Ardciesde Smalcûlde. p. SOS Rech
dire que ce soit augmenter son autorité que de l'étendre. Les théologiens réformés, dès les premiers jours de leur Église, et non-seulement les théologiens, mais les plus humbles parmi les martyrs, ont plutôt considéré l'Écriture comme l'unique source de la doctrine de l'Église. Une différence profonde dans la pensée, dans la pratique même de l'une et de l'autre Église, se révèle dans ces deux formues, qui paraissent au premier abord presque identiques. Le premier martyr de l'Église de France, Jacques Povent*, dit hautement devant ses juges : « Il vaut mieux abattre les images des saints, que le simple peuple se abusist à icelles. » Luther, au contraire, quitte la Wartbourg, au péril de sa vie, sitôt qu'il apprend que Carlstadt brûle les images dans les églises de Wittemberg. Mélanchthon, nous l'avons vu, résume toute la doctrine de l'autorité de la Bible en ce seul mot : « L'Écriture est la pierre de touche à laquelle doivent être éprouvées les sentences des hommes et leurs décrets. » A cet égard, Luther abritait sa faiblesse derrière une doctrine qui n'était point la sienne, lorsqu'il excusait le double mariage du landgrave de Hesse en disant que la bigamie n'est point formellement interdite dans la Bible. Mélanchthon, au contraire, lorsqu'il se prêtait à l'introduction dans l'Église des coutumes et des traditions qui ne sont point expressément interdites par l'Écriture, de ce qu'il plaisait à la théologie d'appeler les adiaphora, rfe faisait que pousser à l'extrême les principes qu'il avait posés. En revanche, dans le singulier débat qui se prolongea pendant plusieurs années, lorsque les réformés tentèrent d'interdire l'usage des noms de baptême qui
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n'étaient point tirés de la Bible % ils restaient fidèles jusqu'à outrance à leur doctrine, d'après laquelle tout ce qui n'est point dans l'Écriture, source unique de la foi, est interdit et n'est point de Dieu.
Il n'appartient point, sans doute, à l'histoire de choisir entre l'esprit de la grande Église huguenote, qui n'a produit, dans sa crainte de la messe, qu'un seul cantique, le Psautier, tout entier tiré de la Bible, et cet esprit tout humain, l'esprit de Luther, dont la piété profonde et vivante a éprouvé le besoin de s'exprimer par la poésie et par la musique, et de reconnaître comme siens tous les chefsd'œuVre de l'hymnologie du moyen âge. Mais l'histoire reconnaît qu'il y a ici deux familles d'esprits, deux tendances profondément différentes, et que le caractère d'autorité (nous ne disons point le degré d'autorité) reconnu à la Bible est la marque de l'un et de l'autre esprit. Nous ne voulons point dire que cette différence dans la conception de la Bible soit la raison de la diversité de caractère qui se remarque entre les deux Églises luthérienne et réformée. A l'origine même de la séparation qui a divisé le protestantisme, non sans doute en deux Églises, mais en deux communions distinctes, nous trouvons cette grande question, qui pour les réformateurs était le nœud de la doctrine chrétienne, la question de la loi et de la grâce. M. Diestel, dans sa belle étude sur l'Ancien Testament dans l'Église chrétienne, a pénétré avec une grandfe finesse dans l'examen de cette distinction essentielle entre la piété luthérienne (s'il est permis de parler ainsi) et la piété réfor-
1. Voyez Bull, de la Soc. de Vhist. du protest, fr., XXYI, 1877, p. 476, et Pujol, Recueil des règlements faits par les synodes provinciaux du haut Languedoc et haute Guienne, 1679^ in-8®, pr 60.
