‹ La bêtise parisienneChapitre 7 sur 39 · LES CRISES MINISTERIELLES DO · texte numérisé non relu

LES CRISES MINISTERIELLES DO

Les uns ont obtenu la solution qu'ils desiraient. Un portefeuille leur a été remis. Ils vont se reposer, durant quelques mois, dans le département de l'Agriculture, des Finances ou de l'Intérieur.

C'est la cure annuelle qui leur est nécessaire.

Les autres bénéficient de la détente générale. Ils sont soulagés par la promesse d'un rétablissement définitif dans un avenir prochain.

Et ils se replongent éperdument dans le sein furieux des commissions, et ils y accomplissent des imprudences qui amèneront infailliblement le retour des crises ministérielles.

Peut-être ressort-il de ce qui précède que les ministres ont droit à la clémence publique.

Ce n'est point par méchanceté pure qu'ils font le mal, ni pour réaliser des conceptions froidement délibérées.

Nos hommes politiques sont avant tout des

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malades agites par la grande névrose de Tanibition, l'orage intérieur des séances et les trépidations lointaines de la multitude.

Pour les ramener à la santé, il suffirait de les isoler de ce qui les trouble tant : les interpellations de collègue à collègue, les questions préalables, les requêtes fondées, les sollicitations importunes.

Il faudrait les rendre aux industries textiles, à leurs clientèles processives ou marchandes et au travail de la terre.

A René Vallery-Radot.

Ne parlez pas des nouveaux ministres kHermagoras^ qui siège à l'extrême gauclie.

A l'entendre, ce sont des nains, des avortons, des roquets.

Hermagoras a le culte des géants de la première Révolution. Pendant le cours des discussions parlementaires, il s'exclame inopinément et d'un ton inspiré :

« — Où es-tu, Danton ? Pourquoi ne te montres-tu pas dans cette enceinte ? »

A propos de bottes, il invoque les autres grandes ombres et prend à témoin des gens

qui ne sont plus , depuis fort longtemps déjà.

Hcrmagoras ne connaît que l'histoire ancienne.

En vain essaierait-on d'appeler son attention sur les troubles de province, sur les menées anarchistes, sur les révolutionnaires qui s'inscrivent au bas de listes quotidiennes pour tanner la peau des patrons et des propriétaires : Hermagoras ne veut être instruit que de ce qui touche les commissions mixtes, le plébiscite et les entrevues de Frohsdorf. Il décrit avec émotion les scènes de candidatures officielles qui ont souillé ses regards sous l'Empire. Il s'apitoie sur le sort des maires et des adjoints qui lui avaient serré la main, la veille même du jour où ils furent révoqués par le gouvernement de l'Ordre moral. Il ne termine jamais les entretiens amicaux ni les conversations de famille, sans flétrir quelqu'un ou quelque chose.

La barbe âiHermagoras est vieille, longue

et sale. On discute si elle est naturelle ou postiche. Les uns prétendent qu'il s'en affubla en iS5i, pour échapper à l'arrestation, et qu'il l'a gardée dans la suite, parce qu'elle lui valait la confiance populaire. D'autres affirment qu'ils lui connaissaient déjà cette barbe-là avant les journées de février 1848.

Hermagoras craint toujours d'être déporté dans une île déserte. Depuis qu'il a vu un coup d'État, son imagination est frappée. Il en soupçonne partout; il regarde sous les meubles avant de se coucher; il exige des mesures rigoureuses contre les prétendants.

Hermagoras croit sérieusement qu'un coup d'État se fait à la minute, comme un coup de fer à un chapeau.

Artêmon, l'ambitieux qui dissimule, est inscrit parmi les membres de l'Union républicaine.

Il déclare qu'il est satisfait du nouveau ministère, et affecte d'avoir refusé un portefeuille.

« — C'est un bon cabinet, dit-il très haut, un excellent cabinet. Décidément, on ne pouvait former un meilleur cabinet. »

Depuis trois jours, Artémon fait chaque matin des visites successives aux Affaires étrangères, à la Justice, aux Travaux publics, à l'Intérieur, où les principaux personnages récemment installés sont ses camarades. Il entre dans le salon du ministre sans être annoncé", il s'assied avant qu'on l'en prie; il fume, il déboutonne son gilet; il est chez lui.

Quel service vient-il ofirir ? Quelle faveur postulera-t-il ? Il n'en sait encore rien au juste; à moins que Tidée d'une machination ou d'une requête lui soit tombée du plafond à la première marche de l'escalier, ou qu'elle lui pousse en causant.

