‹ La bêtise parisienneChapitre 35 sur 39 · FÊTE PARISIENNE A YEDDO · texte numérisé non relu

FÊTE PARISIENNE A YEDDO

(traduit d'une gazette locale)

A Octave Mirbeau.

« La population japonaise gardera longtemps le souvenir des splendides réjouissances qui ont eu lieu hier dans la Ville des Palais.

» Le daïmio avait ordonné d'habiles mesures pour imprimer le cachet parisien dans tous les coins de sa demeure. Le sol souple et nu des kiosques avait été parqueté; des tentures en simili-cuir cachaient les cloisons de porcelaine. Après avoir captivé les oiseaux saints au plumage d'argent, on couvrit le jardm d'une tente

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de toile à raies d'une couleur passée et d'un blanc sale, fournie par un entrepreneur de Paris. On coupa les bosquets de glycine violette, les hautes liges des muguets écarlatcs, les haies d'azalées et de mimosas, les libres orangers, pour mettre à leur place des pots de camélias montés sur des fils de fer, des caoutchoucs à feuilles flasques et gondolées, des bégonias bas et grisâtres. On dessécha le lac où des poissons rouges menaient leur vie douce et silencieuse.

» Pendant les heures du jour qui précédèrent la réception nocturne, le daïmio fut d'une humeur incertaine et cruelle; il traita ses serviteurs avec rudesse. Pour la première fois, il subissait les angoisses d'un maître de maison parisien et s'inquiétait de savoir si ses invités n'auraient pas trop chaud, s'ils seraient en nombre trop grand ou trop petit.

>' A plusieurs reprises, le daïmio s'entoura de ses neuf femmes et en recueillit les conseils différents, s'efibrcant ainsi d'obtenir ce mé-

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lange d'opinions contradictoires qui composent l'invincible volonté d'une dame parisienne.

» Vers dix heures, un éclairage éblouissant illuminait le palais et ses abords. Les discrètes lanternes de papier aux lueurs d'azur et d'or avaient été supprimées. Partout, une lumière intense tombait de la flamme des bougies avec des gouttes de cire. Les globes des lampes étaient ardents comme des soleils.

« C'est à ce moment que les invités commencèrent à se présenter devant la porte seigneuriale.

» Les hommes étaient uniformément habillés de noir, sans surplis de soie, ni sabres à poignée de laque rouge, ni chasse-mouches en plumes de paon. En entrant, ils enfonçaient péniblement leurs mains dans des gants étroits, après avoir aplati leurs chapeaux à haute forme, avec une vigoureuse adresse, devant les badauds étonnés que ça ne fit pas de musique. Nul ne retrouvait, après avoir franchi le seuil, ces nattes sur lesquelles la coutume autorise à

s'asseoir familièrement autour d'une théière fumante. La règle était de marcher sans trêve ou de rester immobile sur de minces souliers, en se tordant la moustache, soit qu'elle fut rabattue par la frisure parisienne comme celle des phoques, ou retroussée, comme celle des chats. » Les femmes n'étaient point vêtues de leur simple chemise de crêpe rouge, traversée par l'écharpe radieuse qui se noue dans le dos. Elles avaient caché leurs jambes rondes et leurs reins fermes sous des jupes de mousseline superposées, et elles ne livraient aux regards que les lignes frêles de leurs épaules nues ou les plis épais de leurs gorges lourdes. Au lieu de la pommade de marjolaine, des pâtes d'encens et de l'essence de cèdre, elles avaient agrémenté leurs visages par le blanc de céruse, le rouge de carmin et la poudre de riz. Ce n'était pas le corail, ni l'agate rose, ni l'ambre panachée qui relevait le ton noir des chevelures touffues; mais des pierreries volumineuses et sans poids, transparentes comme le verre et

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coûteuses comme un caprice de courtisane.

