CONCLUSION
On trouve donc aujourd'hui en Bessarabie les peuples suivants :
1° Les Moldaves, anciens descendants des Romains, qui forment la masse principale; ils ont conservé une certaine fierté nationale.
2° Les Malorossiens, ou naturels tirés de la Nouvelle-Russie ( grossiers et ennemis des Grands- Russes).
3° Les Moscovites, différant beaucoup du Malorossien, par leur barbe mieux soignée, leur physiomieplus expressive et plus honnête; ils se croient supérieurs aux Malorossiens et les méprisent.
4° Les Grecs 9 descendants des anciens colons de cette nation , sont répandus dans les villes surtout et sont beaucoup plus trompeurs que les autres races.
5° Les Juifs sont répandus par tout et fort nombreux; à eux appartient le monopole des restaurants, des pintes a eau-de-vie, surtout dans les villages; dans les villes ils sont marchands. Généralement ils sont trompeurs et méprisés.
6° Les Arméniens sont vignerons ou marchands ;
ils habitent certaines villes, surtout Akermann, où ils ont conservé les mœurs orientales. Rien ne ressemble plus à un vieux Turc qu'un vieil Arménien, surtout quand il porte le pantalon rouge. Ils parlent turc entre eux. Ils entrèrent dans le pays au milieu du X\Tme siècle, après que les Turcs eurent fait la conquête de leur pays. Il en vint aussi plus tard rejoindre leurs frères et il en vient encore aujourd'hui.
7° Les Allemands; ils forment un grand nombre de colonies; ils sont très peu estimés des Russes qui les appellent Niemetz; ils donnent même ce nom à tous les étrangers, ce qui correspond au mot Frank à Constantinople. Les Allemands de Bessarabie sont originaires de diverses localités, mais principalement du Wurtemberg, du grand-duché de Bade et de la Prusse.
8° Les Bulgares; ils forment plusieurs colonies, la plupart fondées en 1829 et 1850. J'ai dit plus haut qu'ils passèrent en Russie à la suite des armées Russes qui revenaient de Turquie.
9° Les Suisses; ils forment une seule colonie française-allemande, mais surtout française: celle de Chabag près Akermann. Son origine remonte à l'an 1822.
10. Les Bohémiens ou Ziganes; ils forment deux grandes communes dans l'intérieur; depuis peu de temps ils sont colonisés; ils erraient aupara*
vantdans les bois. Leur origine remonte a l'époque où Tamerlan dévasta l'Europe, c'est-a-dire à la fia du XIIIme siècle et dans le XïVme.
Il existe enfin en Bessarabie des individus de plusieurs nations, qui ne sont pas réunis en communauté; le plus grand nombre est formé de Polonais.
Espérons que chacune des communautés susnommées se souviendra que la terre et tout ce quelle contient appartient à l'Eternel , et qu'en quelque lieu que nous soyons, nous sommes des étrangers et des voyageurs appelés à faire partie d'une même patrie, seule vraie, le ciel. Qu'enfin chaque individu seconde le gouvernement en se soumettant aux lois et a ses représentants, se souvenant de ces paroles de l'apôtre Pierre : Soyez soumis à tout établissement humain, pour V amour de Dieu; soit au roi comme celui qui est élevé par-dessus les autres , soit aux gouverneurs qui sont envoyés de sa part : les gouverneurs sont envoyés pour punir les méchants et pour honorer les gens de bien ( Pierre II, 14J. Que les Bessarabiens s'estiment particulièrement favorisés d'être libres, de n'être pas esclaves comme beaucoup d'autres; qu'ils se montrent dignes de cette liberté, tout en se rappelant qu'ils ne seront véritablement libres que lorsque le Fils de Dieu les aura affranchis du péché.
§ 2. Histoire des langues parlées en Bessarabie.
Depuis que les Cimraériens eurent quitté le pays, lesquels avaient sans doute une langue particulière, il y eut toujours en Bessarabie plusieurs langues parlées ensemble.
Du temps d'Ovide, on y parlait le scythique et le sarmats. Bientôt la langue grecque y fut aussi en usage, par suite de l'établissement de colons sortis de la Grèce. Les deux premières langues sont aujourd'hui oubliées, tandis que le grec ancien a seulement fait place au grec moderne.
Le latin fut introduit dans ce pays par les légions romaines, et y est resté, mais beaucoup modifié; car le moldave est un latin bien abâtardi, et qui a beaucoup de rapport avec Yitalien. Cette dernière langue était parlée par les Génois et les Vénitiens, mais elle est complètement oubliée aujourd'hui.
La langue tatare a été en usage au temps des Nogais , sous la domination turque. La langue des Ottomans a presque disparu avec eux; elle s'est conservée un peu dans les villes.
Le russe est enfin venu imposer silence, en vertu de son droit de domination ; aussi tend-il à s'étendre chaque jour. En attendant, voici l'indication des dialectes que l'on trouve maintenant en Bessarabie:
1° Le russe; il n'est pas parlé purement dans cette province; le peuple a un dialecte particulier, tiré du russe, mais qui en diffère parfois beaucoup, assez même pour que le Grand-Russe et le Malorossien ne se comprennent pas toujours.
Quelquefois aussi le paysan connaît le nom d'une chose en bon russe, mais il n'ose pas s'en servir ; ainsi un jour je dis à quelques colons : Je veux acheter de la miel (craie), mais ils ne me comprirent pas; ils demandèrent alors à une Malorossienne ce que c'était que miel; elle répondit que les messieurs appelaient ainsi la craie, mais que les paysans ne le faisaient pas.
Il m'est aussi arrivé fréquemment de n'être pas compris dans les magasins en demandant certains articles par leur vrai nom , le lisant sur un dictionnaire.
Les Russes ont trente-cinq caractères d'écriture , et malgré cette multiplicité de signes, ils n'ont ni le h, ni le c, ni le q des Français; ils ont du reste trois de ces lettres qui sont muettes, et qui ne servent qu'à faire sonner un peu celles qui les précèdent.
