada dans sa maison de campagne de Varnitza, et voulut se défendre avec ses 1200 soldats contre les 14,000 Turcs qui venaient pour le prendre. Il se défendit si bien qu'on ne put le prendre qu'en mettant le feu à sa demeure, et encore voulut-il tenter de s'échapper en sautant par sa fenêtre; mais avant qu'il tombât, on s'empara de lui et des seuls 50 hommes qui lui restassent encore.

On sait qu'enfin, plus tard, après trois années de séjour hors de son royaume, il y entra un jour, déguisé en courrier, accompagné de seulement quatre cavaliers, d'autres disent seulement d'un seul.

La paix entre les Russes et les Suédois se con-

dut à Neustadt, en 1721. A cette occasion, les Russes donnèrent à leur empereur le titre de père de la patrie.

Mazeppa mourut à Bender, pendant le séjour de Charles; les quelques Cosaques qui étaient venus se joindre aux Turcs contre les Russes, ennuyés de séjourner à Bender, demandèrent à quelques seigneurs d'intercéder pour eux auprès de l'empereur : mais ce fut en vain ; ces Cosaques durent se rendre à discrétion : beaucoup d'officiers furent cassés, et plusieurs régiments employés aux travaux publics.

Depuis 1750, l'impératrice Anne se trouva en division avec les Turcs, de nouveau remuants. Pendant une huitantaine d'années nous verrons maintenant les deux empires en guerre, les conquêtes aller et venir d'un rang a l'autre, mais bien plus souvent du côté des Russes que du côté des Turcs, qui pendant ce laps de temps ont du céder de grandes portions de leur territoire à leurs puissants antagonistes. Je trouve cependant que les Russes ont été fort généreux; car ils conquéraient plusieurs fois la même place, à diverses reprises, avant de la garder définitivement, et cela bien souvent, malgré qu'ils n'eussent conquis ces places qu'après des efforts inouïs.

Revenons aux faits :

En 1735, le sultan n'ayant pas daigné répondre a une lettre d'Anne, qui demandait le redressement

de certains griefs, cette impératrice lui déclara la guerre. Ses troupes firent, en 1757, le siège (YOckschakof, et après quelques jours de résistance, elle tomba au pouvoir des Russes, malgré que les forces turques réunies à Bender se fussent portées au secours de la place assiégée. Les Russes la rendirent plus tard.

Plusieurs autres batailles livrées sur les bords du Dniester furent au désavantage des Turcs.

L'année suivante, l'armée eut beaucoup a souffrir de la disette, car jamais on n'avait pris d'aussi fausses mesures, tant en Bessarabie qu'en Crimée ; aussi les troupes qui entrèrent dans ce dernier pays durent revenir sur leurs pas.

En 4759, le maréchal Munich passa le Dniester, battit les Turcs, s'empara de Chotin, s'avança en Moldavie, entra dans Jassi sa capitale, et força les ennemis a passer le Danube.

Ces brillants succès lui firent concevoir le plan de s'emparer de Bender ; mais la paix signée entre le Grand-Sultan et l'empereur d'Allemagne l'arrêta, et en 1769, les Turcs obligèrent les Russes à évacuer Chotin et a repasser le Dniester ; mais bientôt ils revinrent sur leurs pas et réparèrent ces pertes.

A cette époque le comte Galitzin, qui commandait en chef dans la contrée, fut remplacé par le comte Roumanzow. De même aussi à Bender, le khan turc Kèrim, empoisonné par son médecin, fut

remplacé par Dewlet-Gerdi, homme efféminé, qui, au bout de dix mois, fut à son tour remplacé par Kaplan. Ce Kaplan était un homme très-habile ; mais il viola le territoire polonais, ce qui fît que les Polonais se joignirent aux Russes.

Malgré les forces considérables dont ce khan turc pût disposer, les Russes attaquèrent Render, en 1770, et s'en emparèrent, ce qui leur ouvrit le pays jusqu'au Danube.

Depuis le jour de la prise de Render, Kaplan établit son camp dans l'intérieur de la Ressarabie, et pendant 25 jours il sut éviter le combat qu'on voulait lui livrer.

Le comte Roumanzow eut recours a une ruse de guerre qui fit engager ce combat; les Turcs furent vaincus et perdirent avec la bataille le bagage et les canons de leur camp.

