Il faut lire la suite du débat sur le troisième point
autres? Il valait donc mieux imiter les anciens, qui avaient laissé toute liberté d'interpréter TÉcriture.
Les autres disaient que la licence populaire étant un mal encore plus grand que la tyrannie, il fallait tenir en bride les esprits trop libres {imbrigliare gli ingegnisfrenati), sans quoi Ton ne verrait jamais la fin des contestations présentes; que Ton permettait autrefois d'écrire sur la Bible, parce que l'on avait besoin de commentaires, et qu'il n'y avait rien à craindre des hommes de ce temps-là, qui menaient une vie sainte et avaient un esprit modéré ; que les scolastiques, voyant depuis que l'Écriture était plus que suffisamment expliquée, avaient pris une autre façon de traiter les choses saintes, et, puisque les hommes prennent plaisir à discuter, l'on s'était avisé de les occuper à l'examen des raisons d'Aristote, pour conserver l'Écriture en crédit, la révérence qu'elle mérite ne souffrant pas qu'elle passe par toutes sortes de mains, ni qu'elle serve de matière à Tétude et aux recherches des curieux. On alla même si loin que Richard du Mans, cordelier, dit que les scolastiques avaient si bien élucidé les dogmes de la foi, que l'on ne devait plus les apprendre de l'Écriture; qu'au lieu qu'elle se lisait autrefois dans l'Éghse pour instruire le peuple, elle ne s'y lit plus maintenant que par forme d'oraison (solo per dir oratione), à quoi elle devrait servir uniquement, et non à étudier, et que c'était là où consistait la révérence que chacun doit à la Parole de Dieu; que du moins cette étude devrait être défendue à ceux qui ne seraient pas versés dans la théologie scolastique, d'autant que les Luthériens ne trouvaient leur avantage qu'avec ceux qui étudiaient l'Écriture. Cet avis ne laissa pas d'avoir des partisans.
Entre ces deux sentiments, il y eut des opinions moyennes. Dominique Soto, jacobin, distingua la matière de foi et de mœurs d'avec les autres, disant que pour la foi et les mœurs il était bien juste de contenir les esprits, mais que pour le reste il n'y avait point d'inconvénient à laisser abonder chacun dans son propre sens, sauf la piété et la charité.
Les difficultés alléguées n'empêchèrent point que YÉdition vulgate ne fût approuvée presque unanimement, les prélats s'étant fortement imprimé dans l'esprit ce qu'on avait dit, que de petits maîtres de grammaire s'arrogeraient le droit d'enseigner les évoques et les théologiens \
Mais, quand on fut à opiner sur le quatrième article, le cardinal Pacceco, Espagnol, dit que l'Écriture avait été expliquée par tant d'habiles gens, que l'on ne pouvait pas espérer de rien faire de meilleur, et que les nouveaux sens donnés à l'Écriture avaient fait éclore les nouvelles hérésies ; qu'il fallait donc arrêter la licence {la petîilanza) des esprits modernes, et les réduire à se laisser gouverner par les anciens docteurs et par l'Église, ou du moins empêcher qu'ils ne troublassent le monde en publiant des opinions singulières et dangereuses : à quoi presque tous les Pères applaudirent.
Sur Tanathème, les Pères ne savaient que faire. Déclarer hérétique quiconque n'accepterait pas l'édition vulgate en quelque endroit particulier, cela paraissait trop scabreux. C'est pourquoi le premier décret, contenant le
1. Nous n'ayons pas à retracer les péripéties de l'édition de la Vulgate, qui fut faite après le Concile et par son ordre, conformément au désir exprimé avant la quatrième session par le savant abbé Dom [sidore Glaro, de Brescia. Voyez en particulier Kaulen, Geschichte der Vulgata, p. 379 ss.
catalogue des Livres sacrés et les Traditions, fut terminé par un anathème. Quant au décret de réformation, où l'anathème n'est pas prononcé, il fut résolu d'y comprendre ce qui appartenait au fait de la traduction et du sens de l'Écriture.
Dans la dernière congrégation, les décrets furent lus et furent approuvés par tous les Pères, avec quelques exceptions sur le fait de la Vulgate. Puis le premier légat, ayant loué la science et la prudence des Pères, les avertit que la bienséance {il decoro) exigeait d'eux, à présent que les matières avaient été suffisamment examinées dans les congrégations, de montrer, dans la session publique, un même cœur et un même esprit.