La langue slave primitive est usitée dans l'église seulement; elle s'écrit avec des caiactères particuliers, qui sont au nombre de quarante. — On dit qu'il y a entre cette langue et le russe autant de rapport qu'entre le grec ancien et le grec moderne.
2° Le turc était la iangue générale dans les
siècles passés; mais il perd son prestige depuis que les Musulmans sont loin. L'alphabet turc a trente-quatre consonnes, et en outre cinq signes qui tiennent lieu de lettres.
3° Le moldave, langue tirée du latin, est parlé dans toute la province; dans la partie du pays qui avoisine le Pruth on a même de la peine à trouver quelqu'un qui parle russe, tant le moldave y est exclusif.
4° Le grec moderne est parlé par des Grecs- Russes , qui sont dans le pays depuis plusieurs générations; ils ont leur service religieux dans cette langue.
o° Vhébreu; cette langue, usitée chez les Juifs, ne Test cependant pas généralement; ils parlent plutôt allemand qu'hébreu, ou mieux encore un mélange de ces deux langues. Leurs livres sont en langue hébraïque ; on sait qu'ils ont vingt-trois lettres.
6° Le polonais; il est parlé par quelques familles; c'est une langue slave, dont la prononciation est bien difficile; souvent un mot a cinq à six consonnes pour une seule voyelle.
7° V allemand; il est parlé par les colons venus d'Allemagne et par quelques autres individus. Les russes originaires de la Courlande et de la Lyvonie parlent aussi allemand, mais un allemand beaucoup plus doux que celui de la Souabe ou de Bade.
Les colons venus de la Prusse parlent aussi un meilleur allemand que ceux des autres états, exception faite de la Saxe. — L'allemand que parlent les Juifs est excessivement mauvais; il faut bien prêter l'oreille pour les comprendre lorsqu'ils parlent.
8° Le français; cette langue universelle n'est parlée qu'a Chabag, en commune; mais chaque famille noble la connaît , chacune d'elles du moins la fait apprendre à quelque membre de sa famille , non-seulement parce que la mode le veut, mais parce que les chefs-d'œuvre littéraires se font en cette langue et qu'elle est la plus élégante. Il y a à Odessa des gens de toutes nations ; eh bien ! la plupart des enseignes des magasins sont en français, tout au moins en français et en russe ; rarement elles sont en italien, et presque jamais en allemand , malgré le grand nombre d'Allemands que Ton trouve dans cette ville.
9° Le patois romand; il est employé à Chabag par les Suisses-français; ils se servent de ce dialecte national dans la colonie, et au dehors, en société, s'ils veulent dire quelque chose qui ne doive être compris que par eux.
10. L'hindou, ou du moins l'une des langues Mongoles, est parlée par les Ziganes. Ils parlent en outre le moldave, et quelques-uns le russe.
M. V estonien y dialecte des environs de Riga,
parlé par quelques familles originaires de la Courlande; elles parlent aussi l'allemand.
12. Le bulgare, dialecte parlé par les colons arrivés de Bulgarie; ils se servent aussi de la langue turque.
13. V arménien, langage fort ancien, dans lequel sont écrits les livres d'église des Arméniens ; ceux-ci parlent aussi ce dialecte, mais ils se servent généralement du turc entre eux.
On trouve enfin quelques individus qui parlent d'autres langues, comme le suédois, Yitalien, le valaque. Ce dernier dialecte est un moldave dont la prononciation est un peu rude.
Cette multitude de langues nous fait souvenir de ces paroles de Paul ; Quand je parlerais toutes les langues des hommes et même celle des anges , si je nai pas la charité, je ne suis que comme l'airain qui résonne.
§ 3. Religions.
Nous avons dit au paragraphe premier que les principaux dieux qui étaient honorés jadis en Bessarabie étaient Vesta, Jupiter, la Terre, Apollon, Vénus-Uranie , Hercule, Mars et Mercure. Le passage du paganisme au christianisme se fit sans préparation, sans instruction préalable, en sorte que
ce fut un christianisme bien peu vivant que celui qui végéta ici jusqu'à l'arrivée des Osmanlis.
Depuis ce moment, l'islamisme et le christianisme subsistèrent l'un à côté de l'autre, mais les chrétiens étaient parfois gênés dans l'exercice de leur culte. Depuis le départ des Turcs, toutes les traces de l'islamisme ont disparu.
Toutes les sectes religieuses sont tolérées en Russie, et bon nombre de ces communions différentes se partagent les chrétiens de Bessarabie.
Voici la statistique de ces communions :
En première ligne nous devons placer la religion gréco-russe, qui est celle de la grande majorité des habitants.
Elle ne reconnaît pas le pape , mais considère l'empereur comme son chef suprême.
Les membres de l'église russe ont annuellement deux grands carêmes de 40 jours chacun; ils font en outre jours maigres le mercredi et le samedi.
Les prêtres peuvent se marier, mais une seule fois.
En ce qui concerne les images, le baptême, la messe, etc. , il y a entre le culte russe et le culte catholique beaucoup de ressemblance.
Il y a dans cette église une secte particulière appelée par les autres les non-prieurs , parce qu'ils n'ont pas d'images , pas de prêtres, etc.; d'après
les renseignements que j'ai pris, ils m'ont paru se rapprocher beaucoup des réformés.
Les prêtres russes , appelés popes, ont au-dessus d'eux des protopopes, ceux-ci des archevêques, et enfin le premier chef de la religion , après l'empereur, porte le titre de métropolitain.
Les Grecs ont la même religion que les Russes, mais leur culte se fait en langue grecque.
Les Arméniens ont un culte particulier, mais en général tous les rites chrétiens de l'Orient se ressemblent. On sait d'ailleurs qu'on trouve parmi les Arméniens des sectateurs à'Eusëbe (lequel ne croyait pas que Christ fut venu en chair sur la terre, ce qui était le contraire de Terreur d'Arius).
