‹ La Bible au seizième siècleChapitre 67 sur 71 · Oavr. cité, p. 285 s · texte numérisé non relu

Oavr. cité, p. 285 s

ment le plus grand dogmaticien de l'Église prolestante. Les vieux protestants d'Allemagne avaient exprimé leur enthousiasme naïf pour le père de la dogmatique luthérienne dans ces deux vers enfantins qui nous rappellent le distique consacré par les luthériens à la gloire de Nicolas

de Lire :

Si Martinus non fuisset,

Martinus vix stetisseL

Il est certain que la pensée religieuse a dû plus qu'on ne pense à des hommes comme Chemnitz et Gerhardt, à ces mathématiciens de la théologie qui, en déduisant par une méthode sévère toutes les conséquences des principes protestants, ont donné à l'Église luthérie-nne un corps de doctrine complet.

Il semble que Chemnitz ait puisé l'inspiration de sa pensée dans un mot deMélanchthon. En 1548, le théologien saxon, âgé de 24 ans seulement, demandait au docteur Philippe de lui donner le fil conducteur des études théologiques. Mélanchthon répondit à Chemnitz que « l'observation de la différence entre la Loi et l'Évangile était le point lumineux dans l'étude de la théologie, et la plus sûre méthode». C'est en effet à ce point de vue que Chemnitz se place pour juger la doctrine du Concile de Trente et pour fixer la doctrine protestante. Chose naturelle, le premier livre de dogmatique luthérienne, après les Loci, fut un livre de controverse. V Examen du Concile de Trente, qui vit le jour en 1565, est, à vrai dire, quoiqu'il ne se présente pas comme un ouvrage systématique, le manuel même de la doctrine protestante. Mais, par ce fait que la pensée de l'auteur est dirigée vers le dehors plus que vers le dedans, vers la discussion et la réfutation plus que vers

la recherche de la vérité, nous nous trouvons avertis du caractère particulier de ce livre, et sans doute aussi de l'esprit qui régnera dans la théologie luthérienne formée à l'école de Chemnitz. Certes, ces grands mots de Loi et d'Évangile marquent encore pour le dogmaticien, comme pour les réformateurs, l'opposition fondamentale entre l'ancienne alliance et la nouvelle, entre les œuvres et la foi. Néanmoins il s'agit, dès maintenant, de réfuter et d'établir les doctrines beaucoup plus que d'assurer son âme contre les terreurs de la mort et de saisir la grâce du Christ. Le théologien prend l'Écriture en main pour y chercher une base de discussion, un terrain commun et une autorité incontestée. Son principal souci, lorsqu'il abordera l'étude du livre sacré, sera donc d'exercer cette sorte de critique qui distingue, au nom de l'histoire, entre les écrits universellement reconnus et ceux qui ne font pas foi, n'ayant pas été reçus par l'Éghse de tous les temps.

Nous ne demanderons pourtant à Chemnitz ni esprit critique, ni sens de l'histoire. Son érudition est considérable, eu égard au temps où il écrivait, et où la science historique venait de naître, mais nous ne nous arrêterons pas à ses dissertations sur l'origine des livres de la Bible. La préoccupation de l'auteur est absolument étrangère à l'histoire. Il veut « que la règle de la foi, ou de la saine doctrine dans l'Église, soit fermement établie S. Or, «les anciens ont jugé que l'autorité des dogmes de l'Église devait être appuyée sur les seuls livres canoniques... Les écrits canoniques ont été seuls estimés avoir une autorité suffisante pour servir

1. Locusl, secL VI, 25, p. 59*, éd. Preuss (d'après l'édit. de 1578) : Vt régula fidei, sive sanae in Ecclesia doctrinae certa sit.

