‹ La bêtise parisienneChapitre 18 sur 39 · I.E CAFE-CUXCEkT ()D · texte numérisé non relu

I.E CAFE-CUXCEkT ()D

Raisonnablement, peut-on s'intéresser davantage aux exercices d'équilibristes qui jonglent, des pieds et des mains, avec des choses que nous avons l'habitude de respecter : tables à jeux, bouteilles d"eaux minérales, parents pauvres, etc.?

Mais les chanteurs ? me direz-vous, et les chanteuses ?

Je sais ce que vous entendez par là : ces hommes tour à tour en habit noir, en lancier polonais, en marié de village, qui agitent leurs bras devant le trou du souffleur et semblent menacer cet auxiliaire modeste; ces femmes, , gantées jusqu'aux épaules et décolletées jusqu'à ■' l'abdomen, qui minaudent et font de petites révérences au milieu des fumées de la rampe.

Certes, je ne les oublie point. Mais, d'abord, est-il sûr que ces personnes chantent?

Dès qu'on les voit apparaître sur la scène, les vociférations, les applaudissements et les huées éclatent au parterre, pour ne plus cesser.

Des petits jeunes gens, qui seraient bien

mieux dans leur lit à cette heure avancée, imitent, d\ine voix aigrelette, le bruit de la varlope et du perroquet outragé. Des messieurs, dans la force de l'âge, prodiguent, d'un poumon caverneux, le fracas des météores, de la vapeur et autres conquêtes de la science moderne. Les dames jouent sur des soucoupes un air de petites cuillers.

Je ne conteste point que les artistes font le simulacre de chanter : leurs bouches se contournent odieusement, leurs cous se gonflent, leurs tempes bleuissent, en un mot, ils ont vraiment lair de soullrir. Mais, en définitive, l'auditoire ne perçoit aucun des sons que l'opinion prête aux exécutants.

D'ailleurs la moralité publique et l'art français n'y perdent point grand'chose.

En elfet, on peut s'en convaincre en demandant quelques renseignements au marchand de partitions qui propose le répertoire des cafés-

concerts aux spectateurs désireux de l'approfondir.

Les bardes qui pourvoient ce genre de commerce semblent préoccupés de questions mesquines. Ils célèbrent habituellement les ménagères qui font bien la cuisine, la résistance aux exactions des marchands de vin et la colère des cochers conduits en fourrière.

En quoi cela pourrait-il toucher le public de l'endroit, qui s'imagine poursuivre la vie à outrance et le frisson des folles voluptés?

Au point de vue de la linguistique, il y aurait bien quelques réserves à exprimer sur cette littérature qui se fait un jeu de l'indissoluble union des syllabes et s'oublie jusqu'à écrire :

J' demeur' rue Po J' demeur' rue pin J' demeur' rue Popincourt, etc.

Ou bien

Le p'tit bleu,

Ça vous rarara.

Ça vous ravigote^ etc.

qS c.roqufs

Mais ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est ^ le soin méticuleux avec lequel toute pensée est bannie.

Voici, par exemple, un morceau encore inédit, et qui est Tœuvre anonyme d'un jeune clubman :

LA SEMAINE ALIMENTAIRE (l)

L' lundi, J' mang' des radis;

L' mardi, J' mang' du cc'l'ri.

Et le dimanche, Je fais la planche.

Deuxième couplet

L' lundo, J' mang' du gigot ;

On arrive ainsi aux couplets du huidouille, du lunderche, etc.

(i) Cette rêverie pour pianos de restaurants est signée Jules Thin.

Mais cette digression n'aide pas à comprendre les causes qui ont procuré aux cafes-conccrts leur vogue toujours croissante.

Ne conviendrait-il pas d'attribuer une certaine responsabilité de cette passion funeste aux parents qui ont élevé la génération actuelle dans l'idée qu'il fallait faire quelque chose, chaque soir, — ce qui devient embarrassant lorsque l'élévation de la température oblige les théâtres à fermer ?

Au reste, c'est le propre de l'espèce humaine d'exagérer sa bêtise naturelle, avec une insouciance joyeuse, et de chercher les prétextes à faire beaucoup de bruit pour rien.