Aux dîners en ville qui lui sont offerts, ^r/émon se pique d'amabilité à l'égard des convives et montre de la coquetterie auprès des jeunes femmes.

« — C'est entendu : je vous fais consul ou

préfet. Qu'aimez-vous mieux ? — Seriez-vous aise, madame, que votre mari devînt juge d'instruction ou chef de gare sur les chemins de fer de l'État? »

Il explique que les membres du Gouvernement n'ont rien à lui refuser : il allait à Técole avec eux ; une même chambre d'hôtel les abrita, dans un chef-lieu paisible, pendant les froids rigoureux et les lenteurs meurtrières de la Défense nationale ; ils ont souffert du Seize-Mai et pleuré ensemble jusqu'au 14 Octobre. D'ailleurs, n'ont-ils pas été les confidents communs du dernier des patriotes que tout le monde loue parce qu'il est mort ?

Artémon a l'accent méridional et la voix grave. Il aurait pu réussir comme baryton, si on ne lui avait procuré une place avantageuse dans la politique.

Une de ses grandes occupations, ce sont les lois existantes. Il est curieux d'en découvrir et prend plaisir à les faire appliquer; il consulte, à ce sujet, les érudits.

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Quelque docteur en droit, dénué de ressources, désire-t-il une recommandation pour être nommé surnuméraire dans une chancellerie? Artémon le retient et l'invite à causer. Il demande au candidat s'il sait bien coller les timbres-poste, s'il est dévoué aux institutions que la France s'est librement données. Il joue l'abandon, la sincérité et les soupirs; il avoue la manie des bibelots. Justement, il cherche une petite loi existante, authentiqucment ancienne, dont personne ne voudrait plus et qui aurait l'air de ne servir à rien. Pour peu que le solliciteur en ait remarqué une quelque part, Artémo7i apostille le placet et feint encore d'être l'obligé.

Il intrigue dans le mystère; il rêve de se révéler subitement grand homme de guerre ou financier incomparable, dans une question d'intérêt local qu'il posséderait bien; il cherche les sympathies de son groupe et celles de l'Union démocratique. Aux députés économes, il promet la gratuité du blanchissage et des loyers

pour son avènement. Il flatte la manie d'Ésope qui se croit né pour rétablir le divorce.

Artémon élabore les ordres du jour de défiance contre ses amis du Gouvernement. Il utilisera les secrets que ces derniers lui confient pour les renverser ignominieusement, au nom des droits imprescriptibles du peuple souve-

Quel homme conciliant que Démophile, du centre gauche !

Il veut la liberté et l'autorité, le maintien du prestige de la France à l'extérieur et la paix à tout prix. Il est partisan du progrès stationnaire et du statu qiio progressiste. Ce sont les idées au triomphe desquelles il a voué sa vie.

Le ministère de la semaine le rassure par son impuissance et l'inquiète par sa composition. Du reste, aussitôt que Démophile ne tient plus le pouvoir, il prédit les malheurs et les dé-

faites de l'Etat. Laissez-lui traire la République, il vantera la douceur de son lait et la fermeté de ses pis; si d'autres s'emparent de la jatte et s'installent à sa place, Démophile s'éloignera en maugréant; et arrêté à quelque distance :

« — Ciel! s'écriera-t-il, la République a des cornes, et je ne m'en étais point aperçu ! »

Aussitôt, il signale cette particularité dans une revue scientifique.

Démophile est disert, et il excelle à préparer des projets; mais avec tant de prudence et de soins qu'il arrive toujours en retard. Lorsqu'il est prêt à exposer sa théorie à la tribune, le but qu'il se proposait d'atteindre est depuis longtemps dépassé par des votes acquis.

Démophile s'évertue à réformer les réformes, et accorde volontiers son nom aux petits amendements abandonnés.

Quelque mal qu'il prenne, on dira toujours de lui dans les salons : <( — C'est un affreux ja-

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cobin ; » et il sera traité " d'infect orléaniste » dans les caboulots de Montrouge.

Aussi se dépêche-t-il de faire son affaire, sans attendre la justice des contemporains.

A la Chambre ou au Sénat, on distingue aisément Artémon, Hermagoras et Démophile, à la façon dont ils sont entourés d'égards et de félicitations pour les attitudes qu'ils viennent de prendre ou de changer,

La lorgnette des spectateurs les cherche à leurs sièges, et les suit tandis qu'ils se promènent ensemble, bras dessus, bras dessous, échangeant des conseils perfides , 'des informations mensongères et des faux serments.