Les Bulgares et les Moldaves ont leur culte dans leur langue maternelle, mais il ne diffère pas du rite russe. Toutes ces égiises se donnent la main.
Le culte luthérien est suivi par la grande majorité des colons allemands; il n'y a même pas en Bessarabie de communauté calviniste, outre celle de Chabag, quoiqu'il y ait des réformés allemands disséminés en divers lieux.
Les luthériens sont soumis, pour les questions relatives a leurs affaires ecclésiastiques, au consistoire évangélique qui siège a Pétersbourg.
Le culte catholique romain a passablement de sectateurs en Bessarabie, essentiellement parmi les Polonais et certains colons allemands; cependant il
y a peu d'églises de cette confession ; dans certaines localités, il vient deux ou trois fois par an un curé du voisinage. Cette communion relève directement du consistoire catholique de Pétersbourg , puis du pape.
Quant aux Juifs enfin, ils ont le même culte que partout; ils reçoivent le Talrnud. Dans chaque localité importante ils ont une synagogue et un rabbin, outre un rabbin général, qui demeure à Bender.
Tels sont les rits religieux que l'on trouve en
Bessarabie.
A quelque confession que nous appartenions, nous avons tous reçu ce même commandement: Cherchez premièremen t le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les autres choses vous seront donnée$ par dessus.
§ L Instruction.
Avant la domination russe, il a été fait très peu en Bessarabie pour l'instruction du peuple.
Le gouveruement russe semble avoir compris cette grande vérité, que ce n'est que par l'instruction qu'on peut discipliner les masses et leur préparer un sort heureux.
En effet, l'instruction est un puissant levier si elle est bien dirigée; mais autant une instruction
donnée sur une base solide, c'est-à-dire basée sur la religion et sur la piété , peut contribuer à vivifier un peuple, autant une instruction mal dirigée ou sans base religieuse est la dissolution d'un état et la ruine des individus.
Un jour un Genevois me disait, en parlant des bâtiments destinés à l'instruction publique dans le canton de Vaud, que c'était un plaisir de voir ces bâtiments, ordinairement plus élégants que les autres et qui témoignaient par la de l'honneur rendu k l'instruction publique dans le pays. Une même remarque , à peu près , peut se faire en Bessarabie ; c'est avec un vrai plaisir qu'on y considère les collèges publics, avec quels soins on les entretient et comme on pourvoit à tout ce qui peut procurer quelque agrément aux jeunes élèves, soit par un établissement de gymnastique, comme à Kichinevv, ou par une place ombragée où l'on aime a se reposer.
Je fus surpris de trouver a Caouchane, au fond d'un vallon, en apparence oublié, une belle maison, véritable hôtel , pour une école élémentaire.
Les collèges de la Bessarabie sont de second ordre; aussi les parents qui veulent donner a leurs enfants une éducation un peu soignée, les envoient à Kichinew et plus tard au lycée d'Odessa.
Dans les villages on trouve les popes et les sacristains qui enseignent à lire à ceux qui le désirent.
Quant anx colonies, elles sont pourvues d'écoles passables; on y enseigne un peu de religion, de lecture, d'écriture, de calcul, de chant sacré. Dans quelques-unes on enseigne la grammaire.
Depuis peu de temps, on a fondé a Sarata un établissement destiné à former des instituteurs. Cette utile institution est due a un legs considérable fait par un Suisse nommé Werner, qui était colon de Sarata.
Les Juifs, les Arméniens, les Bulgares, et généralement toutes les peuplades du pays, ont des écoles.
Quant aux Bohémiens, ils n'en ont point, et chez eux on ne trouve pas un seul individu qui sache lire ou écrire : c'est du moins ce qu'ils m'ont assuré lorsque je les ai visités.
§ 5. Mœurs.
La Bessarabie a eu des chefs de voleurs ; il n'y a pas longtemps que le plus célèbre d'entre eux a fini son existence entre les mains de la justice ; il s'appelait Toboltok. Je ne sais pas si tout ce que j'ai entendu raconter de lui est vrai, mais je ne puis résister au désir de raconter une anecdote que l'on publie à son sujet :
Un jour, dit-on, il s'habilla en officier et se présenta comme tel à Ismaël où on lui offrit un souper.
Pendant ce repas on parla entre autres choses de Toboltok , sans se douter que ce fût l'officier présent. Une dame , celle de la maison , dit alors : Toboltok n'est pas très-inhumain ; on dit qu'il partage. Quand le repas fut fini, chacun se retira; le nouvel officier seul resta un peu plus que les autres ; enfin il sortit aussi, mais ce fut pour rentrer promptement avec sa bande qui stationnait dans le voisinage. Alors s'adressant à la dame, il lui dit : Vous l'avez dit , madame , Toboltok partage : eh bien ! partageons !
On dit aussi qu'il poussa un jour l'audace , malgré qu'il fût détenu dans la forteresse d'Akermann, jusqu'à laisser tomber un billet adressé au receveur du district, qui a son bureau dans l'enceinte delà forteresse , sur lequel étaient ces mots : Prépare-toi à avoir la visite de Toboltok. Cette visite ne put pas avoir lieu, grâce aux mesures qui furent prises. 11 reçut le knout comme punition de ses forfaits et en mourut plus tard. On sait que le knout consiste dans l'application au dos d'un certain nombre de coups de lanières en cuir qui déchirent les chairs. On le réserve aux criminels.
Quelquefois aussi des hommes font le métier de mendiants, sans y être poussés par la nécessité, ce qui est un vol véritable, non-seulement en ce qu'ils privent les donateurs d'un argent qui leur est peut-
être nécessaire, mais aussi parce qu'ils privent les véritables pauvres de ce qui leur vient.
Je citerai un exemple de cette fourberie: Un enfant de colon fut envoyé a Odessa pour vendre du blé , en compagnie de plusieurs autres colons. Après avoir vendu son blé, il en remit la valeur, pour plus de sûreté , aux hommes de son village et, ne gardant sur lui qu'un assignat de cinq roubles, il prit seul le chemin de son domicile. Il rencontra sur la route un pauvre impotent qui semblait vouloir aller du même côté que lui et qui le pria de vouloir bien le prendre sur son char, ce à quoi il consentit.