Le général russe, poursuivant les fuyards, rencontra, à deux lieues de l'embouchure du Pruth dans le Danube, une armée de 150,000 Turcs commandés par le grand-visir. Si ceux-ci avaient eu plusieurs chefs aussi habiles que Kaplan, ils auraient pu anéantir l'armée russe ; mais ce fut le contraire : les Russes forcèrent leurs retranchements, le désordre se mit dans leurs régiments et leur nombre ne servit qu'à accroître leur confusion, à un point tel que le grand-visir, entraîné par les débris de son armée, ne pouvait ni se faire obéir,

ni même entendre, ce qui permit aux Russes de leur tuer 40,000 hommes et de s'emparer de leur bagage et de leurs munitions.

Cette victoire décida du sort des places turques en Bessarabie : elles durent se rendre aux vainqueurs; les deux principales après Bender étaient Ismaël et Akermann. Le Dniester fut occupé jusqu'à son embouchure.

En 1775, il y eut des engagements sur les bords du Danube; le général Weismanny fut tué. Cependant l'armée passa le fleuve, mais elle revint bientôt camper en Valachie.

Peu après, la paix fut de nouveau conclue entre les deux empires ; les Russes rendirent aux Turcs toutes leurs conquêtes, a l'exception d'Azow et de Kinbarn ; ils se réservèrent en outre la libre navigation sur la mer Noire et les mers voisines.

Dix années s'étaient à peine écoulées que la Porte déclara de nouveau la guerre à la Russie; pendant plusieurs années les troupes turco-russes guerroyèrent entre elles , mais la Russie n'y perdit rien; en 1789, elle s'empara d'Ockschakof, qu'elle avait déjà prise en 1757, et rendue plus tard. Aussitôt après, le prince PotemMn, de Tauride, se rendit à Ovidiopol, où il rassembla l'armée russe qu'il venait de réorganiser; elle se montait à environ 60,000 hommes. Une partie des troupes, sous les ordres du général Kamenskoï, attaqua Galatz et

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s'en empara. Ce même jour, après que la ville fut brûlée, le prince Repnin arriva pour prendre le commandement des troupes qui avaient obéi par intérim au général Kamenskoï.

Le prince Potemkin s'empara d'Akermann sur le limane du Dniester; Palanca, misérable bourgade, se rendit dès qu'elle vit les Russes. Bender aurait pu résister: elle ouvrit ses portes.

Les troupes restèrent en repos jusqu'à Tannée suivante ; mais au mois d'octobre elles commencèrent de nouveau l'attaque, et le 29 de ce mois, sous le commandement du général Godowitz, les Russes s'emparèrent de Rilia, dont la garnison, libre de se retirer, alla fortifier Ismaël, sur laquelle les Russes allaient marcher.

Pour s'emparer plus facilement de cette dernière place, les Russes résolurent de faire remonter le Danube à une flottille.

Cette petite flotte partit d'Odessa et vint jeter l'ancre a l'embouchure du Danube.

On envoya d'abord 500 hommes sur des bateaux, pour reconnaître l'embouchure du fleuve ; mais ces hommes furent obligés de relâcher a terre vers des retranchements turcs défendus par 3,000 hommes. Ces audacieux et intrépides soldats se précipitèrent sur les retranchements turcs, les renversèrent, s'emparèrent du poste et ouvrirent ainsi l'entrée k la flottille ; le 1 1 novembre, ils s'emparèrent de

Toultcha; le 24, iïlsaktchi, et le 29, ils vinrent jeter l'ancre à 1000 sagènes d'Ismaël.

Ismaël se nommait jadis forteresse de la grande armée; elle est à près de 80 verstes de la mer. Autrefois elle n'était entourée que d'un simple mur construit par les Génois; mais depuis 1774, les Turcs confièrent la direction des fortifications à des Européens ; ce fut un Grec qui les acheva.

Le rempart de terre est très-élevé à cause de la profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage avancé, ni chemin couvert. Un bastion de pierre , ouvert par une gorge très-étroite et dont les murailles sont fort épaisses, a deux batteries et défend la rive du Danube. Une batterie de 22 pièces défendait la partie gauche de la ville; du côté du fleuve elle était entièrement ouverte, les Turcs n'ayant pas cru qu'une flottille russe pût jamais arriver devant cette place.

