‹ La bêtise parisienneChapitre 27 sur 39 · CHASSES PARISIENNES · texte numérisé non relu

CHASSES PARISIENNES

A làienne GrosclaiiJe.

Que le Parisien pratique beaucoup la cliasse, c'est un fait indéniable.

A la fin de septembre, un homme de bourse, de sport, de négoce, de barreau ou de tout autre chose, qui n'a pas encore accompli ses devoirs cynégétiques, est un homme qui veut se faire remarquer. Autour de lui, les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, les maris et les célibataires ont, par goût de la chasse, quitté sans faiblesse tout ce qui pouvait les retenir au foyer. Ayant livré momentanément aux incertitudes du sort les épouses craintives, les en-

l50 CURIFUX USAGES

fants blonds, les maîtresses frivoles et les entreprises compliquées, tous les individus valides et ceux même auxquels il ne reste que la moitié de leurs yeux, de leurs bras ou de leurs jambes, parcourent la campagne. Ils ont des accoutrements de rétiaires, des chapeaux de bersagliers et des ceintures d'outlaws. Ils tirent la poudre, sifflent les chiens et s'agitent extraordinairement sous les filets de carnier et les courroies de buffleterie qui les empaquettent.

Parmi les phénomènes les plus curieux de l'atavisme, le cas du chasseur parisien est à signaler.

La chasse a eu un but et une utilité aux âges primitifs, alors que les représentants de la race humaine devaient défendre leur existence contre les bêtes féroces et se procurer des subsistances. La même nécessité se fait encore sentir chez les peuplades errantes de quelques continents.

CHASSES PARISIENNES l5l

Mais cet usage aurait dû tomber en désuétude, à mesure des progrès de la civilisation, dans les pays où fleurissent les boucheries modèles, les boutiques de comestibles, et oià les animaux les plus dangereux sont le rat d'égout, le dindon de basse-cour et le homard cru.

D'autant que la chasse comporte des frais, des études et des fatigues qui devraient rebuter Tanémie moderne.

Il faut donc admettre les principes de l'hérédité physiologique pour comprendre ce retour périodique de l'envie de chasser qui saisit, chaque année à époque fixe, toute une population urbaine, l'agite comme un rut pendant l'automne et l'hiver, avec des recrudescences hebdomadaires qui durent généralement du samedi soir au lundi matin.

En effet, rien dans l'atmosphère ambiante ne peut prédisposer le Parisien à la vocation de la chasse ni avertir ses sens à cet égard.

CURIFUX USAGES

L'odeur de tabac, d'asphalte, de chlore et de patchouli qui fréquente ses narines, l'entretient dans l'ignorance des parfums subtils que dégagent le serpolet, le sainfoin et la luzerne, au temps des fenaisons. La vue des boulevards pavés et des ruelles boueuses écarte de sa pensée le souvenir des sentes que les lièvres et les biches laissent dans le trèfle en fleur. Son oreille, emplie du fracas des voitures et des crieurs scandaleux, évoque mal les voix de la plaine et des forêts : le rappel des perdrix, le cri d'amour des cailles, les longs bramenients... C'est donc à la force de la tradition, à l'instinct développé par les conditions originaires de la race et successivement transmis, que le Parisien obéit lorsqu'il s'adonne à la chasse.

L'habitude est si tenace, le besoin est si impérieux, que les lois physiques et sociales les ont vainement attaqués.

En même temps que le gros gibier disparais-

Page 1