Un peu après , le prétendu impotent sortit un pistolet et, le présentant a l'enfant effrayé, il lui demanda son argent.
Le jeune homme sortit à l'instant en tremblant son assignat et le présenta au voleur; mais le vent prit le papier-monnaie et l'emporta au loin. Trouvant sur le champ de bonnes jambes, le mendiant courut pour le reprendre; mais pendant ce temps l'enfant fouetta ses chevaux qui partirent au galop. L'imposteur criait: arrête! arrête! mais ce fut en vain.
Arrivé chez lui, l'enfant conta le tout à son père, qui ayant visité le char y trouva le sac du mendiant renfermant mille roubles!
Le Malorassien a quelques habitudes louables :
c'est ainsi qu'il offre a tout étranger une place à sa table , si on entre quand il prend son repas ; quand il est fini, il remercie Saint-Nicolas qu'il reconnaît comme son patron; l'image de ce saint se trouve dans chaque cabane ; je l'ai même trouvée avec surprise dans des cabanes de pêcheurs sur les bords de la mer, malgré qu'elles ne fussent habitées que temporairement.
À l'égard de la cérémonie usitée à table , je ferai remarquer qu'on doit y rester aussi longtemps que le maître; il n'est pas permis d'en sortir avant lui, sauf avec sa permission ; mais quand il se lève, alors chacun l'imite et adresse un petit remerciement a la maîtresse de la maison , ou bien on lui baise la main et elle rend son baiser au front. Ce dernier usage, surtout usité chez les grands, commence à passer de mode.
Pendant que je parle de repas, je ferai observer que chaque année, au printemps, le peuple fait un repas dans le cimetière , sous la direction du prêtre, pour honorer la mémoire des morts. On force chaque assistant a manger; l'étranger lui-même n'est pas exempté.
Un autre repas, béni par le prêtre, se fait aussi à Pâques, autour du temple. Enfin la veille de Noël, chacun fait un somptueux repas qu'il mange assis sur du foin placé au milieu de la salle : les principaux plats caractéristiques sont: du poisson
pour viande, des fruits et entre autres un plat de cerises sèches, qui est indispensable, puis un mélange de gruau et de miel. Un semblable repas national a lieu en plein champ, dans les villes comme dans les campagnes, le premier jour du mois de mai.
Le jour de Fan, les domestiques vont de bon matin jeter des poignées de blé sur la tête de leurs maîtres, pour leur dire par là : Je vous souhaite l'abondance. Je fus fort étonné de voir entrer un pareil jour deux jeunes hommes du peuple dans ma chambre; au moment où j'allais leur demander ce qu'ils voulaient, je reçus une pluie de froment sur la tête qui me faisait leur crier arrête! arrête! Mais ils n'arrêtèrent que lorsque je leur offris quelque chose, selon la coutume.
Une autre habitude particulière au Bessarabien, est celle-ci : quand il a fini sa journée, il remercie ceux avec lesquels il a travaillé, parce qu'ils lui ont tenu bonne compagnie, puis il remercie Dieu en se découvrant. Du reste jamais il ne se couvre à table; il trouve que c'est manquer de respect à Celui qui a donné les aliments, savoir Dieu. Avant de se coucher, ils font chacun leur prière, même en plein steppe; je le remarquai a l'époque des foins, alors que les campagnards couchent presque tous hors de la maison.
Le commun peuple croit aux sorciers, aux reve-
nants, au mauvais œil, à la divination, etc.; il suppose que le prêtre peut lui donner le mauvais œil, c'est pourquoi il évite son regard s'il le rencontre ; il ne veut pas que l'on loue, ni même que Ton voie ses petits enfants; car il les croirait en proie a un ennemi invisible; c'est pourquoi aussi le parrain doit cracher a l'église lorsqu'il tient un enfant sur les fonts baptismaux.
Dans mon voisinage habite une femme qui a été accusée de sorcellerie par ses concitoyens. Un jour, quatre de ceux-ci vinrent fouiller sa maison en lui disant : Nous sommes délégués par la commune pour chercher chez toi des étoiles; car, comme les sorciers peuvent en faire descendre dans leurs demeures, nous supposons que tu en as caché quelque part dans ta cave! N'en ayant pas trouvé ils fouillèrent dans les ustensiles du ménage, dans les pots, pensant voir leurs recherches couronnées de succès; mais il n'en fut rien. Alors se jetant aux pieds de la femme, ils lui dirent : Pardonne-nous, et laisse tomber la pluie sur nos champs! Ces pauvres gens attribuaient la sécheresse aux maléfices de cette femme !
Pendant une partie de Tété , les laboureurs émigrent, quittent leurs villages et s'en vont au steppe en famille ; ils ne reviennent que le samedi soir et repartent le lundi ; il en vient de temps en temps
quelques-uns, pendant les autres jours , chercher dans le village des vivres et de l'eau.
L'agriculteur sème plusieurs espèces de blé , au printemps ou en automne indifféremment; il sème aussi du maïs, du millet, du lin, plante des pommes de terre, des semences de melon, de pastèque, de courge , etc.
Généralement on mange beaucoup; mais les vivres sont abondants; il n'est pas un pays de l'Europe, après les environs d'Hermanstadt, où l'on vive à meilleur compte.
Le pain, le fromage, le beurre, le miel, le vin, le lait (en été), les fruits sont à bas prix. On trouve aussi à bon compte le suif, le cuir, certaines toiles, le savon, le verre, la craie, la laine, la ouate. En revanche on paye fort cher le sucre, le café, le papier, etc.; il est même des articles que Ton ne trouve pas , comme le chocolat. La réglisse noire se trouve dans les pharmacies , mais au prix de 8 fr. de France le demi-kilogramme. On consomme beaucoup de thé , malgré qu'il soit cher. Les draps gris et roux sont bons; ceux d'autres couleurs, surtout les noirs, ne sont que médiocres; le prix en est passablement élevé.