Les troupes de terre qui devaient attaquer la place étaient fortes de 28,000 hommes, parmi lesquels il y avait 8,000 Cosaques.

Le 30 novembre, l'attaque commença, mais sans succès. Le 1er décembre n'amena rien de mieux, malgré les prodiges de valeur de l'armée. Les dix jours suivants se passèrent en préparatifs. Le 12, une vive canonade eut lieu. Le 15, on allait lever le siège, lorsque Souwarow arriva pour prendre le commandement des troupes qui étaient devant Ismaël; ce militaire ardent et expérimenté corn-

muniqua son ardeur a l'armée. Le 18, on construisit de nouvelles batteries, sous les ordres d'un Français, le prince de Ligne. Le 19 et le 20, Souwarow exerça ses soldats. Le 21, on commença une terrible canonade; près de 500 canons firent feu pendant vingt-quatre heures sans interruption ; les Turcs firent sauter le vaisseau russe Constantin. Le 22, la canonade et la fusillade avant le jour faisaient paraître tout l'horizon en feu; la place semblait un immense volcan d'où le feu sortait de toutes parts. Un cri universel d'Allah, qui se répétait tout autour de la ville, vint rendre ce moment fort extraordinaire.

Bientôt le cri de victoire se fit entendre de toutes parts ; le bastion fut emporté, le séraskier qui le défendait reçut seize coups de baïonnette à la fois. Alors la ville fut emportée ; l'image de la mort et de la désolation s'offrit de tous côtés S la vue ; les soldats furieux n'écoutaient plus la voix de leurs chefs, ils ne respiraient que carnage, et tout pour eux semblait indifférent.

Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de pierre résistait encore; il était défendu par un vieux pacha à trois queues. On lui proposa une capitulation qu'il n'accepta que lorsqu'il eut appris que le reste de la ville était pris. Pendant tout le colloque il resta parfaitement insoucieux ; étendu sur des tapis, sur les ruines de

la forteresse, il fuma pendant que ses officiers négociaient, comme s'il eût été étranger à tout ce qui se passait.

Un des officiers de la place, le sultan d'Ismaël , se fit remarquer, pendant tout ce siège meurtrier, par beaucoup de bravoure; il combattit constamment avec ses cinq fils et périt avec eux.

Ce fut une journée de sang : on égorgea indistinctement tout le monde et trente-huit mille six cent soixante Turcs périrent!

Les Russes perdirent en tout huit mille et cent hommes, principalement parmi les Cosaques.

Le prince de Ligne fut blessé au genou par une balle ; le duc de Richelieu eut son bonnet traversé par une autre.

Malgré tant de peine et de sang versé, les Russes ne gardèrent pas leurs conquêtes ; des puissances médiatrices exigèrent, après la reddition d'ïsmaël, que la paix fut conclue, ce qui eut lieu à Jassi, le 9 janvier 1792. Le traité de paix garantit à la Russie la possession du pays depuis le Boug jusqu'au Dniester et fixa ce dernier fleuve comme limite des deux empires, en sorte que les Turcs conservèrent la Bessarabie.

La paix ne dura pas longtemps : les Turcs semblèrent prendre une attitude hostile en 1805, en rassemblant des troupes près de Bender et de Chotin .

Une fermentation générale s'ensuivit, et au mois

de novembre 1806, des troupes Russes, sous le commandement du général Michaelson, entrèrent comme un torrent en Bessarabie, s'emparèrent aussitôt de Bender et de Chotin, puis peu après de Kilia et d'Ismaël.

Ils se montrèrent décidément désireux de conserver cette province; en 1807 ils restaurèrent la forteresse de Kilia.

Je ne m'entends pas beaucoup aux fortifications; mais j'ai trouvé celles de Kilia très-imposantes, et je les juge beaucoup plus importantes que celles d'Ismaël, quoique celles-ci aient coûté tant de sang.

Pendant les six années suivantes, ce ne fut ni la paix , ni la guerre ouverte , mais un état continuel de troubles, qui cessa enfin en 1812 par un traité de paix. Par ce traité, signé a Boukarest, la Bessarabie fut définitivement concédée aux Russes; le Pruth et le Danube furent fixés comme limites des deux Etats.