» Avant minuit, le daïmio fit annoncer les spectacles habituels des salons parisiens. Plusieurs personnages jouèrent des comédies, sans décors. Ici, une table représentait la chambre nuptiale; là, une potiche figurait la vue de la mer. Divers monologues furent dits, dont les titres affriandent le public mondain : Che- le concierge, le Potache, le Hareng-saur.

» Puis le son des orchestres éclata. Non pas la lyre à douze cordes, les clochettes de cuivre, les tambours de santal. Les musiciens tiraient l'harmonie d'un piano, d'un violoncelle et d'un piston, par des efforts violents.

» Ce fut alors le tour des danses parisiennes : d'abord la valse, où deux êtres qui ne sont point époux, et qui même ne s'aiment point secrètement, joignent leurs corps. Respirant leurs tiédeurs intimes et leurs souffles inconnus, ils s'engagent dans un tourbillon qui les laisse de temps en temps reparaître aux yeux de leurs proches parents. Ensuite, le quadrille :

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quatre par quatre, les personnages les plus importants d'Yeddo exécutèrent des figures qui furent très remarquées. Hommes et femmes, faisant des pas en avant et en arrière, saluant à droite et à gauche, se saisissaient tout à coup par la main et tournaient jusqu'à la fatigue.

» Un buffet luxueux avait été installé dans la pièce la moins spacieuse, afin que tout le monde fût découragé de Tenvie de s'y rendre à la fois. Conformément à l'usage parisien, le service était oilert sur des assiettes de « vieux Japon » commandées, pour la circonstance, à la fabrique de Pontoise, qui fournit les amateurs d'Europe. Le ri/ éblouissant, les fèves noires, les vinaigrettes de bambou et l'oignon délicat du lotus avaient été bannis de la table, où Ton ne découvrait que ces aliments anglais dans lesquels l'art de Paris excelle : les plumcakes, les sandwàches, le punch, etc.

» Enfin un cotillon termina la fête. Ce plaisir consiste en une série de tours d'adresse auxquels les cavaliers se consacrent, devant le tri-

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bunal respecté des dames, pour faire apprécier leurs mérites et leur galanterie. Les exercices du cotillon n'ont aucun rapport avec les audacieuses jongleries de couteaux du peuple japonais, ni avec les sauts périlleux sur des échelles en équilibre. Il suffit, pour y être distingué, de se poser sur les épaules de grosses têtes en carton, dont rexpression est hideuse, d'éteindre une bougie en soufflant ou d'accomplir diverses conditions de ce genre.

» Tout s'est passé de la façon la plus joyeuse, et comme il convenait à une éminente compagnie. Plusieurs incidents se sont produits sans troubler l'ordre. Quelques jeunes filles, insoucieuses du décorum et désobéissantes, plièrent en quatre les petits programmes qu'on leur avait distribués, et les soulevant de leurs éventails comme des papillons blancs, répandirent autour d'elles un vol capricieux et factice d'insectes hardis à se poser. Tandis qu'elles riaient avec une innocente folie, leurs mères les accablèrent de reproches, leur expliquant qu'à Pa-

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ris les demoiselles à marier dissimulent, au bal, leurs penchants et leur frivolité.

» Plus tard, une querelle s'éleva entre deux, invités pour une question de jeu. Les propos s'envenimèrent et une réparation parut indispensable : les deux adversaires échangèrent la parole d'ouvrir chacun son propre ventre, en rentrant chez soi. Mais le daïmio, instruit de l'aventure, s'interposa. Il montra combien ce procédé était peu parisien et fit connaître les usages : suivant son dire, les jeunes seigneurs acceptèrent pour le lendemain la convention d'ouvrir réciproquement celui des deux ventres qui n'était pas le sien, devant quatre de leurs meilleurs amis. »

Nous nous sommes appliqué à transcrire fidèlement le compte rendu de cette fête parisienne à Yeddo, sans rechercher ce qu'il pouvait contenir d'inexactitudes.

L'idée générale qu'il est permis d'en dci^a-

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