La soupe du peuple est appelée borsch; c'est une soupe aigre et grasse, excellente pour ceux qui s'y sont habitués, mais peu attrayante pour l'étranger. La première fois que j'en mangeai ( c'était à Tyras-
poi) je m'en dégoûtai, parce que je crus qu'elle était aigrie par le temps, ce qui n'était pas, et même elle était fort propre.
Les pêcheurs font une autre soupe qui est succulente, avec du poisson; c'est littéralement une soupe au poisson; j'en ai goûté sur Tune des îles du Danube, où les pêcheurs qui y vivent pendant l'été ne mangent presque pas autre chose.
Le Malorossien porte pour vêtements un large pantalon qui s'emboîte dans des bottes; une espèce de chemise de toile de couleur est liée par une ceinture sur ce pantalon ; il se couvre avec un gros bonnet à poils et, en hiver, ajoute a tout cela une pelisse, qui consiste ordinairement en une peau de mouton; quelquefois elle est de loup ou de renard.
Quant à la femme, elle marche nu-pieds; en hiver elle porte des bottes; son jupon est très-court et ses allures peu décentes; très-souvent aussi les habits sont sales et crasseux ; l'usage des mouchoirs de poche est inconnu. Dans les maisons il existe un poêle construit de telle sorte que le dessus est destiné a un lit pour le grand-père et la grand'-mère.
Quand le Malorossien insulte il emploie des termes grossiers, comme ghiaour, soukinsinn (fils de chien).
Quand un Moscovite est fâché contre le Bessarabien, il lui dit parfois: Vous autres Malorossiens dormez tout le jour et volez toute la nuit.
Les Arméniens se distinguent par un costume ample et parfois élégant ; quelquefois c est le costume turc.
Les colons ont généralement conservé le costume des pays d'où ils sont originaires et ils ont adopté la peau de mouton ou de loup pour l'hiver.
Les Juifs portent une longue robe noire et une barbe bien soignée; on ne dirait pas que ce costume, en apparence respectable, cache la fourberie et l'hypocrisie.
Pour remercier ou pour implorer la protection, le Malorossien (et le Moscovite aussi) prend la main de celui auquel il s'adresse et la baise ; du reste en parlant à un supérieur il tient constamment le chapeau à la main, et en cela il peut donner une leçon de politesse a tous les Occidentaux. Permis à quelques-uns de voir là un acte de servitude ou d'avilissement; moi j'y vois une habitude louable qui vaut cent fois mieux que l'arrogance des inférieurs envers leurs chefs, que l'on voit hors de la Russie.
L'action du baisement de main se trouve aussi dans certaines parties de l'Allemagne : passant un jour en Moravie , je vis venir à moi une foule de petits garçons qui en conduisaient un autre qui semblait avoir une douzaine d'années ; l'un de ceux qui l'accompagnaient me fit un discours dans lequel il m'exposa que leur camarade
était un pauvre orphelin, qu'il était digne qu'on lui fit l'aumône et qu'il m'en priait ; le jeune recommandé prit alors mon bras et le baisa : il va sans dire que je lui fis l'aumône.
Le Malorossien chante souvent, surtout la femme; mais ce chant est un cri désagréable. Il danse quelquefois et il est loin de considérer ce plaisir mondain comme un péché. !1 se balance aussi parfois, surtout dans la semaine qui suit Pâques.
Après le mariage, la femme conserve son nom de famille; mais les enfants prennent le nom du père. Tous les enfants issus d'un Russe sont de la religion gréco-russe, si ce père lui-même est de cette confession. De même, si un homme d'une autre confession épouse une femme de religion russe, tous les enfants doivent aussi être de cette religion qui est privilégiée, parce qu'elle est celle de l'Etat. Aucun de ses membres ne peut passer dans une autre confession.
A l'égard du mariage, il existe en Bessarabie et ailleurs un usage assez singulier, et qui existe aussi chez les Arabes, particulièrement en Egypte : Des matrones sont chargées de constater la virginité de l'épouse, et jusqu'au moment où cela a eu lieu, les réjouissances ne se font pas.
Si la virginité n'est pas prouvée, alors les réjouissances n'ont pas lieu, et on présente à boire aux parents dans des verres troués.
L'âge légal pour le mariage est 16 ans pour la fille et 18 ans pour le jeune homme. Les enfants juifs sont fiancés fort longtemps avant cet âge, quelquefois même depuis le berceau. (Le Russe est majeur depuis l'âge de 21 ans.)
En Russie on ne connaît guère un homme sous son nom de famille, on lui donne son nom de baptême auquel on ajoute le nom de baptême de son père, suivi de la syllabe witch : ainsi David fils de Pierre s'appelle David Pétrowitch, et Jean fils de Paul est appelé Ivan Pavlowitch.
En résumé, il y a chez le Malorossien du bon et du mauvais, c'est-à-dire ce qui se trouve chez tous les peuples avec des différences en bien ou en mal.
Que celui qui est vertueux tâche d'exciter les autres à la piété et aux bonnes œuvres, et qu'il se souvienne, pour lui-même, que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs.
§ VI. Militaire, Administration, Rang, Commerce.
On peut dire qu'aucun pays n'a de meilleures troupes que la Russie. Les soldats sont sobres, en général , et nourris, équipés , habillés aux frais de TEtat pendant toute la durée de leur service qui est, je crois, de 12 ans. Ils reçoivent une paye quotidienne en outre, mais minime. Au bout de leur carrière militaire, ils sont exempts d'impôts pen-
dant toute leur vie et peuvent s'établir où bon leur semble dans toute l'étendue de l'empire. — J'ai été à même de goûter leurs aliments dans la forteresse de Kilia et me suis convaincu qu'ils étaient de fort bonne qualité ; ils ont pour boisson une espèce de bière, appelée kwas.
