LA NORMANDIE PÉTRÉE
A Guy de Maupassant.
C'est une mince bande du pays de France qui s'étend du Tréport k Cherbourg, en suivant les côtes de la Manche et sur laquelle émergent Dieppe, Fécamp, Étretat, le Havre, Trouville, Deauville, Villers, Cabourg, Arromanches, etc., etc.
Descendant vers des rives où le sable clair enchâsse les humides et noirs galets, se hérissant çà et là de falaises abruptes, battue partout de vents salés et d'âpres grêles, la Normandie Pétrée est un lieu de pèlerinage annuel pour les musulmans de Paris. Des familles multi-
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colores et dépareillées y pratiquent leurs ablutions convaincues et polygames.
Au mois d'août, le sport envahit pour quelques jours cet étroit espace.
Les courses et le tir aux pigeons y amènent un monde spécial de bêtes et d'hommes, dont les habitudes contrastent avec le tempérament public. Parmi ces créatures, celles-ci cultivent l'art de se casser la clavicule : ce sont les jockeys; celles-là s'adonnent à recevoir des coups de cravache : ce sont les racers; d'autres enfin jouissent d'aptitudes particulières pour essuyer deux coups de fusil : ce sont les blue-rocks.
Tout cela, avec le chic anglais.
Des promiscuités étranges se pratiquent là. A la table d'hôte, des ventres de gros bookmakers débordent sur des ventres de gros manufacturiers. Des clubmen pénètrent, par mégarde, dans des chambres vaillamment occupées par de jeunes ménages. Des enfants de
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cocottes jouent, dans les casinos, avec des petits bourgeois, et les trépignent. Des entraîneurs, des ingénieurs, des lads, des officiers se coudoient et se saluent. On se parle, les uns aux autres, sans se connaître, comme sur une passerelle de paquebot. On échange des idées vagiies et inutiles qui sont inspirées par le baromètre ou le menu des repas.
A part celles de Deauville, les courses de Normandie ont un caractère très original.
On les installe sur des turfs improvisés, dans des prairies onduleuses ou des guérets minés par les taupes.
Le circuit de la piste est très court. Pour gagner un prix, les concurrents tournent comme des chevaux de bois.
Les toques éclatantes et connues des cavaliers se détachent sur un fond insolite. Tour à tour, on les voit se profiler, dans le champ de la lorgnette, sur le dos roux d'un grand bœuf ou
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le signal en osier de quelque sémaphore. On serait très embarrassé de se répondre si l'on se demandait ce que ces toques viennent faire là.
Chaque année, on massacre beaucoup de pigeons en Normandie. Il y a des gens qui se font vingt-cinq mille livres de rente à tuer des pigeons comme d'autres se les font à élever des lapins.
'Dqs poules très chères, des paris exorbitants allèchent les fins tireurs; et, pendant des Journées entières, une population élégante s'intéresse à leurs manœuvres, y apportant la dose d'intelligence qu'il faut aux petits bébés quand leurs nourrices leur disent : « Regarde le monsieur qui va faire poiim. »
Depuis la tombée de la nuit jusqu'au lever du jour, le baccara règne dans les établissements des plages. On y voit presque toujours perdre les gens de son entourage. En revan-
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che, des gentlemen parfaits, que personne ne connaît, gagnent très régulièrement.
Ce qui se dépense d'argent, par ces façons diverses et sans raison plausible, est incalculable. Avec une somme moindre, on pourrait certainement armer une escadre, percer un nouveau canal de Suez, acheter dix députés de valeur rno3^enne, dans chaque groupe de la Chambre.
Les richesses qui passent sous les yeux des Normands du rivage, en changeant de poches, excitent prodigieusement leurs convoitises.
Aussi délaissent-ils peu à peu la pêche et la culture des pommes, pour se livrer aux industries qui exploitent efficacement l'étranger. Ils se font hôtel'ers ou loueurs de voitures.
Il y a encore, dans les stations balnéaires de
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la Manche, quelques spécimens de rhôtelier classique.