Le 5 avril 1546, dans la quatrième session, furent arrêtés les deux décrets dont on va lire les principales dispositions :
Le Concile, a: ayant pour objet de conserver la pureté de l'Évangile, promis par les Prophètes, publié par Jésus- Christ et prêché par ses Apôtres, comme la source de la vérité et de la discipline, et considérant que cette vérité et cette discipline sont contenues dans les écrits et dans les traditions non écrites, reçues par les Apôtres de la propre bouche de Jésus-Christ ou dictées aux Apôtres par le Saint-Esprit et transmises par eux, de main en main, jusqu'à nous : à l'exemple des Pères orthodoxes, reçoit et vénère avec une égale piété et révérence tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, Dieu étant l'auteur de l'un et de l'autre, et les Traditions qui regardent tant la foi que les mœurs, comme venues de la bouche même de Jésus-Christ ou dictées par le Saint-Esprit, et conservées dans l'Église catholique par une succession
continue . Le Concile a estimé devoir ajouter à ce décret le catalogue des Livres sacrés.:. Si quelqu'un ne reçoit pas tous ces livres, en toutes leurs parties, tels qu'on les lit dans l'Église Catholique et qu'ils sont dans l'ancienne et vulgate édition latine, ou de propos délibéré méprise les Traditions dessus-dites, qu'il soit anathème* ».... Par le second décret, le Concile « statue et décrète, que l'ancienne et vulgate édition, qui est approuvée dans l'Église par le long usage de tant de siècles, soit tenue pour authentique dans les leçons, les disputes, les prédications et les explications publiques, et que nul n'ait l'audace et ne présume de la rejeter sous aucun prétexte. De plus, pour contenir les esprits impatients {petulantia ingénia)^ le Concile interdit que nul, se fiant à sa propre prudence, ne torde l'Écriture d'après son sens particulier dans les choses de la foi et des mœurs qui concernent l'édification de la doctrine chrétienne, ni n'ait l'audace de donner à l'Écriture un sens contraire à celui auquel s'est tenue et se tient la Sainte Mère Église, à laquelle il appartient de juger du véritable sens et de l'interprétation des Saintes Écritures,
1. Sacrosancia, etc.... Percipiensque hanc veritatem et disciplinam comervari in libris scriptiSy et sine scripto traditionibus, quae ex ipsius Christi ore ah Apostolis acceptae^ aut ipsis apostolis, Sp S. dictante ^ quasi per manus traditae ad nos tisque pervenerunt, orthodoxorum Aztrum exempta secuta, omnes tibros, tant V. quam N. T, {cum utriusque unus Deus sit auctor) nec non traditiones iltas, tum adfidem, tum ad mores pertinentes, tanquam vel ore tenus a Christo, vêla Sp. S. dictatas, et, continua successione in Eccl. cath, conservatas, pari pietatis affectu et reverentia suscipit ac veneratur (Voyez Libri symholici Eccl. catho' licae, éd. Streilwolf c^ Klener, 2 vol., Gœtt., 1846).
2. Si quis autem libros ipsos integros, cum omnibus suis partibus, prout in Eccl. cath. legi consueverunt, et in veteri vulgata latina editione habentur, pro sacris et canonicis non susceperit, et traditiones praedictas sciens et prudens contempserit, anathema sit.
OU opposé à raccord unanime des Pères \ quand même de semblables interprétations ne devraient jamais voir le jour. Que les contrevenants soient déclarés par les ordinaires et punis des peines de droit»....
« Que la Sainte Écriture, et en particulier (potisstmum vero) l'ancienne édition vulgate soit imprimée le plus correctement qu'il sera possible, et qu'à l'avenir personne n'imprime ni ne fasse imprimer aucun livre traitant de choses saintes, sans le nom de l'auteur..., qu'il n'ait été approuvé par l'ordinaire, sous peine d'excommunication et d'amende pécuniaire »....
Ce n'est pas le sujet de ce travail de poursuivre avec Sarpi l'impression produite en divers lieux par les décrets du Concile. Le Concile lui-même n'avait pas décidé de tous les points. Sur la traduction de la Bible en langue vulgaire, il n'avait formulé aucune défense. Trois mois après sa séparation, Pie IV publia en son nom un index des livres prohibés, précédé de dix règles dont la quatrième « autorise les évêques et les inquisiteurs, sur le conseil des curés ou des confesseurs, à permettre la lecture des versions de la Bible faites par des catholiques ». Dès le 17 octobre 1595, Clément VIII retira cette permission. Pour les. querelles relatives à ces sujets épineux, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur au beau travail d'un jeune théologien, rappelé à Dieu avant l'âge de trente ans, Johannes Delitzsch *. Ce livre, interrompu par la mort,
1. ut nemo suae prudentiae innixus, in rébus fidei et morum ad aedificationem doctrinae christianae pertinentium, S. Scripturam in suojs êensus contorqueat aut contra eum sensum, quem tenuit et tenet sancta mater Ecclesia, cujus estjudicare de vero sensu et interpretaiione sanctarum Scripturarum, aut etiam conlra unanimem consensum Patrum, ipsam S, S. interpretarl audeat.