‹ La Bible au seizième siècleChapitre 17 sur 71 · Bibl. nat., mss. lat. 599, 600, G · texte numérisé non relu

Bibl. nat., mss. lat. 599, 600, G

littéral de TÉcriture aux autres sens, et répond : « Et videtur quod non, » car l'apôtre a dit: La lettre tue.

Peut-être jugera-t-on avec moins de sévérité le moyen âge et la définition qu'il s'efforce de donner de l'allégorie et de son emploi, lorsqu'on saura quelle peine les théologiens luthériens, aussi bien qu'Érasme, ont eue, à leur tour, à donner les véritables règles de l'interprétation de la Bible. Ne serait-il pas vrai de dire que nous les cherchons encore aujourd'hui?

Le dernier objet de notre étude doit être de déterminer l'autorité que le moyen âge reconnaissait à la Bible.

La théologie, il n'est pas besoin de le dire, ne mettait pas en doute l'inspiration de la Bible. Cette inspiration ellemême n'avait pourtant jamais été définie. Une intéressante controverse s'était débattue, à l'origine même du moyen âge, entre l'illustre Agobard et Frédégise, abbé de Saint- Martin de Tours. Pour Frédégise, l'inspiration s'étendait jusqu'aux mots eux-mêmes : « Le Saint-Esprit, disait-il, n'a pas seulement inspiré aux auteurs leurs pensées, leurs arguments et la manière de les présenter, mais il a, du dehors, placé les mots mêmes en leur bouche *. » Agobard lui répond qu'il ne reste plus qu'à prétendre que le Saint-Esprit a fait parler les prophètes comme autrefois l'ange fit parler l'ânesse de Balaam : « Restai ergo ut sicut ministerio angelico vox articulata formata est in ore asinae^ ita dicatis formari in ore Prophetarum. y> Cette opposition ne se renouvela guère. Au temps dont nous nous occupons, des

1 . Non solum sensum praedicationis, eu modos, vel argumenta dictionum Sp. S, Us inspiraverit, sed vtiam ipsa corporalia verba extrinsecus in ore illorum ipse/ormaverU. (éd. Baluze, I, p. 177 s. Troghon, I. p. 15.)

manifestations comme celle d'Agobard n'ont plus déplace dans la théologie; la théorie du quadruple sens permet de comprendre le texte sacré de la manière désirée sans trop d'efforts. Nous voyons, bien au contraire, plusieurs auteurs représenter Dieu, par manière de parler, comme l'auteur de leurs propres livres, dans les mêmes termes où ils lui attribuent les livres saints. L'idée, universelle au moyen âge, que l'Église avait l'autorité de Dieu même, devait mettre sur un même pied de respect et de créance un grand nombre de livres, de décrets: et de canons de conciles; en sorte que l'on a pu dire (et sans cette remarque il sera toujours impossible de comprendre le point de vue des réformateurs et leur liberté vis-à-vis de la Bible) qu'au moyen âge l'idée du Canon n'existait pas.

Quelle était sur ce point si important la loi de l'Église, et quels étaient les textes ?

Le code universellement admis des lois de l'ÉgHse, le Décret de Gralien, mérite bien, à cet égard, son titre de Concordia discordantium canonum, car il juxtapose les décrets les plus divergents. La tendance même du livre est bien, au fond, le respect de l'autorité exclusive de l'Écriture sainte. Les textes que Gratien cite avant tous les autres sont les célèbres passages de saint Augustin sur l'Écriture et les docteurs, en particulier l'épître 82 à saint Jérôme^ : « Ego solis. J'ai appris à accorder aux seuls écrits qu'on appelle canoniques, un tel degré de respect et d'honneur, qu'il m'est impossible de croire que leurs auteurs soient tombés, lorsqu'ils écrivaient, en aucune erreur... Lorsque je lis les autres auteurs, quelle que soit

1. Corpus Juris canonici (éd. Friedberg, Leipzig, 1876, in-4o.) Decreti Pars I, Dist. IX, c. 5.

Tautorité de leur sainteté ou de leur science, je ne les crois point parce qu'ils ont parlé, mais parce qu'ils me prouvent, par le témoignage des auteurs canoniques ou par des raisons probables, la vérité de ce qu'ils enseignent, vel per illos auctores canonicos, vel probabili ratione. » Le texte du Décret est inintelligible : Per alios auctores, vel canonicas vel probabiles rationes. Nous retrouverons ce texte du droit canon à Worms , sur les lèvres de Luther ; il est devenu le cri de guerre de la Réforme.

Lorsqu'au contraire Gratien ne traite plus de l'Écriture, mais de la tradition, il énonce des propositions directement contraires aux doctrines que nous venons de l'entendre professer. 11 emprunte à saint Basile * un passage qui a joué un grand rôle dans l'histoire de la canonisation des traditions de l'Église : a: Des institutions de l'Église, nous recevons les unes par l'Écriture ; d'autres sont venues jusqu'à nous par la tradition apostolique, et ont été confirmées par ceux qui ont été les successeurs des apôtres dans leur ministère ; certaines ont reçu leur force de la coutume et leur autorité de l'usage ; aux unes et aux autres il est dû un culte égal et une égale piété *. » Il est impossible de traduire avec exactitude les solécismes et les contre-sens du texte dont Gratien a fait la loi de l'Eglise ; jamais Basile n'a rien dit de semblable à ce que l'on vient de lire, et les correcteurs romains, qui ont redressé en 1582 le texte du Décret, ont fort bien rétabli le passage de saint Basile comme il suit : « Les unes et les autres ont la même puissance pour exciter à la piété ^. » Mais avant que les

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