mée. Dès la première heure, Luther fut mis, par les circonstances, en face du problème de la loi, et il se prononça nettement, durement même, contre la loi : « La loi de Moïse est morte, il n'en reste rien, elle n'a été donnée qu'aux juifs; nous sommes gentils, et nous devons obéissance aux lois de notre pays ^ ».... « La loi de Moïse n'est pas seule à prêcher un seul Dieu, la loi naturelle le fait également *. » « Qu'on nous laisse donc en paix avec la loi de Moïse. Je n'en garde que la loi morale que Dieu a plantée dans la nature, en particulier les dix commandements^ qui nous enseignent le vrai culte de Dieu et les règles de l'honnêteté ^ » Je ne peux voir dans ces paroles une théorie sur la loi. Luther avait charge d'âmes. Comme il arrive naturellement dans les premiers jours d'une grande révolution religieuse, il y eut un moment, dans l'histoire de la Réforme allemande, où tout fut mis en question, où l'effervescence populaire et la violence des conducteurs du peuple mirent en péril les bases mêmes de la société. Au nom de la loi de Moïse, on voulait secouer l'autorité des lois. On sait quels dangers de pareils excès firent courir à la Réforme. Luther fit front contre ces doctrines insensées. Plus tard, lorsque les théologiens voulurent faire une théorie de ce qui n'était qu'un cri du bon sens et de la nature, lorsque Agricola se prononça contre la loi et érigea l'antinomisme en principe,
1. Lettre au Conseil de Dantzig, 5 mai 1525 : Dos Gesetz Mosis ist todt und ganz abe, ja auch allein den luden gegeben; wir Beiden soUen gehorchen den Landrechten, da wir wohnen.
2. 29, 155 {Wid, d. himml. Proph,, fla 1524-1525) : Denn einen Gott haben ist nicht Mose Gesetz alleine, sondem auch ein naturlich Gesetze,
3. Tischreden, Erl. 58, 269 (1524): Darilmb sei man zii/rieden mit Mose Gesetzen ; ausgenommen die Moralia, die Gott in die Natur gepflanzt hat, als die zehen Gebot, so rechten Gottesdienst und Ehrbarkeit belangen. — Voyez aussi Erl. 53, 244 as. (a. 1524) et 58, 269 as.
Luther, après avoir beaucoup hésité, se retourna contre les antinomistes et se prononça hautement pour la sainteté de la loi et pour son caractère éternel.
C'est à Mélanchthon, le dogmaticien de la Réforme, que nous irons naturellement demander la formule qui doit exprimer les rapports de la Loi et de l'Évangile. Cette formule, l'auteur des Loci l'a cherchée toute sa vie ; nous connaissons toutes les incertitudes de sa pensée. Dès 1520, dans ce premier crayon des Lieux communs de théologie que l'on a heureusement retrouvé, Mélanchthon s'enhardit jusqu'à dire: «La loi morale elle-même est abolie... Vous êtes maître de la loi si vous vous confiez en Christ . » La première édition des LietfX communs dit avec non moins de force: « Cette partie de la loi que l'on appelle le décalogue ou les préceptes de morale, est abolie par la nouvelle alliance. La liberté du chrétien serait bien misérable et pire que la servitude, s'il n'était affranchi que des cérémonies, qui sont la partie de la loi la plus facile à supporter ^» Mais déjà le mot de décalogue a disparu de l'édition de 1522 et des suivantes ; en 1525, dans la première des éditions qu'on appelle du deuxièms âge, Mélanchthon a trouvé la distinction qu'il cherchait, et depuis 1543, dans les éditions du troisième âge, il dit encore plus clairement : « La loi est abrogée, quant à la malédiction, mais non quant à t obéissance ^. » A vrai dire, ni Mélanch-
1« G. R. X.XI, p. 29 : Sed et moralem legem antiquatam esse,.. Tu jam legi dominaris si Chrislo confidis,
2. ïb,, p. 193 s. (1521) : Esse antiquatam Novo Testamento partent legis, quam decalogum seu praecepta moralia vacant. Vilissima fuerit libertas christiana, et plus quam servitus, si solas ceremonias tollat, partem legis omnium faciUime ferendam.
