‹ La bêtise parisienneChapitre 33 sur 39 · LA FETE NATIONALE \'J^J · texte numérisé non relu

LA FETE NATIONALE \'J^J

une propension irrésistible et sincère vers la gaieté.

Il me semble impossible que les gens qui se sont couchés de mauvaise humeur le i3 juillet, se réveillent dans un sourire le 14 au matin.

Pourquoi les tempéraments guillerets seraient-ils plus frais, plus dispos, plus amoureux de bien vivre le 14 juillet que la veille ou le lendemain ?

La joie n'entre dans les cœurs que pour des motifs particuliers et qui diflerent suivant les personnes. 11 faut qu'elle ait été précédée d'une espèce de crainte et du risque de ne point réussir. Or, nul aujourd'hui n'a eu d'angoisse au sujet de la Bastille.

Tel homme est heureux d'avoir mené à bonne fin une entreprise commerciale, d'avoir gagné un procès ou séduit une dame de réputation parfaite; tandis que ses amis ne seraient charmés que s'il avait échoué partout.

l8o CURIEUX USAGES

Un autre se félicite de pouvoir emprunter de l'argent sans jamais en rendre ; celui-ci, d'en savoir poliment refuser ; celui-là, de répondre avec insolence.

Les militaires se réjouissent d'obtenir des permissions; les colonels, de n'en point accorder.

Les emplo3^és sont contents d'avoir été augmentés par leur patron ; mais celui-ci n'est satisfait que s'il a trouvé un prétexte de les diminuer.

On voit bien qu'il est impossible que tout le monde soit, le même jour, en fête.

Cest aussi l'usage des anniversaires publics que Ton doit critiquer.

Quel entrain peut avoir une nation entière à célébrer des actes anciens où elle n'a point été directement mêlée ?

Je comprends que les médaillés de Sainte- Hélène se réunissent une fois par an, dans un

LA FÊTE NATIONALE l8l

pieux pèlerinage, pour honorer les gloires auxquelles ils ont participé.

J'admets les banquets commémoratifs des combattants de Juin, des gardes nationaux de Buzenval, des cuirassiers de Reichshoffen, même des Vengeurs de Flourens.

Mais que les manifestants du 14 juillet, qui en fait de Bastille n'ont jamais pris que l'omnibus de ce nom, se plongent, avec une solennité fanfaronne, dans les plus tapageuses récréations, voilà ce qui est agaçant.

Ils ont beau chanter qu'ils sont entrés dans la carrière quand leurs aînés n'y étaient plus, qu'ils partageront leur cercueil et qu'ils jouissent d'un sublime orgueil, c'est un manque de tact et rien de plus.

Néanmoins, il n'est pas douteux que la fête nationale soit accueillie, chaque année, avec une faveur marquée, par une partie de la population.

lN2 CURIEUX USAGES

Il est toujours facile de provoquer quelque enthousiasme en invitant les citoyens à ne rien faire, pendant toute une journée.

Puis la sorte de détente des liens sociaux qui se produit ordinairement, tant que dure la fête, est propice à une certaine bonne humeur.

La police et les autorites constituées se cachent.

Libérés de la surveillance des parents, les gamins répandent, par les villes, leurs rires inconscients ou leurs ruses pernicieuses.

Les pauvres diables, émancipés par leurs ménagères, s'attablent avec elles chez les marchands de vin et boivent paisiblement leur paye de toute une semaine.

Bien des jeunes filles, qu'une surveillance instinctive des leurs a jusqu^alors empêchées de mal tourner, disparaissent pendant vingt-quatre heures, sans que cela tire à conséquence.

Enfin, dans beaucoup de localités, la fête nationale est le jour fixé pour les charivaris devant les demeures impopulaires, les châteaux.

LA FETE XATIOXALF l83

les maisons des maires ou des adjoints, les presbytères.

C^est plus qu'il n'en faut pour ravir un peuple civilisé.

Page 1