A l'exercice, ils manœuvrent avec beaucoup d'ensemble ; on sait que leur fidélité est proverbiale; leur discipline est excellente. En cas d'insubordination ou de manquement, on leur donne pour punition les verges.
Ces soldats sont levés par conscription: aucun ne peut parvenir au grade d'officier sans faire preuve des connaissances nécessaires ; pour cet effet , il doit subir un examen; mais tout homme qui atteint ce grade devient noble.
On trouve en Bessarabie trois sortes de militaires :
1° Les Cosaques, qui sont chargés de former un cordon autour de la frontière 7 et qui relèvent de chefs particuliers; ils ont un général qui réside à Àkermann; ces Cosaques sont armés d'une lance, et portent le titre de Cosaques du Danube.
2° Les soldats de police ne sont autres que des soldats ordinaires, qui résident dans les Ailles, et sont chargés d'exécuter les ordres des tribunaux.
o° La troupe, composée en Bessarabie d'environ seize mille hommes, formant quatre régiments. En
tête se trouve un général en chef, puis deux autres généraux, un colonel en tête de chaque régiment, un major a la tête de chaque bataillon , puis des capitaines et des officiers en proportion.
Les divers bataillons sont mobiles et stationnent dans les villes et les bourgades principales , comme a Kichinew, Akermann, Ismaël, Kilia, Beltz , Bender, Novosélitsa, Tatar-Bounar , etc. — Quelquefois ils sont campés en été pour six semaines , mais guère plus d'un régiment à la fois. Les tentes des officiers sont fort jolies, mais celles des soldats le sont beaucoup moins.
Outre les soldats ci-dessus indiqués, on trouve encore des vétérans, lesquels forment une espèce de corps ayant un chef particulier; puis des soldats et officiers de marine , mais en petit nombre ; enfin des soldats de douane. Ces derniers relèvent du ministre des finances , les autres des ministres de la guerre et de la police.
L'administration de la province se compose:
1° Du gouverneur-général de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie.
2° Du gouverneur de la province.
5° D'employés, tant de police que des tribunaux, des postes, etc.
Dans chaque ville on trouve un maître de police et ses agents ; dans les villages on trouve un maître
de police qui porte le titre de pristaf. Quelquefois plusieurs villages ensemble sont sous la surveillance d'un officier appelé zacidatel, lequel se trouve luimême sous un ispravnik.
Dans chaque lieu important il y a en outre une municipalité dont le chef est le maire.
Les colonies ont une administration particulière, et relèvent directement d'un comité impérial siégeant a Odessa. Dans chaque chef-lieu de district il y a un tribunal de première instance , et dans le chef-lieu de la province un tribunal suprême. Les membres du tribunal de première instance sont nommés par les nobles de la province, et restent trois ans en fonction.
Chaque district a un receveur qui perçoit les impôts, et qui est chargé de payer tous les employés de l'Etat dans son district. îl délivre aussi les podorojnaïa, billets qui donnent le droit d'exiger des chevaux de poste dans toute la province et même en dehors. (Les chevaux de poste sont une propriété particulière, mais dont tout le public peut profiter, parce que le propriétaire n'a ce droit qu'en vertu d'un traité passé avec l'Etat. — Dans aucun pays on ne voyage avec plus de vélocité qu'en Russie avec la poste t mais aussi , comme le char n'est qu'un simple péricladnoï, il faut prendre quelques précautions pour n'être pas lancé au dehors du char.)
Le commerce de la Bessarabie a lieu avec Odessa, avec certaines parties de l'empire, et surtout avec l'Autriche et la Moldavie. — Il consiste en exportations et importations.
Les exportations consistent essentiellement en froment de plusieurs qualités, mais, seigle, orge, avoine, pois, graine de lin, suif, peaux de bœuf et de vache, peaux de loup et de renard, juments, miel, vin, fruits, laines , poisson , caviar, sel, etc- On importe: des vins fins, certains fruits verts et secs, du sucre, du café, du thê, des épices, des drogueries, du tabac, du fil turc, du coton, des laines fines, de Yhuile d'olive, des liqueurs, de Yhorlogerie, de la bijouterie et orfèvrerie, de Y encens, des objets en métal, du papier, et une foule d'autres choses.
Voici, a peu près, les prix des principaux articles :
Blé, de 5 */4 à o 3/4 roubles d'argent le tschetvert, suivant l'espèce.
Seigle, de 2 a 5 roubles d'arg. le tchtv.
Orge, a peu près comme le seigle.
Avoine, de 1 à 3 roubles d'arg.
Graine de lin , de S */2 à 7 % roubles d'arg. le pouds.
Suif, de 2 3/4 à 5 4/4 roubles d'arg. le pouds. Laine lavée, en moyenne 14 roubles d'arg. le pouds.
Laine en suint, de 3 à 8 roubles, suivant l'espèce.
Le miel , à 5 roubles d'arg. le pouds.
Le commerce intérieur consiste dans l'échange des produits du sol dans les marchés hebdomadaires, dont les principaux sont ceux de Kichinef, ïsmaël, Àkermann, Bender , Belz, etc.; ce dernier lieu a des foires très-importantes, où il se fait des ventes de bétail pour plusieurs millions.
Il existe aussi un village colonial, celui à'Antchoukrak, qui a une foire très-connue et beaucoup fréquentée, qui se tient chaque quinzaine.
On trouve dans les villes quelques magasins importants et beaucoup de petits magasins. Je ferai remarquer ici que , dans les places publiques destinées au marché , on trouve une place pour chaque espèce de denrées ou d'objets a vendre, et qu'on appelle cela des bazars. Ce mot oriental de bazar a passé à l'occident, mais il n'y a pas la même signification qu'ici; en occident bazar signifie un immense magasin où sont renfermés beaucoup d'objets d'art et d'industrie; aussi, habitué à la valeur du mot en occident, je fus très-étonné de me trouver sur le marché des fruits a Odessa , ce que mon conducteur appelait: être au bazar. Quoi! lui dis-je , un bazar en plein air ? Vous appelez cela un bazar? Mais sans doute, reprit-il, et par la raison qu'il n'y en a pas d'une autre espèce. Je me suis convaincu depuis qu'il disait vrai, et quà Foèci-
dent on a donné une mauvaise acception à ce mot de bazar.
