LE FAUX DILETTANTISME
A Élémir Bourges.
Il est des gens qui n'ont jamais montré la moindre aptitude à discerner la différence des mérites entre les séries de sons émis par les orchestres, et qui affectent d'être fanatisés par la musique.
J'en sais qui, sous aucun prétexte, même le plus inavouable, ne manqueraient aux représentations de l'Opéra, et qui pourtant ne croient observer qu'une mode courue, décente et propre à favoriser les belles manières.
Voilà de faux dilettanti.
Parmi les abonnés de l'Opéra, les habitués
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des concerts et le monde des salons, rcspècc est fréquente.
On se laisse prendre à cet enthousiasme apparent pour la musique. On commence par être dupe de ces airs pénètres, de ces déclarations chaleureuses et de ces hautaines réticences. Puis on ne tarde pas à revenir de cette erreur.
Assistez donc à la prochaine représentation des Huguenots, d'Hamlel ou de la Juive, et, pendant la durée d'un acte, examinez les physionomies des spectateurs.
Vous serez tout d'abord frappé de la tristesse morne et de Thébétude qui paraissent planer sur plus d'un rang de l'orchestre...
Quelques têtes oscillent à des intervalles divers et dans des directions opposées , sans réussir à accompagner la mesure.
Certains visages expriment une méchanceté tenace. Ce n'est évidemment pas la musique ambiante qui les met dans cet état, mais la ré-
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miniscence étrangère et lointaine d'affaires de famille ou d'amour.
D'autres auditeurs s'abandonnent manifestement à un réel bien-être ; mais souvent c'est que, ne comprenant rien à Tœuvre du maître, ils jouissent d'un repos complet du cerveau. Leur béatitude paresseuse et vague ressemble à celle que tout le monde a éprouvée, en wagon ou au restaurant, à écouter la conversation de voisins qui parlent un langage inconnu.
Aux premières loges, de jeunes et superbes femmes éventent leurs épaules nues avec un dédain visible et la résignation mélancolique des insomnies habituelles. Elles souffrent, sans doute, d'avoir momentanément perdu l'exclusive attention de leurs maris ou des amis de leurs maris qui, assis auprès d'elles, contemplent avec une inquiétante fixité la bouche inépuisable et contournée des artistes qui chantent.
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La satisfaction générale et la gaieté sincère ne renaissent qu'aux entr'actes.
Alors, de tous côtés, des portes sont ouvertes avec une impétuosité joN'cuse , et refermées avec des claquements triomphaux.
Les rires éclatent au bord des loges et dans les étroits salons qui les précèdent. Des visites courtoises sont faites par de beaux messieurs, redevenus galants , à de charmantes dames dont les prunelles s'illuminent sous des fronts rassérénés par un flirt éphémère.
Dans les couloirs, des voix amicales se transmettent des mots de bienvenue franche et simple :
— Tiens, c'est vous ?
— Oui, et vous ?
Chacun passe, frétillant d'aise, pressé de mouvements et plein de gratitude envers la vie, pour ses instants de clémence.
Pendant quinze ou vingt minutes, plus de deux mille personnes, réunies dans un même édifice, se sentent meilleures.
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On a dit éloquemment que la musique adoucissait les mœurs ; mais on a oublié d'ajouter que ce bienfait était surtout sensible pendant la durée des entr'actes.
L'imposture des faux amateurs se trahit surtout dans les conversations mondaines.
Quelquefois, on s'exaspère en entendant des individus, qui ont fait une fortune exagérée dans les emprunts internationaux ou le noir animal, répéter hors de propos :
— La musique, voyez-vous, il n'y a encore que ça!
Pour se calmer, il suffit d'en mettre plusieurs aux prises, et de suivre leurs argumentations.
Celui-ci prétend qu'il faut entendre trois fois tel opéra pour le comprendre; celui-là soutient que ce n'est pas assez. Un troisième déclare qu'il en a déjà écouté en vain dix représentations, et il ne désespère pas encore. Mais ja-
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mais aucun d'eux n'explique ce qu'il a compris.
A les surprendre ainsi, supputant et évaluant ce qu'il leur faut de temps, de persévérance et d'argent pour reconnaître, dans une œuvre géniale, autre chose qu'un bruit volontaire et prolongé, on entrevoit sous un aspect imprévu les causes qui font parfois disputer la fortune de nos plus grands maîtres.
On devine que les opéras nouveaux sont rares, non par la médiocrité des compositeurs, la disparition des ténors ni l'exigence des barytons, mais par la lenteur d'un certain public à consacrer les œuvres.
Pourquoi un directeur lancerait-il des entreprises neuves, alors que les anciennes déconcertent encore les sagacités les plus laborieuses?
En tout cas, par de semblables expériences, on apprend à estimer les natures brutales qui confessent sincèrement leur horreur instinctive de la musique et leur incompétence.
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Certes, il serait injuste de traiter les faux diiettanti en criminels ou de leur reprocher amèrement leur innocente hypocrisie.
L'assiduité aux cérémonies musicales est un penchant salubre et désintéressé entre tous.
Mais on ne peut cependant pas dissimuler que les étonnantes facilités de certaines natures à applaudir tous les genres de musique , en feignant les transports d'admiration, ont eu des conséquences fâcheuses.
C'est ainsi que s'est propagée la funeste manie des exécutions intimes, jusque dans les intérieurs les plus paisibles.
Aujourd'hui le calme du foyer, les rêveries conjugales, le bésigue opiniâtre, les causeries littéraires sont, de ce fait, abolis.
Il n'est plus de soirée en ville qui ne soit consacrée à de petits concerts.
Le niveau d'une résignation égalitaire passe sur tous les invités.
Personne ne s'indigne plus des cris inarticulés que détermine trop fréquemment l'usage
d'une romance, ni de la plainte exaspérée des pianos malades.
Chaque soir, de dix heures à minuit, il n'est plus, dans les vingt arrondissements de Paris, une maison de bonne apparence où l'on n'encourage, à quelque étage, des exercices musicaux dont la barbarie contraste avec la civilisation européenne.
A peine étaient-ils excusables dans les villages lacustres où, pour tromper la faim, les hommes primitifs soufflaient dans des roseaux ou des coquillages.