Comme on le voit , la Turquie cède forcément ses provinces une a une à ses puissants voisins, et sans doute que les victoires des Russes ne s'arrêteront pas en dépit du Koran , qui dit pourtant a ses sectateurs ( ch. VIII , v. 66 ) : Ne croyez pas que les infidèles aient le dessus ; vingt croyants fermes terrasseront deux cents infidèles ! et cent en mettront mille en faite; certainement les

Russes mettent souvent en défaut la loi de Mahomet! Le Koran n'est pas moins faux quand il dit qu'à la bataille, en face de V ennemi, les musulmans seront bénis s'ils crient Allah (ch. VIII, v. 147); car à Ismaël, en 1790, ils eurent beau crier : Allah ! en face de Y ennemi; ce fut en vain ; ils furent passés au fil de Vêpée; c'était là une singulière bénédiction !

Depuis 1812, la Bessarabie a été régulièrement administrée par le gouvernement Russe, qui en a fait une province dont le chef-lieu est Kichenew, ville moderne , mais qui est en pleine prospérité et dans un fort joli emplacement. Je trouve qu'elle vaut beaucoup mieux que Bender, que l'on a abandonné pour en faire le simple chef-lieu d'un district.

Pendant plusieurs années les usages turcs ont marché de pair avec ceux des vainqueurs; la monnaie turque avait cours légal ; aujourd'hui encore les mœurs turques ne sont pas complètement abolies, et dans beaucoup de magasins on parle encore turc; mais ces restes d'une nation étrangère tendent chaque jour à s'effacer.

Akermann n'est plus une forteresse militaire ; on trouve un seul canon dans sa place , avec un certain nombre de vieilles bombes. Une magnifique caserne neuve, à quelques minutes de l'antique forteresse génoise, sert de logement aux soldats.

On n'a pas abandonné Bender et Chotin comme places fortes; leurs forteresses sont toujours tenues sur le pied militaire : mais depuis que le Danube et le Pruth sont les limites de l'empire, les forteresses des bords du Dniester ont perdu leur importance, à l'exception peut-être de celle de Chotin à cause de la proximité de la Moldavie et de la Boukowina.

Quant aux forteresses qui sont sur le Danube , elles ont une grande importance pour la Russie; aussi sont-elles tenues sur un assez bon pied, sous la haute surveillance du général de génie, M. Lochner.

Depuis l'occupation définitive de la province par les Russes, les Turcs sont peu revenus en Bessarabie; en 1826 cependant, un pacha et sa garde, composée de deux cents soldats, se rendirent à Akermann pour conférer avec des commissaires russes sur le traité de paix conclu àBoukarest,en 1812, dont plusieurs stipulations étaient tombées en dessuétude.

Cependant îa guerre continua dans les années 1828 et 1829, au grand avantage des Russes, qui firent constamment plier les troupes turques au delà du Danube où la guerre se faisait. — On se rappelle que les Russes eussent aisément pu s'emparer de Coosîantinople eo poursuivant leur victoire.

Pendant ces temps de guerre , la Bessarabie fut sans cesse occupée par de nombreuses troupes en passage et en garnison.

Sa Majesté l'empereur Nicolas s'y montra luimême, et en passant près du monument dégradé de Potemkin, en ordonna, dit-on, la restauration.

A la rentrée des troupes, une grande épidémie, espèce de peste, ravagea le pays; un nombre considérable de soldats et d'habitants en moururent. La province, déjà peu peuplée, restait encore plus déserte; mais une multitude de Bulgares suivirent l'armée Russe dans sa retraite et vinrent remplir quelques vides en fondant des colonies. Des Allemands et des Russes vinrent aussi en fonder, ce qui repeupla le pays. Mais comme il est facile de le comprendre, ce mélange de divers peuples empêche momentanément une civilisation complète et uniforme.

Cependant , grâce au zèle du gouverneur-général de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie , son Excellence M. le comte Woronzow, homme instruit, éclairé, aimé et beaucoup estimé, la civilisation marchera à pas assurés; il est beaucoup secondé par son Excellence M. le général Fédérow, gouverneur de la province et de la ville d'Ismaël.

Messieurs les généraux Hahn, Wassileski, et de Witt sont aussi fort estimés, le premier par les colons, le second par les Cosaques et le troisième

par la troupe, dont ils sont respectivement les chefs.

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