A la première loi importante, vous pourrez les entendre discourir à tour de rôle et s'interrompre l'un Tautre, uniquement pour se dire : « Très bien ! Continuez ! »

Ils soutiendront des pensées analogues dans des termes différents, ou des principes in-

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conciliablcs avec des expressions identiques. Ils se donneront réciproquement de « l'honorable collègue » et de « l'éminent contradicteur », en songeant, dans le secret de leurs âmes, à s'entre-gui llotiner avec délices.

A Robert de Bonnières.

Le préfet de la Seine peut être indifféremment choisi obèse ou étique, petit ou grand, laid ou beau, chétif ou robuste, sain ou diabétique, rasé ou barbu; mais, de quelque manière que l'aient établi ses habitudes et la nature, il parvient toujours à se composer une physionomie qui respire l'amour de la chose publique et la confiance dans les bons résultats de son administration.

Dès que le Journal officiel a enregistré sa nomination, les yeux du préfet de la Seine contractent une expression de bienveillance impla-

cable. Ses narines se dilatent comme par l'émoi des conceptions généreuses ; sa bouche close et ses joues un peu gonflées ont l'air de s'emplir de déclarations satisfaisantes. Enfin ses mains ouvertes, dont les doigts s'agitent constamment, semblent chercher à prendre des arrêtés d'une urgence reconnue.

Ah ! c'est que les débuts du préfet de la Seine ont ordinairement lieu sous d'heureux auspices !

Des amis ou de simples connaissances, éparpillés dans la presse, adressent au Gouvernement qui l'a nommé de chaleureuses féliritations.

Lui s'installe au pavillon de Flore. Les chefs de service y viennent, dans une tenue digne, lui témoigner de leur inaltérable dévouement; les jardiniers de la ville disposent sur son passage des bégonias à larges feuilles et des caoutchoucs.

C'est un moment d'ivresse !

Le devant de sa porte est admirablement balayé; les étrangers de distinction le sollicitent pour obtenir la faveur de descendre aux égouts ou dans les catacombes.

Pendant huit jours, le préfet de la Seine se renseigne avec une loyale opiniâtreté. On lui explique les rouages de son département. Il accorde des audiences à tous les passants. Il veut faire du bien, améliorer la voirie.

Plus tard, il retrouvera le souvenir de cette époque de sa vie, qui sera noble et consolant.

Hélas ! la période de répit est expirée.

Le Conseil municipal de Paris est bien méchant pour le préfet de la Seine.

Nous sommes déjà loin de l'époque oii M. Hérold disait hautement à la tribune du Sénat : « Le Conseil municipal de Paris, je Taime, » faisant ainsi publiquement l'aveu d'une des passions les plus hors nature qui

aient jamais germé sous un front officiel.

Rien, d'ailleurs, dans les allures du Conseil municipal, n'avait autorisé cette indécente déclaration.

Au contraire, celui-ci s'est, de tout temps, efforce de conduire son préfet à la démission ou au suicide. On jurerait qu'il n'a pas d'autre souci et que ses délibérations ne tendent qu'à ce but.

Les conseillers municipaux s'amusent de voir souffrir le préfet de la Seine. Chaque fois que ce dernier a été mis dans une position douloureuse, les comptes rendus rapportent qu'il y a eu des applaudissements prolongés ou des rires sur divers bancs.

Autonomistes, radicaux et conservateurs se mettent lâchement à quatre-vingts pour tourmenter cet homme.

Ils lui demandent des choses impossibles, en l'invitant à trouver une solution dans le plus bref délai. Ils le font travailler jour et nuit à des projets, afin de ne jamais manquer de pré-

textes à rédiger des rapports contraires. Ils l'obligent à émettre un avis immédiat sur des questions obscures auxquelles il n'a point songé.

Jamais ils ne lui adressent une bonne parole, mais fréquemment des récriminations et des invectives, en chœur.

Le préfet de la Seine se débat de son mieux. Avec des inflexions de voix attendrissantes, il affirme toujours qu'il partage l'opinion de l'honorable préopinant, ce qui lui fait partager successivement les opinions les plus contradictoires.

Il est pour la Mairie centrale de Paris et contre elle. Il se déclare prêt à laïciser tous les établissements de la capitale ; mais, comme c'est déjà fait, il ne cache pas son embarras.