3. Ib., p. 1043 : Abrogata est lex, quod ad maledictionem attinet, non quod ad obedientiam attinet.
thon, ni Luther n'avaient jamais eu une autre pensée, et toute la morale de Luther se retrouve dans l^s hgnes intimes que le docteur Philippe a écrites dans la Prima adumr brotio, le premier projet des Loci: « Celui qui ne se confie point en Christ est soumis à la loi, et c'est en croyant que nous accomplissons la loi. Ceux qui sont en Christ en sont affranchis. Nous sommes toujours pécheurs, nous ne satisfaisons jamais à la loi, mais, quoique nous péchions, nous ne devons rien à la loi, car le Christ l'a abolie et l'a supprimée. Ne craignons pas les peines de la loi, mais croyons fermement que le péché ne nous est point imputé pour l'amour du Christ qui a accompli la loi. Beaucoup d'âmes pieuses se débattent dans l'angoisse et dans la tentation; il faudrait les consoler par cette assurance, que les chrétiens sont affranchis de la loi, c'est-à-dire que s'ils n'accomplissent pas la loi, elle ne leur est point imputée néanmoins, s'ils ont cette confiance qu'elle ne leur est point imputée, parce que nous sommes entés sur le Christ, qui a satisfait à la loi pour tous les croyants. C'est ainsi que Dieu a dit à saint Paul : «Ma grâce te suffit.» // ne faut pas regarder le Christ comme un juge K »
1. p. 29 : Consequitur quod qui non confiait in Christo est siibjecttis legi, et eatenus impletur lex quatenus confidimus,,, Deinde liberi a lege qui in Christo sunt. Quanquam enim semper peccatores sumus neque unquam legi sati^acimus, tamen legi nihil debemus, eciamsi vere pec^ cemus, quia Christus antiquavit legem et sustulit. Non metuamus legis poenam, sed constanter conftdamus id peccatum non imputari propter Christum qui legem persolvit, Multi pii anxie conflictantur cum quitusdam fœdis aff^ctibus, quibus hac consolatione optis est, Hberos a lege christianos esse : i, e, : eciam si non persoloant legem, tamen non imputari propterea : quod Christo inserti^sumus qui satisfecit pro omnibus fidelibus. Sic Paulo dictum est : sufficit tibi gratia mea, Man muss Chris* tum nicht vor eynen richter halten*
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Comme le seul principe de la Réforme est un fait de conscience, la justification par la foi en Jésus-Christ, ainsi, pour Luther et pour Mélanchthon, dont la claire intelligence est le reflet de la pensée rapide et ferme de son puissant ami, la distinction entre la Loi et l'Évangile est à la base de toute la morale et de toute la doctrine. La morale dont nous parlons ici n'est pas cette discipline de la volonté, qui prescrit à l'homme son devoir de chaque jour. Nul n'a plus profondément que Luther inculqué l'obéissance aux commandements de Dieu. Le décalogue n'est-il pas à la base de son catéchisme ? Mais chacun des commandements de Moïse est expliqué par ces mots: « Nous devons craindre et aimer Dieu. > On ne peut mesurer toute l'étendue d'une pareille réforme dans la morale chrétienne.
Zwingli et les réformés, peut-être Calvin lui-même, si profond dans sa théologie et si ferme dans sa morale, n'ont pas compris aussi nettement la différence établie par les réformateurs allemands entre la Loi et l'Évangile. Entre la pensée luthérienne et la conception réformée, il y a la différence de deux morales. Que ces deux morales se touchent et se confondent sans cesse, puisque pour les enfants de Dieu il n'y a qu'une seule manière de faire la volonté de leur Père, nul n'en doute, et la conscience comme l'histoire le proclament. Néanmoins la différence des principes demeure, et son influence sur la vie de l'esprit tout entière est constante et se voit à l'œil. Zwingli met l'Ancien Testament sur le même rang que le Nouveau. Calvin lui-même, quelque^ fermement que son cœur fût attaché à la grâce, Calvin fut toute sa vie l'homme de la loi. Ce caractère légal, qui n'était pas seulement celui de
son esprit, mais qui était, dès avant lui, le trait dominant et pour ainsi dire la couleur de la piété réformée, a laissé son empreinte à toute la théologie calviniste. Comme Ta fait remarquer un bon historien, M. DiesteP, là où les luthériens mettent en avant la foi, les réformés considèrent avant tout V élection, le centre de la doctrine luthérienne est la christologie^ la théologie est le point de départ de la dogmatique réformée. C'est ainsi que toute la conception théologique des deux Églises est sous l'influence, nous ne savons si nous devons dire de la manière dont Tune et l'autre comprennent la Loi et l'Évangile, c'est-àdire la Parole de Dieu, ou du principe religieux même d'où sont sortis les deux mouvements réformateurs. Ce principe est pour Luther de chercher dans la Bible la grâce. Aussi a-t-il peine à regarder comme étant de la Bible tout ce qui, dans le livre sacré, n'est pas l'évangile et ne prêche pas le Christ. Le principe des réformés est autre, leur attitude vis-à-vis de la Bible sera différente aussi.
Il est temps de poursuivre, dans les premiers dogmaticiens de l'Église luthérienne, le développement des principes de la Réforme ou le déplacement du point de vue protestant. Après un siècle de formation théologique, nous trouverons que les docteurs luthériens ont rejoint les réformés dans leur conception delà Bible et dans leur notion de l'autorité.
S'il est vrai que Y Institution, ce livre créateur, n'est point une dogmatique, Martin Chemnitz est incontestable-