‹ La bêtise parisienneChapitre 30 sur 39 · LE TOUT-PARIS · texte numérisé non relu

LE TOUT-PARIS

A Paul Fcrricr.

D'où vient-il?

OiJ va-t-il?

Que veut-il ?

Voilà ce dont on devrait se préoccuper en haut lieu et ce qui ne sera peut-être jamais découvert.

Tandis que les unions d'Internationalistes, de Carbonari, d'Anciens Elèves de Ghaptal se dissolvent tour à tour, le Tout-Paris, qui n'a jamais fait de serments qu'on sache, nuitamment, dans les bois de sapins, sur des coupes chaudes d'un sang vierge, continue à éton-

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ncr le monde par son inaltérable cohésion.

A la rigueur, on imagine à quels buts tendent la Ligue des Patriotes, V Armée du Salut, la Fédération du Centime et les Chai7ibres syndicales. Le penchant impérieux de certaines natures vers la chansonnette explique les réunions du Caveau; et la Société des Enfants de l'Auvergne se justifie par la vocation commune qui, dès l'âge viril, a poussé ses adhérents à se promener avec des seaux d'eau dans les escaliers de service.

Mais on ne trouve nulle part la trace du lien qui unit, d'une manière aussi indissoluble, ce qu'on appelle le Tout-Paris : ni dans l'ethnographie, ni dans l'histoire, ni dans la clinique, ni dans l'influence des jetons de présence sur la ponctualité moderne.

Le Tout- Paris se recrute sans distinction d'âge, de sexe, de profession, de caractère, de nationalité.

LE TOUl -PARIS 1(J()

On y compte des fils de famille qui n'ont pas encore atteint l'année propice au conseil judiciaire, et des grands-papas qui, par un labeur de toute la vie, commandent le respect de leurs débordements séniles.

Le Tout-Paris accueille les princesses entretenues par des tapissiers et les industriels établis par des actrices. On y rencontre des célibataires ayant une femme au bras, et des hommes mariés qui circulent seuls.

Ici des gens célèbres par leurs duels ou par des excuses satisfaisantes devant témoins. Là, des généraux héroïques, des notaires forcés de vendre, des orateurs, des sourds-muets, des gentilshommes, des artistes cminents, des tricheurs, des nègres...

Les uns parlent toutes les langues, excepté le français; d'autres ne connaissent que cet idiome, et d'une façon imparfaite.

Cependant l'entente générale n'en parait point souffrir.

Dans le Tout-Paris, les vertus et les vices se

coudoient avec une aimable aisance, sans que l'on puisse déterminer ce qui des deux jouit de la meilleure estime.

En Tespace de vingt ans, le monde du Tout- Paris ne varie guère. Les modifications s'accomplissent à Pintérieur.

Si de nouveaux venus y pénètrent, du moins ceux qui en font partie n'en sortent que par le décès, une situation inespérée aux colonies ou le besoin de purger une condamnation. Les barbes poussent, les cheveux tombent, mais les têtes restent. Elles ne blanchissent même pas en vieillissant,

L^élément féminin ne s'éparpille point davantage : les beautés brunes deviennent blondes-, leurs amants vont et retournent dans une sorte de quadrille galant. Des gorges réputées s'effondrent pendant que des seins inattendus se révèlent...

Les sympathies et les animosités se déplacent, les passés douteux obtiennent leur réhabilitation, des réputations intactes se détériorent.

Mais, en définitive, il n'y a jamais rien de changé dans le Tout-Paris. Il n'y a de temps en temps qu'un petit Français de plus dont le père désire garder Tanonyme.

Cependant ce monde, dont les noms et les qualités inconciliables semblent mêlés par le hasard comme les cartes de visite qui tombent au jour de l'an dans les boîtes de postes, possède un esprit commun, des habitudes, des rancunes et le sentiment d'obligations mutuelles.

Alors que l'autorité militaire, pour réunir simplement les réservistes, s'épuise chaque année en affiches blanches et en menaces de peines disciplinaires, le Tout-Paris se lève comme un seul homme à l'annonce d'une première dans un courrier des théâtres ou à une date du calendrier.

Il part en campagne, spontanément, aux premiers soleils qui font fleurir les cotes de

y-1 cuRii:ux usages

bookmakers sur les gazons d'Auteuil. Il se porte à Dinard et à Cannes, à Epsoni ou à Luchon. Pour un opéra, il court à Bruxelles; pour une tragédie, il marche sur l'Odéon.

Jour et nuit, il est sur pied. Il évolue à l'Éden, au Salon des Aquarellistes, dans l'allée des Acacias.

Aujourd'hui le Tout-Paris est à Nice, en plein carnaval, et à la roulette de Monte-Carlo. Demain il descendra dans les caves du musée Grévin ou se hissera sur les mails de la Croixde-Berny. Par pschutt, il grimperait dans l'obélisque.

Essayez un peu d'arrêter les membres du Tout-Paris dans l'exercice de leurs fonctions. Parlez-leur de l'agonie de leurs tantes, de la baisse, du ministère ou d'un commencement d'incendie dans leurs propres appartements...

Ils vous écarteront d'un geste fébrile, et poursuivront la route qui les mène à un but inconnu.

A qui fera-t-on croire, par exemple, que tant de zèle se dépense sans autre stimulant que le désir de tuer des pigeons qui ne sont pas bons à manger, ou la joie de recevoir au visage de la farine italienne et des confetti ?

Il n'est pas naturel non plus qu'on recherche à ce point les insolations sur le turf, les grosses pertes d'argent et la rude familiarité des ouvreuses.

Enfin, il faut être inspiré de quelque idée supérieure pour braver ainsi les maladies et la fatigue, pour s'asseoir sur des strapontins.

Ces allures des gens du monde n'ont pas été expliquées par les savants qui ont le plus approfondi les mœuFs des mammifères. J'avoue qu'elles m'inquiètent.

J'appelle particulièrement l'attention de M. le préfet de police sur Tactivité du Tout-Paris et la gratuité de ses services, en le priant de remarquer que, pour des résultats frivoles en apparence, ses membres s'imposent plus d'efforts qu'il n'en faut pour parvenir à la fortune

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et aux honneurs publics. Je lui signale aussi une tactique qui consiste à jeter l'argent par les fenêtres, et à découcher fréquemment, sans raison légitime, comme pour déjouer des arrestations.

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