LE TUNNEL DE LA MANCHE
A M. Amédée Pichot.
D'autres peuvent se lamenter de ce que le gouvernement de la Reine s'oppose au percement du tunnel de la Manche,
En ce qui me concerne, je n'ai jamais vu sortir de ce projet qu'un risque pour mes compatriotes d'attraper des courants d'air, du brouillard et l'accent anglais.
De plus, il est aisé de prévoir que, grâce aux facilités nouvelles de transport, tout ce que nous possédons d'agréable, ce qui fait les joies de Paris et rattache les âmes généreuses à l'existence (chasselas de Fontainebleau, grandes
5b ÉTUDES POLITIQUES
et petites actrices, volailles du Maine, œuvres d art et vins de Champagne), aurait convergé vers Calais, pour prendre, dans le sous-sol d'attente, les trains en partance vers Gharing- Cross.
En échange, il nous serait revenu des melons en feutre, de la moutarde à sinapismes, des cols ou manchettes de papier, des pickpockets et des kings-charles...
Le jeu n'en valait pas la Channcl (tunnel Company).
Les attitudes respectives de la France et de TAngleterre, dans cette question, font songer à celles de deux voyageurs qui ne sont point d'accord pour ouvrir ou fermer les glaces de leur compartiment.
On sait que c'est là également un des problèmes les plus intéressants qu'ait soulevés l'application des chemins de fer. Néanmoins, il n'a point fait un pas depuis un demi-siècle.
LE TUNNEL DE LA MANCHE b']
Vous verrez que,, sans parvenir à le résoudre, l'État rachètera le réseau d'Orléans et décidera d'augmenter le nombre et le traitement des membres du conseil d'administration.
Mais ce qu'il y a de surprenant en la matière, c'est que la résistance au percement du tunnel ne vienne pas des Français, puisqu'elle est inspirée par des considérations stratégiques.
Comment ! des puissances voisines nous guettent par-dessus les Vosges, les Alpes et peut-être les Pyrénées. Nous avons la bonne fortune d'être séparés, par un vigoureux bras de mer, de celle qui nous déteste le plus parmi toutes les nations amies -^ et nous nous déclarons prêts à modifier cette avantageuse situation.
C'est de la folie de l'espèce la moins distinguée.
Rien ne renseigne mieux sur la perversité
humaine que certains articles du projet de traité élabore par la France et le Royaume- Uni, à l'occasion du tunnel.
Les seuls points sur lesquels l'entente se soit immédiatement accomplie traitent de sa destruction.
Ainsi, longtemps avant qu'on eut commencé à souscrire les millions qu'il devait coûter, avant même que son percement parût réalisable, les mesures étaient prises pour l'anéantir sans indemnité ni formalité.
Les ministres des deux pays contractants ne parlaient de tunnel qu'avec des mots terribles dans la bouche.
« — Nous nous réservons expressément, disait l'un, le droit de l'endommager, de le crever, de le boucher, de le saper, de le noyer, de Tasphyxier.
— Cela tombe sous le sens, » répondait l'autre, avec un geste de conciliation.
Miséricorde !
Un beau jour, le duc de Cambridge, prési-