■ On reconnaît celui-là à sa mine désabusée et inquiète. Il a lutté, toute sa vie, sans succès, contre Tappétit des contemporains. Il a cherché, dans les livres, ce qui pouvait révolter l'estomac; il a consulté, et, malgré ses efforts et Thorreur de ses procédés culinaires, les voyageurs ont toujours dévoré sous son toit et redemandé les plats. Il en veut à Tair de la mer, à l'oiseau qui passe, au Gouvernement. C'est un misanthrope dont l'espèce tend à disparaître.
L'hôtelier de la nouvelle école a des mines engageantes et l'allure satisfaite.
Au printemps, il fait construire une petite maison sur des plans qu'il affiche dans les gares avec des dénominations altières : Hôtel Européen, ou Continental, ou Universel.
Avant que les murs soient secs, il tire dessus, il les pousse pour gagner du terrain. Puis il partage les étages en deux, dans leur hau-
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teur et leur largeur : c'est ainsi que de huit chambres convenables il en fait trente-deux. Ensuite, il recommence jusqu'à l'ouverture de la saison. Il offre alors aux arrivants des cages où des serins ne voudraient pas entrer. Lorsqu'on proteste, il feint de se rendre à vos raisons, et se décide à vous donner la chambre d'en face, qui est identique. Seulement il l'appelle celle du « général » et la fait payer plus cher.
On sait que les promenades dans les environs ont été inventées par les loueurs de voitures. Ils ont espacé dans la campagne un chêne où l'on peut s'asseoir, un tertre où il doit y avoir un écho, et une cabane où il faut boire du lait.
Règle absolue : le chêne est mort, Técho est sorti et la cabane est fermée. Cela fait qu'on y retourne.
Encore si le paysage présentait quelque
charme ! Mais il ne varie jamais et consiste en deux ou trois modèles qui ont été vulgarisés par le Salon de peinture :
Dans le fond, le chemin de fer sur un remblai ga/.onné. A droite, un'e rivière plate et blanche comme un papier d'étain. A gauche, une route grise, bordée de peupliers désolés et sans ombre comme un héros d'Hoffmann. Au milieu, trois vaches, quatre parfois, qui paissent, auprès d'un homme qui travaille à la terre. Dès que le soleil débouche de l'horizon, cela se met en mouvement : le train passe, la rivière coule, les vaches agitent la tête, le piocheur pioche. Une horloge de clocher, et le tableau mécanique est complet.
Le décor change avec la pluie.
Les feuilles sont retournées : les vaches couchées. Le paysan est planté à la base d'un arbre, sur ses deux sabots, qui le tiennent debout comme la rondelle des bonshommes de bois. La rivière tremblote et se détraque.
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Je sais d'ailleurs plus d'une Parisienne, à la volonté délicate et nerveuse, qui commence à mal s'accommoder du spectacle uniforme de ces paysages côtiers, où l'on n'aperçoit que des chaumières boueuses, des toitures sombres de chaume, et de gros nuages noirs, placés sans goût dans le ciel.
On voudra bientôt une nature plus raffinée, avec des toits roses au loin et des petits murs bleus. Des nuages en mousseline, artistiquement tendus, une frondaison qui suivrait la mode et qui, selon Tannée, pousserait lilas, jonquille ou fraise écrasée.
La réalisation de pareils désirs procurera bien des tracas aux administrations des casinos, toujours si soucieuses de complaire à leurs abonnés.
Derrière les rivages envahis par les baigneurs, agités par les jeux de la civilisation, étoiles, la nuit, par des feux d'artifice, s'étend
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le territoire de la Normandie Heureuse.
Ce sont les petites vallées de TEure où se meuvent des fabriques, les haras de l'Orne, le verger d'Auge, les champs de Caux. Là, les villages vivent dans un doux silence, rarement troublé par le sourd aboi des. chiens ou le hennissement des étalons en quête de joies rudes. Point de fils télégraphiques qui coupent le vol des hirondelles ni de grands chemins où les voitures à grelots font lever la poussière; mais des sentiers pleins de cigales et de vers luisants.
Les habitants portent des blouses raides qui font tenir fièrement la tête. Ils dorment la nuit, veillent le jour, et se laisseraient tuer pour défendre un sou gagné à la peine.