Lorsqu'un vœu illégal est adopté, le préfet de la Seine est contraint d'affirmer, en se tournant à gauche, sa profonde sympathie pour l'idée qui vient de triompher ; et, en se tournant à droite, son inébranlable résolution

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de faire annuler un acte aussi réprchensible.

Pour ne pas mécontenter le Conseil, il doit déclarer excellentes les propositions de réformes les plus saugrenues ; et, pour ne pas mécontenter son ministre, il doit soutenir, avec une feinte mélancolie, qu'elles ne sont pas encore mûres.

Il met la main sur son cœur pour promettre d'examiner, avec une entière sollicitude et un intérêt particulier, les réclamations qu'on lui présente, lors même qu'elles ne peuvent lui inspirer que de l'indifférence ou du dégoût. Ce sont des alignements de rues, des rachats de ponts à péage, des récompenses cà des citoyens qui ont repêché des terre-neuve, des pétitions contre les fabriques-dépotoirs, des subventions à des inventeurs qui veulent rendre comestibles les détritus de la ville.

Pendant que le préfet de la Seine parle avec une déférence craintive, les conseillers municipaux l'interrompent, le démentent, contestent ses aptitudes, lui reprochent ses folies de jeu-

LE PREFET DE LA SEINE 5l

nesse et citent des mots historiques qui n'ont aucun rapport avec la discussion.

Si le préfet de la Seine est marié, il ne tarde pas à perdre l'ascendant qu'il avait pu conquérir sur l'esprit de sa femme.

Celle-ci le prend en pitié et le traite en époux valétudinaire, avec une humiliante philosophie.

Lorsqu'il rentre, après une séance orageuse, la face décomposée, Pair hagard, elle lui dit doucement, en lui tendant son front paisible :

« — C'est encore ton Yves Guyot, n'est-ce pas ? ou ton Joffrin ? »

Comme elle lui dirait :

« — C'est encore ton asthme ou ton rhumatisme articulaire? »

Le préfet de la Seine va souvent exposer ses peines à son chef hiérarchique, le ministre de l'Intérieur. Celui-ci lui octroie sobrement des conseils:

« — Faites comme vous pourrez. Soyez très ferme et très souple. Accordez tout, mais n'abandonnez rien. Ménagez la chèvre et le chou. Un mot encore : ne comptez jamais sur moi. »

Le préfet de la Seine se retire un peu réconforté. Mais, lorsqu'il a regagné son cabinet, où il s'épuise dans de stériles efforts, tandis que le véritable travail de la préfecture s'accomplit lentement et sûrement dans les bureaux, ses défaillances le reprennent. Il sent qu'il est de trop dans son administration et qu'il n'était pas né pour cela. Il pleure.

Il n'y a que le préfet de police qui soit aussi malheureux que le préfet de la Seine. Ils souffrent des mêmes maux et sont attirés l'un vers l'autre par une secrète sympathie.

Bientôt leurs caractères tournent ensemble à l'aigreur ; ils s'entendent et conçoivent des idées communes de vengeance.

C'est la population parisienne qui en est la

victime et expie ainsi les fautes qu'elle a commises dans ses choix édilitiens.

Elle doit, en effet, aux mouvements bilieux, que les tracas municipaux occasionnent à ses administrateurs, la majeure partie des vexations dont elle ne peut autrement s'expliquer la cause.

C'est pour la punir d'avoir élu cette municipalité acariâtre et portée aux mauvaises farces que l'autorité fait défoncer les trottoirs du quartier de l'Opéra et modifier chaque mois les systèmes d'éclairage ; qu'elle autorise à stationner, toute l'après-midi, dans des carrefours, les voitures immondes dont les servants secouent leurs redoutables tabliers de cuir en échangeant à haute voix des lazzis sur la profession ; qu'elle ordonne enfin de barrer des rues où beaucoup de personnes ont affaire, et de disposer des flaques dans les endroits sombres, le soir.

Ces procédés peuvent, sans doute, inspirer quelque amertume à mes concitoyens ; mais il

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y aurait de l'exagération à en faire un grief sérieux contre le préfet de la Seine et son collègue.

Il faut que le cœur humain s'épanche, quand il est saturé. Tant pis pour ceux qui, par leur négligence, n'y ont laissé introduire que du fiel.

En définitive, le poste de préfet de la Seine est très convoité ; mais, jusqu'à présent, on ne l'a confié qu'à des fonctionnaires parvenus à l'âge où l'on aspire, avant tout, au repos et à la considération.

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