Je ferai encore une dernière remarque, c'est qu'au bazar, ou marché, on vend les fruits d'une manière plus équitable que dans beaucoup d'autres pays, c'est-a-dire qu'on les pèse, et qu'une vente au poids est bien plus équitable que celle qui est faite au hasard ou a l'assiette.
Les négociants ou marchands sont divisés par classes, appelées guildes; le droit d'être de l'une ou de l'autre des trois qui existent dépend de ce que l'on paie à l'Etat , car personne ne peut commercer sans payer une patente. Tous ceux d'une même guiide paient également , mais ceux de la première guilde paient plus que ceux de la seconde, et ceux-ci plus que ceux de la troisième.
En revanche, chacun peut vendre librement les produits de son sol ou de son industrie, en aussi grande ou minime quantité qu'il le désire, sans payer de droit.
Certaines industries ne sont pas permises, comme la fabrication ou la vente de l'eau-de-vie , qui se trouve exclusivement entre les mains d'une administration particulière, qui a son siège à Kichinew. La fabrication et la vente de la poudre sont de même défendues. L'exploitation du sel est entre les mains du gouvernement.
La chasse est parfaitement libre en tout temps
(hors le printemps) et sans aucune rétribution. I! n'en est pas de même de la pêche , qui est entre les mains du gouvernement, lequel la loue à quelques entrepreneurs, qui la sous-îouent ensuite. La pêche rapporte beaucoup , et on exporte une quantité considérable de poisson saîé, surtout d'esturgeon ; j'en ai vu une salerie à Kilia , où on déploie une activité extraordinaire; on y voit des esturgeons de plusieurs pouds. Le sel est exploité aux lacs salés de Tousla, district d'Akermann, par millions de poucîs, annuellement, depuis la mi-août jusqu'à la mi-octobre ; il est à fort bon compte.
On trouve en Bessarabie quelques fabriques de ouate, de drap commun, d'objets en fer, de chaux, de poterie , exploitations de pierre à bâtir , en certaines carrières; des fabriques d'objets en bois dans la Haute-Bessarabie; des fabriques de toile commune, de tapis communs; fabriques de tuiles, tanneries, etc.: puis une verrerie près de Richinew.
Généralement l'industrie est naissante; mais les mesures prises par le gouvernement pour empêcher l'entrée de certains articles de consommation, ce qui les rend assez chers, font que l'industrie doit faire des progrès, et cela est a désirer, parce qu'en général ce qui est fait dans le pays n'est pas tout jours bon, et le Malorossien , assez habile a imiter, est peu apte a créer. Les moulins sont presque tous à vent; le plus remarquable est celui iïAtchi-
lar, qui a une roue avec vingt-quatre aiîes. li coûte, dit-on, 10,000 roubles.
J'ai dit plus haut que les négociants et marchands étaient divisés en guildes, ce qui constitue pour eux une espèce de titre de noblesse ; car en Bessarabie, comme dans tous les pays monarchiques, il y a des nobles et des roturiers ; mais, tandis que dans certains pays ces distinctions ne sont qu'honorifiques, comme en France, elles sont ici une réalité , et le noble jouit d'une foule d'avantages dont ne jouit pas le simple particulier. Les nobles eux-mêmes sont divisés en quatorze classes, ou, si l'on veut, il y a quatorze rangs dans la noblesse.
Les étudiants reçoivent, au bout de leurs études, avec Fépée, le quatorzième ou dernier rang.
Tous les employés de l'Etat, comme les écrivains, les maîtres de poste, des douanes, les professeurs, les membres du clergé, ont un rang de noblesse.
Les étrangers forment une classe à part; ils vivent librement où bon leur semble, sous la protection des consuls de leurs nations respectives, en faisant chaque année renouveler leur permis de séjour au chef-lieu du gouvernement qu'ils habitent, contre une finance de 14 roubles.
Je ne pousserai pas plus loin ce chapitre; on trouvera quelques détails sur le commerce maritime
de la province dans le paragraphe ÏX, où il est question des fleuves , et on en trouvera pareillement quelques-uns sur le commerce du bétail au paragraphe XIV.
En finissant, je crois devoir dire, qu'à mon avis, on favoriserait beaucoup le développement de l'industrie bessarabique, qui en a besoin, en ouvrant annuellement une exposition des produits de la province, à l'instar de ce qui se fait ailleurs. Ce serait sans doute un surcroît d'occupation pour une administration déjà assez occupée et peinée ; mais ce serait le bien du peuple et par là même de l'Etat. — Prie et travaille, dit une maxime.
§ VII. Histoire des colonies.
(Nota. Leur description se trouvera au dernier paragraphe.)
Depuis les temps les plus reculés, le sol de la Bessarabie a été foulé, sans interruption, par des colons étrangers.
Il n'existe peut-être pas un pays qui ait subi une pareille occupation.
Il est évident que la position de ce coin de pays est très-propre à fixer l'attention; la facilité de ses communications, soit par le Danube, soit par le Dniester, soit par la mer Noire, sa proximité de l'Orient et particulièrement de F Asie-Mineure, ses vastes plaines, sa position entre trois grandes na-
tions ; tout concourait a en faire le rendez-vous des peuples du voisinage.
Les premiers colons que je découvre dans l'histoire gont les Sarmates.
Ces hommes, qui vivaient avec les Scythes, étaient les subordonnés de ceux-ci , et leur fournissaient des soldats en temps de guerre, comme à des maîtres , selon qu'on le voit dans les guerres de Darius en Scythie.
Plus tard, les Grecs vinrent s'y établir comme colons, avant même que les Sarmates eussent disparu; leurs colonies principales étaient Tyras, Ophiuse, Niconie, etc.
