Ad V
celte Épître te soit moins chère, parce qu'on a souvent douté si elle était de Paul ou d'un autre.Quel qu'en soit l'auteur, elle est digne d'être lue par des chrétiens. Si elle s'écarte grandement, pour ce qui est du langage, du style de Paul, elle n'en approche pas moins de son esprit et de son cœur. Mais si on ne peut reconnaître à des signes certains quel en est l'auteur, puisqu'elle ne porte aucun titre, on peut pourtant conclure de bien des indices qu'elle a été écrite par un autre que saint Paul... Pour le dire en passant, certains passages peuvent paraître favoriser les doctrines des hérétiques... Mais l'argument le plus certain est celui du style et du caractère du discours, qui n'a aucune parenté avec la phrase de saint Paul. Quant à ce que certaines gens avancent, que Paul a écrit en hébreu, et que Luc a, retenu dans sa mémoire le contenu de sa lettre et l'a reproduit dans son style, je n'en veux rien dire. Car ce ne sont pas les mots ou les figures qui diffèrent, mais la différence est en tout... Au reste, il est extrêmement probable, comme saint Jérôme l'insinue dans son Catalogue des hommes illustres, que Clément, le quatrième évêque de Rome après saint Pierre, est l'auteur de cette Épître... Au temps de saint Jérôme, l'Église romaine n'avait pas encore reconnu l'autorité de cette Épître, et les Grecs, qui l'admettaient, n'estimaient pas qu'elle fût de sainUPaul. Saint Jérôme, écrivant à Dardanus, dit qu'il n'importe pas de savoir quel en est l'auteur, du moment qu'elle est d'un homme d'Église. Et pourtant on est aujourd'hui, auprès de certaines gens, regardé comme pire qu'un hérétique si l'on doute de l'auteur de cette Épître; et pourquoi? parce que dans les églises on lui donne un titre et un nom *. »
1. Ad fieb. XIII, 2i (1516j.... Et ut a stilo Pauli, quod ad phrasim
Mais pourquoi nous arrêtons-nous à rechercher dans les écrits de Luther des assertions isolées qui pourraient nous le faire voir autre qu'il n'est en réalité? Ce qui est vrai, c'est que Luther a toujours affirmé et cru que a: l'Écriture ne contient pas autre chose que Jésus-Christ* », c'est que, cherchant les règles d'une interprétation qu'on a appelée plus tard V Analogie de la foi ^ il a quelquefois cherché le Christ' là où il n'est pas. Mais ce qui est vrai encore, c'est que toutes les fois qu'il a trouvé dans les textes une contradiction dans les faits, il l'a avouée. La franchise même que Luther met à imposer une limite à son principe du sens naturel et littéral, V Analogie de la foi, nous fait reconnaître, dans cette réelle timidité de la pensée, la réaction du bon sens contre le littéralisme fanatique des esprits outrés et violents ^
Ne faut-il pas voir au contraire, dans ce que nous avons appelé tout à l'heure timidité de la pensée, et en faisant la part de l'ipiperfection d'une science naissante, la marque d'une force d'esprit digne d'un réformateur? Luther met le Christ au centre de l'Écriture. Pour lui, les versets détachés et les passages isolés, les autorités et les citations ne sont rien, le Christ est tout : a: Je veux, dit-il, rendre honneur au Christ, et croire à lui seul, plutôt que de me laisser émouvoir par tous les passages que l'on peut me citer contre la doctrine de la foi et en faveur de la justice des
1. Kirchenpostille, 1522, 2« éd. d'Erl., 10, 389. Carlstadt s'exprimait déjà ainsi en 1520, dans son livre allemand: Weiche Bûcher, etc.
2. Voyez 34, 175, sermon sur la Genèse (1527) ; Dass sichs reime mit dem Glauben.
3. C'est, en effet, dans son livre Contre les prophètes, daté de 1524 (29, 221), que nous le voyons pour la première fois exprimer cette réserve.
œuvres. Je répondrai simplement ainsi : Voici d'un côté le Christ, et de l'autre voilà les passages de l'Écriture sur la loi et les œuvres. Mais le Christ est le maître de l'Écriture et des œuvres; il est le maître du ciel, de la terre, du sabbat, du temple, de la justice, de la vie, de la colère, du péché, de la mort et de toutes choses, et son apôtre, saint Paul, me dit qu'il a été fait péché et malédiction pour moi... Je ne m'attarderai donc aucunement à tous les passages de l'Écriture, quand encore vous m'en présenteriez un millier pour la justice des œuvres et contre la justice de la foi. Vous dites que l'Écriture se contredit. J'aipourmoi l'auteur et le maître de l'Écriture, ego auctorem et dominum scriplurae habeo, et j'aime mieux m'en tenir à lui que de vous en croire. Mais l'Écriture ne peut se confredire, sinon aux yeux des insensés et des hypocrites endurcis; pour les hommes pieux et intelligents, elle rend témoignage à son maître. A vous donc de mettre d'accord l'Écriture, puisque vous prétendez qu'elle se combat; pour moi, j'en demeure à l'auteur de l'Écriture \ )>
« Tu urges servum, ego urgeo dominum, vous invoquez le serviteur, j'en appelle à son maître 3), telle est la devise de l'exégèse de Luther. Il est certain qu'on ne saurait exagérer l'importance de cette parole, qui comprend toute une méthode. Mais éclairons-la par la suite du passage que nous venons de citer : « Si quelqu'un n'est pas assez savant pour pouvoir expliquer les passages de l'Écriture qui parlent des œuvres, ou les mettre d'accord avec le reste de l'Écriture, et si on le contraint d'écouter les instances des adversaires, qui appuient de toute leur force sur