‹ La bêtise parisienneChapitre 34 sur 39 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

^EMBETEMENT

On s'embête du haut en bas de l'échelle sociale. Le menuisier s'embête en rabotant, et l'épicier en vendant au poids, aussi bien que l'ambassadeur, en remettant ses lettres de créance. Les femmes s'embêtent en observant leurs devoirs ou en les trahissant ; les manda-

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taires, en rendant leurs comptes; les bureaucrates, en se grattant les ongles avec activité, ou en repondant des grossièretés aux personnes qui leur demandent des renseignements.

On s'embcte le jour; on s'embête la nuit, tant qu'on ne dort pas.

Le malaise est général.

Pourquoi n'organiserait-on pas, à Paris, un mceùng d'embctemcul , ainsi qu'on pratique à Londres les meetings d'agitation ou d'indignation, les excentric meetings pour tous les goûts ?

Les prétextes qui ont chance de mettre le grand public en mouvement n'abondent pas, en somme. On manque de titres à effet.

L'idée de s'assembler sur une place pour crier : « Du travail ou du pain ! » ne présente pas, hélas ! l'attrait de la nouveauté. En outre, tant de gens sont à présent pourvus de fari-

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neux jusqu'à s'en fourrer des maladies, ou surchargés de travail au point d'en contracter le dégoût, qu'ils s'étonnent de telles revendications plutôt qu'ils ne s'y intéressent.

Avec une pareille enseigne, on n'aboutira jamais qu'à de petits meetings sans portée politique; tandis qu'un mobile comme celui de l'embêtement correspondrait au sentiment universel des Français.

L'histoire ne signale point de période oia 'on se soit autant embêté qu'à la nôtre.

Autrefois, les folâtreries de la nature plus jeune fournirent d'abondantes distractions aux ancêtres. Tantôt il surgissait des races prodigieuses, mêlées de l'homme et de la bête, qui mettaient un charme imprévu dans les paysages et les relations mondaines. Ceux qu'avait lassés la trahison de leurs semblables plaçaient à l'avenir leurs amitiés parmi les faunes et les centaures, en faisant appel au côté loyal de

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leur dcmi-animalitc. Les stations balnéaires citaient fréquentées par des sirènes qui ne dissimulaient pas leur lin en queue de poisson, sous des tournures d'un prix fantastique. Il y avait des déluges, des giboulées de feu et des éruptions de volcans nouveaux sur les coteaux des environs.

Les mœurs étaient indulgentes et bien entendues. Elles prescrivaient des fêtes voluptueuses à Cybèle au milieu de bois tièdes et sombres, des Bacchanales et des Saturnales à n'en plus finir. Lorsqu'on ne savait pas quoi faire, on enlevait des Sabincs.

Plus tard, les Français s'amusèrent à des luttes quotidiennes entre habitants de la ville et de la campagne. On se promenait sur sa propriété ou celle du voisin, bardé de fer, guettant des aventures où Ton s'entrechoquait avec un tapage récréatif et une pleine sécurité. Tel fut le Moyen Age.

Puis il y eut la faction des Armagnacs, l'antique promenade des Bœufs gras, les Mystères,

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la guerre de Cent ans, les fêtes des Fous, la Ligue, la Fronde, les cérémonies des sacres, les retours d'armées victorieuses qui défilaient derrière leurs tambours sonores et leurs mutilés allègres...

Un sujet de propos animés et de déplacements curieux survenait chaque jour : fête à la Cour, grande foire marchande ou bataille navale.

Aujourd'hui la monotonie de Texistence s'est étendue sur le pays comme un brouillard.

La nature, fatiguée des tremblements de terre et du mouvement des générations, se repose dans un bain de pluies molles et perpétuelles.

Les règles sociales se sont compliquées. L'éclairage des rues, le service obligatoire, les mesures de sûreté générale ont banni l'antique liberté des allures, la pétulance instinctive de la race et la joie durable des méfaits impunis.

Maintenant on est contraint de posséder un

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domicile connu et des habitudes régulières; jusque dans les bouges, une mise décente est de rigueur. Chacun veut avoir une femme à soi tout seul et rèv^e la fortune : ce qui emplit les cerveaux de doutes mélancoliques et de chiffres épais.

En vain essaye-t-on de prendre la vie au rebours du sens commun : les gueux ne trouvent pas plus le plaisir dans l'oisiveté du cabaret que les riches ne le rencontrent dans des travaux pénibles, comme Tescrime ou Téquitation.

On a tenté le mélange du bitter et du curaçao, de Tanisette et de l'absinthe, sans triompher du spleen parisien. On a voulu remédier à la disparition du gibier en peuplant les forêts de rabatteurs. On a inventé les courses, les musées, les monologues, la manie des bibelots qui occupent à trouver et surtout à caser...

Le tout en pure perte.

On s'embête davantage de jour en jour.

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Ah! ce serait un émoi dans la capitale si demain l'on affichait un appel ainsi conçu :

A TOUS CEUX QUI s'eMBÈTENT

ET gui VEULENT AFFIRMER LEUR DROIT

DE s'amuser

Il n'y aurait pas besoin d'assigner un lieu de rendez-vous : les rues s'empliraient spontanément d'un tiot de monde échappé des maisons. Pêle-mêle, les propriétaires, les locataires et les concierges, sans distinction d'âge, de sexe ni de convictions politiques.

On y compterait les gens qui occupent des places : receveurs, avoués, ouvreurs de portières; et tous ceux qui manquent d'emploi : généraux du cadre de réserve, conseillers honoraires, préfets en disponibilité, postulants ou vagabonds.

Les corps constitués, les facultés, les sociétés savantes ouvriraient leurs rangs pour faire place aux belles dames honnêtes descendues de leurs huit-ressorts, aussi bien qu'à ces hum-

bles créatures qui, de leurs fenêtres, ont coutume d'intriguer les passants par des signes familiers.

La foule serait incessamment grossie des couvreurs qui s'cmbètcnt sur les toits, des tonneliers qui s'embêtent dans les caves, des voyageurs qui s'embêtent sur l'impériale des omnibus...

Ce n'est pas la police qui troublerait un pareil meeting; elle s'y joindrait au contraire avec un enthousiasme bien compréhensible. Et le conseil des ministres, président en tête, prendrait la direction du mouvement.

Le cortège traverserait les quartiers, suivi par tous les chiens de Paris et les files de chevaux de fiacre.

Il stationnerait, en poussant des clameurs formidables, devant les théâtres qui devraient amuser la population et qui l'embêtent par des mesures vexatoires et des spectacles dégra-

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dants; devant les établissements hnanciers qui pourraient faire plaisir au public en distribuant des dividendes, et qui préfèrent Tembèter par des demandes continuelles de versements.

Enfin, on séjournerait plus longuement encore devant les palais législatifs, où la nation s'obstine à concentrer ses espérances, et dont il n'émane jamais que des lois propres à embêter tout le monde par leur opiniâtreté à prescrire des impôts, des réformes judiciaires ou municipales, des expropriations ou des pénalités.

La leçon serait haute. Elle donnerait sans doute à réfléchir aux hommes d'État qui ambitionnent de diriger les affaires et qui s'imaginent pouvoir, quand ils voudront, faire le bonheur du peuple avec les petits systèmes de gouvernement qu'ils ont dans leurs poches.

iq() lANTAfSIES

En tout cas, chacun rentrerait chez soi distrait et consolé un peu de son embêtement privé, pour avoir vu l'immensité de l'embêtement général.

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