Les Grecs furent remplacés par les Romains, qui s'y colonisèrent tellement que leurs descendants s'y trouvent encore aujourd'hui.
Les Vénitiens et les Génois succédèrent aux Romains, et ont laissé entre autres choses, comme témoin de leur passage, la forteresse actuelle d'Akermann. Sous la domination turque , qui succéda aux Génois, k Bessarabie eut pour colons des Tatares connus sous le nom de Nogais; ils ont laissé comme trace de leur séjour dans ce pays certains noms, comme Tatar-Bounar , et c'est même d'eux que nous avons appris à nommer la partie orientale de la province le Boudjiac.
Nous voici aux temps modernes.
Sous la domination actuelle les colonies ont pris
encore plus d'extension que sous les précédentes , ce qui était d'ailleurs une nécessité, à cause du départ des Turcs, qui rendait le pays presque désert en certains endroits.
Ce fut de 181,4 à 1818 que se formèrent les premières colonies modernes; après les grandes guerres de cette époque, un grand nombre des habitants de la Prusse et du duché de Varsovie s'expatrièrent et vinrent chercher un refuge en Bessarabie, où le gouvernement leur accorda, presqu'au centre de la province, un terrain de 115,548 déciatines, propre à la culture.
La population étrangère s'accrut de telle sorte f qu'en 1825 on comptait 8,284 individus des deux sexes, originaires de la Prusse, du Wurtemberg, de la Bavière, de la Suisse, outre quelques Bohémiens. Sous le rapport confessionnel, ils se divisaient ainsi : 7,403 luthériens, 817 catholiques et 64 calvinistes.
Aujourd'hui, on trouve en Bessarabie 106 colonies, divisées en 7 arrondissements, savoir: celui de Maloïaroslavets , qui comprend 11 colonies; celui de Cliastils, qui en comprend 9; de Sarata avec 3. Ces arrondissements-la sont dans le district d'Akermann. L'arrondissement à'Ismaël, au di strict de Cagoul, a 1 colonies; celui de Werknie- Boadjac, même district, en a 20 ; celui de Cagoul- Pruth, encore même district, en a 19. Enfin un dernier arrondissement, celui de Nijnè-Boudjac,
à la fois dans le district de Cagoul et dans celui d'Àkermann , comprend 28 communes. — De tous ces arrondissements, celui d'Ismaël, habité par des Bulgares, est le plus populeux. Ces colons bulgares sont arrivés les derniers, en Tan 1829.
Les colonies, dans leur ensemble, présentent une population de 60,000 habitants; c'est la moitié de ce qu'il y en a dans la Nouvelle-Russie.
Les diverses colonies n'ont pas à donner à leurs ressortissants respectifs autant de terrain les unes que les autres. Les colons de Chabag et de Sarata sont ceux qui en ont le plus, c'est-a-d ire chacun 60 déciatines. On trouve en Tauride la colonie Zurichsthal, par exemple, qui n'a que 5 déciatines par colon.
Tant en Bessarabie qu'ailleurs, il y a encore 152,522 déciatines pour de futurs colons; alors le total des terrains coloniaux sera de 1,632,491 déciatines, c'est-à-dire près de 2 d/2 millions d'hectares français! C'est vraiment énorme ; c'est plus de 800 lieues carrées, ou les deux cinquièmes de toute la Suisse.
Les villages coloniaux sont bâtis sur un plan régulier; les maisons sont généralement en pisé, et couvertes avec du roseau; cette toiture vaut d'ailleurs mieux que celle en tuiles, tant les tuiles de ce pays sont mauvaises. On couvre les temples en fer verni à l'huile, mais il se détériore aussi promptement.
Les colonies ziganes, Pharonofka et Kaïr, présentent la plus chétive apparence; les maisons sont délabrées et offrent l'image de la pauvreté et de la paresse.
Les colonies bulgares offrent au contraire Pimage du travail et de l'économie. Celle de Bolgrade possède une église qui a coûté 700,000 roubles!
La colonie suisse a eu de chétifs commencements, mais depuis quelques années elle prospère rapidement.
Quant aux colons allemands, ils sont généralement sobres et laborieux. — On trouve dans chaque commune quelque industrie.
Les colons sont exempts de la conscription militaire en partie; ils paient annuellement un léger impôt a la couronne.
L'autorité supérieure coloniale consiste en un comité siégeant à Odessa , qui porte le titre de Comité de curatelles des colons étrangers de la Nouvelle-Russie, lequel est généralement le protecteur des colons. Monsieur le général Hahn est à sa tête, et se fait beaucoup aimer et estimer de ses administrés, qui lui donnent souvent le titre de père des colonies. Du reste c'est aux soins de M. le général Insoff, encore haut-directeur des colonies, que leur bonne administration actuelle est dûe.
Dans leurs rapports avec leurs autorités respectives, les communes se divisent en arrondissements
ou cercles, administrés par des inspecteurs de l'Etat et par des tribunaux d'arrondissement , dont les membres sont élus par les colonies elles-mêmes ; puis chaque commune est régie en particulier par son tribunal de colonie , subordonné au tribunal de l'arrondissement. La colonie de Chabag, vu son isolement, a une administration particulière; elle a une mairie , composée d'un maire et de deux adjoints, nommés par la commune, restant en place trois ans, puis renouvelés intégralement au bout de ce temps; ils sont toujours rééligibles. Cette mairie correspond directement avec le comité, lequel la fait inspecter comme les autres.
Les colonies ont un pasteur de leur rite , salarié par la bourse communale , de même que l'instituteur. Ce dernier est chargé de toutes les fonctions pastorales dans certains endroits , sauf de l'administration de la cène et de la célébration des mariages.
Dans plusieurs communes, il y a un mélange de réformés et de luthériens ; malgré cela il n'y a qu'un seul pasteur, luthérien toujours, a une ou deux exceptions près; il donne alors, aux époques de la communion, aux uns du pain, aux autres des hosties. — Dieu veuille faire souvenir les uns et les autres que pour obtenir la gloire éternelle il faut être une nouvelle créature !