Aujourd'hui, les Français n'ont plus la ressource d'acclamer ni général victorieux, ni libérateur du territoire, ni grand patriote, ni la moindre idole populaire. Ils sont même las de protester contre les abus. Qu'ils fassent donc quelque bruit au café-concert! Il n'y aurait peut-être plus rien à espérer de notre vitalité nationale, le jour où l'on n'y beuglerait plus.

A Anatole France.

Les fêtes des environs de Paris attirent quotidiennement, de dix heures du soir à une heure du matin, un monde élégant à la fois composé de ces gens qui s'amusent partout et de ceux qui ne s'amusent nulle part : les uns et les autres vivant en parfaite harmonie, se contredisant toujours et ne se quittant jamais.

Sur des avenues longues et larges, une double rangée de boutiques en toile et en planches étend ses toitures basses.

Des lampes à Thuile ou au pétrole éclairent faiblement la plupart des devantures. De place

en place, une rampe de gaz portatif étend sa lueur tortueuse, qui se dresse ou fléchit sous l'haleine du vent irrégulière et chargée d'odeur de friture. Au seuil de quelques baraques monumentales, un foyer de lumière électrique projette des rayons blancs, mobiles et minces, qui pénètrent dans les plus obscurs recoins ; c'est la terreur des amants furtifs qui, ne se préoccupant pas d'avoir leurs aises, sont en train de s'y pincer frénétiquement les doigts.

Toutes les classes de la hiérarchie sociale s'agitent au milieu de ces clartés et achalandent les divers marchands qui promettent, par leurs discours et leurs enseignes, beaucoup de plaisir à bon compte.

Les petits bourgeois, les jardiniers, les jeunes gens qui préparent leur baccalauréat, les instituteurs en retraite, favorisent les industries qui amusent en instruisant. Par leur initiative, les groupes se forment autour des tables d'électri-

cite, des appareils qui renseignent sur la chaleur du sang, des justes balances, des vues historiques et des musées de l'Inquisition. Les instruments de torture que le barnum attribue à l'invention de Torquemada proviennent généralement des démolitions de Paris. Ce sont des targettes, des trappes de cheminée, des tringles d'escalier. Il suffirait d'un changement de régime pour qu'on les présentât comme les Horreurs de la Révolution de 1848. Rien de plus facile que cette adaptation.

Dans le même ordre d'idées, il ne faut pas omettre les boutiques dont l'entrée est interdite aux enfants au-dessous de quinze ans, et que fréquentent principalement des gamins hauts comme la botte qu'ils mériteraient de recevoir : on leur exhibe là des princesses silures, des monstres qui sont à la fois homme, femme et auvergnat, des petits jumeaux en bouteilles et en demi-bouteilles.

Il y a aussi les jeux qui développent la force et l'adresse : têtes de Turcs, tirs à l'œuf et

boules de Gargantua, où se ruinent les cochers de fiacre et les peintres en bâtiment.

Les tourniquets chargés de verrerie et de faïence subjuguent particulièrement les âmes honnêtes et les esprits pondérés. Des familles entières s'y arrêtent et chacun de leurs membres donne le branle à la roue, depuis Taïeul jusqu'au petit dernier.

— Encore un coquetier, murmure machmalement la marchande ; deux crans de plus, c'était le sucrier !

Tous ces éléments de jouissances individuelles se combinent, et une gaieté générale règne dans l'atmosphère où circulent le fracas des orgues, les détonations d'armes à feu et les puces élevées dans l'acrobatie.

Les établissements de fauves ne désemplissent pas. Depuis l'humble allumeur de réverbères jusqu'au grand-duc héritier, tout le monde y prend place.

Le fait est qu'on ne peut sans émotion contempler l'héroïsme et l'intelligence des lions. Ces nobles bètes se sont depuis longtemps rendu compte qu'elles n'avaient aucune chance d'échapper de leurs cages et que le mieux, pour elles, était de hâter la durée des représentations. Aussi les voit-on sauter avec entrain pardessus les barrières, traverser sans protestation des pièces d'artifices qui les criblent d'étincelles et se laisser introduire dans la gueule des tètes qui n'ont rien d'agréable.

