LES STATUES I
A ce propos, il advient fréquemment que le représentant du Gouvernement commette l'erreur de délivrer les insignes à une autre personne que celle avec qui c'était convenu. Il s'ensuit de pénibles histoires.
Avant la nuit, des manœuvres de pompes sont inévitablemeut exécutées. En province, la pompe à incendie est de toutes les fêtes : elle contribue à célébrer les anniversaires et à honorer les visiteurs de distinction.
Je n'ai jamais compris ce qui pouvait flatter l'œil ou ragaillardir le cœur à ce spectacle de tuyaux noirs brusquement tendus, d'hommes à casques qui courent à perdre haleine ou qui font le simulacre de pomper, sans avoir de feu à éteindre ni même d'eau à lancer.
La pompe à incendie est un instrument noble, utile et portatif; mais je ne trouve pas qu'on en tire un art d'agrément.
En tout cas, c'est par cette démonstration que se terminent les réjouissances diurnes, durant lesquelles deux ou trois estrades ne
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manquent ordinairement pas de s'écrouler.
Le soir, une suite ininterrompue de banquets, de toasts, de concerts et de tombolas retient les populations.
Les rues sont pavoisces et parcourues de retraites aux flambeaux qui font resplendir les oriflammes.
C'est très joli, et ça ne finirait jamais, si la pluie n'avait pas été inventée.
Dès que l'ordre est rétabli dans la cité, à partir de la semaine suivante, et pendant plusieurs mois, le nouveau monument devient un prétexte d'opposition municipale.
La minorité du conseil émet des vœux vexatoires contre la statue du grand homme. Des rapports sont déposés tendant à la reculer, sous le prétexte qu'elle gêne la circulation, à la mettre dans un coin, à lui planter un réverbère sur la tète, à lui pratiquer une fontaine dans le flanc.
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Au bout d'un an, les passions calmées ont fait place à l'oubli.
Les tentes sordides du marché hebdomadaire s'appuient effrontément sur Teffigie de marbre ou de bronze, et déconsidèrent sa majesté. Le socle est souillé de feuilles de laitues, de boyaux de lapins et d'écaillés d'huîtres.
Par les soirs d'été, la statue du grand homme est un lieu de rendez-vous indécents pour les amoureux. On y voit folâtrer l'ombre des garçons boulangers à demi-nus et flotter le tablier des servantes.
C'est là que commencent bien des infanticides.
Je tiens maintenant à déclarer que je me fais une tout autre idée du culte qu'il conviendrait d'octroyer aux morts.
Certes, je veux éviter ce ridicule de prêter, comme les anciens, une sorte de vie et une
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àmc consciente aux statues. Les Grecs n'étaient point raisonnables lorsqu'ils portaient, à ces dernières, des liqueurs et des comestibles. Je sais bien que les plus graves des Romains mentaient lorsque, pour se faire des succès dans leur société amie des présages, ils affirmaient que le buste de Tibère ou celui de Domitien avait éclaté de rire en leur présence.
Cependant je m'émeus de cet abus qu'on fait constamment de la figure des morts pour la mêler aux divertissements profanes des vivants.
Si Ton veut, à toute force, évoquer ces formes péries, ce n'est pas au centre des foires marchandes ni des carrefours tumultueux quMl faut les produire.
C'est dans les cimetières silencieux et les vallons discrets, sur les rives sauvages ou les hautes collines, que le brouillard voile de vapeurs à Taube et vers le déclin du jour.