JOURNEE DE COURSES
A M. Philippe Giile.
Pendant la belle saison, du lundi au samedi, l'hippodrome de Longchamps reste désert comme une savane du Texas, s'étendant à perte de vue dans une région verdoyante et silencieuse où, seules, des pies troublent de leurs sauts brusques Téclosion furtive des fourmis.
Puis, chaque dimanche, une ville, établie à la hâte pour durer quelques heures, s'installe sur cet emplacement. Une civilisation raffinée a le temps d'y Heurir: on ne boit que du Champagne, on fait des paris extravagants et des potins abominables. Le pschutt réalise un pas en avant!
Et le soir même il ne reste plus, pour témoigner de la disparition d'une société bruyante et forte, que des vestiges discutables et vagues. Epars sur le sol, des bouquets de cent sous achetés deux louis pour des femmes de vingtcinq francs, des tickets signés de noms baroques et parcourus d'inscriptions incompréhensibles, quelques pièces à l'effigie du temps enfouies dans le sable, et des casquettes à trois ponts perdues par de jeunes récidivistes qui se sont trop ardemment disputé le monopole de crier : « Demandez vot'cocher, vot'voiture! »
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Les Jours de réunion, à midi, le champ de courses est encore inhabité.
Aux abords, les cantonniers pensifs arrosent distraitement les mêmes places et forment des mares bouillonnantes et profondes.
Bientôt la troupe et la police surviennent pour protéger les remparts légers qui entourent le turf. Des préposés aux recettes, instruits du penchant intime qui porte l'espèce humaine à entrer partout sans payer, déjeunent derrière leurs guichets avec une voracité inquiète.
Sous de larges huttes couvertes d'un chaume bien parisien, quelques garçons de café déballent des verres innombrables et insèrent au milieu de pains épais, de minces tranches de jambon, comme on marque un livre, d'une carte.
A partir d'une heure, la foule impatiente et diverse débouche de toutes les avenues.
Les piétons sont rouges et haletants; les voi-
()() CROOITS
turcs se dépassent ou s'accrochent parmi la boue factice, dans l'atmosphère insalubre des poussières vagabondes et des jurons de cochers.
Çà et là, les dog-carts et les tapissières, les cavaliers glorieux sur leurs montures intimidées, les fauteuils roulants de paralytiques, les landaus aux trois quarts inoccupés et les phaétons à moitié vides dont Tattelage stappe avec une lenteur indignée, les fiacres trop chargés et avachis comme les pommiers d'automne, que traîne un cheval désespéré, cornard et enguirlandé de lilas.
Au loin sifflent hâtivement les trains de banlieue et les bateaux-mouches.
Une partie du public se répand sur la pelouse : petits rentiers, boutiquiers avides de grand air, soldats de ligne, sous-préfets en permission, employés de mairies, collégiens sans correspondants menés par des pions.
Cette population marche docilement, toute
jour\i;f. nr: courses ()-
la journée, en suivant la corde des pistes, ou bien elle s'assied sur des tertres. Les hommes causent de leurs affaires; les femmes ornent leurs corsages de marguerites et de boutons-d'or cueillis par leurs enfants.
Quelques voitures viennent bien se ranger devant le disque; mais ce sont de vieilles calèches où s'écrasent des familles industrielles, des coupés flétris et des victorias éventées comme les créatures qu'elles portent, pour avoir trop fait, les unes et les autres, le service nocturne des restaurants.
Rarement on voit apparaître un break élégant ou un haut mail, portant, sur ses étages superposés, des femmes en toilettes printanières et confusément éblouissantes comme un fouillis de roses trémières.
C'est la province du sport.
L'enceinte du pesage est, pour ainsi dire, la capitale de cet Etat éphémère que n'a prévu ni
(uS CROQUIS
le systcmc des frontières naturelles, ni la politique des nationalités, et qui pourtant a ses drapeaux multicolores, son patriotisme excessif, son code arbitraire, ses journaux contradictoires, enrages et puissants.
Le Pesage est une réduction de Paris. Il possède un palais de l'Elysée et un faubourg Saint-Germain, une Bourse et un pavillon de Flore, un hôpital, un tribunal et un tattersall.
L'estrade du chef de l'État reste ordinairenient vide. Bien qu'elle soit gratuite, garnie de velours et spacieuse, aucune àmen'y manifeste sa présence.
La tribune du Jocke3''-Club est tenue avec une distinction haute et simple. Les membres héréditaires de l'aristocratie française s'y réunissent dans une inviolable intimité, et chacun tient en paix le rang qui convient aux traditions de sa race. Des laquais de grand ton gardent les portes qu'ils ferment avec une lenteur polie au nez des passants.
Dans le coin des bookmakers régnent couram-