Sans la présence du dompteur, qui les gène avec les mouvements de son fouet et qui les étourdit de ses clameurs, les lions feraient certainement preuve d'une aisance plus gracieuse encore.

Mais le grand succès de la fête, c'est encore l'arène des lutteurs.

On sait en quoi le spectacle consiste. Dans une salle étroite où des quinquets fumeux ré-

pandcnt une lueur louche, des hommes nus jusqu'à la ceinture, étroitement enlacés deux par deux, roulent leur sueur dans la sciure de bois.

L'un des adversaires appartient à la troupe foraine ; l'autre est ce qu'on appelle un amateur. Ce sont toujours les mêmes amateurs, et j'incline à penser que, en dehors de leur penchant vers la lutte à mains plates, le fond de leur profession consiste à ne rien faire.

Quoi qu'il en soit, c'est l'amateur qui jouit de la faveur publique. Lorsqu'il triomphe, l'assistance trépigne et s'abandonne à des délires.

Il y a là comme une sorte de haine bien parisienne contre ce qui est le patron, l'ordre établi, le cours naturel des choses. Ce qui est étrange, c'est qu'un sentiment aussi subversif soit partagé par des personnes notoirement dévouées aux principes conservateurs : des notaires, des agents de change, des référendaires à la cour des comptes.

Une quantité de cocottes sont fanatiques de

CCS séances. Elles en sortent toujours charmées. Ce n'est pourtant pas un attrait nouveau pour elles de voir des hommes, qui ne leur ont jamais été présentés, retirer soudain leur chemise. Cela ne peut être, en somme, intéressant que pour les femmes honnêtes, dont la présence s'explique ainsi.

Les fêtes foraines donnent encore asile à des exploiteurs dont la rouerie me touche. Ceux-là, ne possédant qu'un matériel primitif, installent des jeux où il est impossible de gagner. Tantôt la règle est d'abattre, avec un palet une seule quille encadrée par deux autres : or le palet n'a point la place de passer au milieu. Tantôt il faudrait enfiler dans un couteau fiché sur une planche un anneau dont le diamètre est trop court.

Ces industriels sont très forts. Voient-ils venir quelqu'un, ils se mettent immédiatement k jouer, avec leur anneau particulier, leur pa-

let particulier; ils ont soin d'espacer suffisamment leurs quilles et réussissent à tout coup ; ils sifflotent, ils ont Tair guilleret. Le passant s'arrête ; il réfléchit que cet exercice doit être bien captivant, puisque l'entrepreneur lui-même y trouve du plaisir; bref, il se laisse tenter.

Tandis que son client s'épuise en naïfs efforts, l'autre lui donne des conseils en caressant un lapin qui, gravement accroupi sur des feuilles de chou, a vieilli et s'est engraissé dans cette association déloyale.

D'année en année, un progrès remarquable est accompli dans le nombre des inventions qui peuvent mutiler le public ou l'écœurer.

L'emplacement des fêtes est couvert de chemins de fer dits américains qui tournent sur eux-mêmes, de chevaux de bois à deux ou trois étages que la vapeur meut avec une rapidité vertigineuse, de cylindres perpendiculaires qui enlèvent des gondoles, des nacelles, des balan-

çoires. Les cris horribles qui s'échappent de là impressionnent douloureusement.

Les boutiques de poupées, ollertes en massacre, pullulent. Jamais le besoin d'exciter à la haine et au mépris des cito3^ens n'a revêtu une forme plus répugnante.

Les juges, les bourgeois, les gendarmes, les mariées avec leur couronne symbolique, ainsi défigurés, ne peuvent plus inspirer que de l'antipathie. Dans ce chaos de visages où les bouches mordent les oreilles, où les paupières pendent sur les mentons, des nez comme, par bonheur, on n'en a jamais dans son entourage surgissent avec les plus hideuses végétations.

Pour peu que la population continue à encourager ces imprudences et ces turpitudes, on établira bientôt des machines dans lesquelles, pour deux sous, le client sera pendu la tête en bas, et des cibles où il suffira de mettre dans la mouche pour recevoir un jet d'eau sale à travers la figure.

Du reste, cela ferait recette.

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