de preuve aux articles contestés ; quant aux autres livres, que Cyprien appelle ecclésiastiques, et Jérôme apocryphes, les anciens ont voulu qu'ils fussent lus dans l'Église pour servir à l'édification du peuple, mais non pour établir l'autorité des dogmes ecclésiastiques... Aucun dogme ne doit donc être bâti sur eux, s'il n'a des fondements et des témoignages certains et manifestes dans les autres livres canoniques \ Aucun point controversé n^ doit être prouvé par ces livres s'il n'existe en sa faveur des preuves et des autorités {et cortfirmaUones) dans les livres canoniques. Mais ce qui y est dit se doit exposer et comprendre selon l'analogie de ce qui est manifestement enseigné dans les livres canoniques. Tel est le jugement de l'antiquité, la chose n'est point douteuse, d

Pighius soutenait que l'Église a le pouvoir de donner l'autorité canonique aux livres qui ne l'ont point par euxmêmes. Après lui, Chemnitz se demande si l'Église peut faire que les écrits dont on a douté dans l'Église ancienne, parce que les témoignages de l'Église primitive n'étaient point d'accord quant à eux, soient désormais canoniques, et il répond: « Elle ne le peut, car alors elle pourrait également rejeter des livres canoniques, ou canoniser des livres supposés (adulterinos). Toute la question dépend des témoignages certains de l'Église qui fut au temps des Apôtres, témoignages que l'Église des temps qui ont suivi a recueillis dans des histoires dignes do foi. ]f> « L'Église qui a succédé à celle des premiers temps n'a fait que conserver et transmettre à la postérité le témoignage de la

1 . Nullum igitur dogma ex istis libris exstrtii débet, quod^non habet certa et manifesta fundamenta et tes ti monta in aliis Canonicis libris.

première Église..., » et Chemnitz répète : « Toute cette discussion est commandée par des témoignages certains, fermes et concordants, de la première et de l'ancienne Église; là où ils font défaut, l'Église des temps suivants ne peut, sans des témoignages sûrs et évidents, rendre vrai ce qui est faux, ni certain ce qui est douteux ^ »

Ainsi l'intérêt de la recherche a changé, le centre de la question s'est déplacé. Le polémiste luthérien demande à l'histoire de lui fournir une autorité incontestée, et, fort à court de documents sur l'ancienne histoire de la Bible, il borne, ou peu s'en faut, son histoire à Eusèbe, et les autorités de sa théorie du canon à quelques passages de saint Jérôme, de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand. Par un besoin de conséquence qui est peut-être fortifié par sa défiance vis-à-vis de l'Apôtre saint Jacques, il met sur un même niveau les apocryphes de l'Ancien Testament et les antilégomènes du Nouveau, et les exclut également du débat. Il ne prétend point restreindre leur usage religieux, ni diminuer le crédit des livres d'autorité inférieure auprès des âmes pieuses. Il faut néanmoins reconnaître qu'en pratique et en réalité cette distinction, impossible à soutenir longtemps, entre les besoins de la discussion et ceux de la conscience, aurait conduit à diminuer le respect accordé à ces livres de second rang. A vrai dire, Luther ne considérait point la chose autrement.

Il peut n'être pas sans intérêt de rechercher si Chemnitz a été lui-même fidèle à son principe, et s'il s'est interdit

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de faire usage, dans la discussion, des livres qu'il n'admet point à faire preuve. D'ordinaire, il ne cite les antilégo mènes que comme un témoignage en faveur des doctrines déjà établies par d'autres preuves ; d'autre part, jamais il n'avance aucune parole contre leur autorité , il ne fait même aucune allusion à la doctrine de Jacques sur la justification, y ne fois pourtant \ il invoque l'Épître aux Hébreux comme unique argument et comme argument capital, lorsqu'il s'agit d'établir, par l'autorité de cette Épître, que Jésus-Christ a souffert « une fois». On le voit alors s'irriter contre ceux « qui tentent d'échapper à la clarté des témoignages de TÉpître aux Hébreux i> ; il en appelle l'auteur « TApôtre ». Ailleurs *, rangeant l'Épître aux Hébreux parmi celles de saint Paul, il se borne à dire : « Nous ne discutons plus sur l'auteur de ce livre. » En un autre endroit ^ il s'appuie sur le témoignage rendu à saint Paul parla deuxième Épître de Pierre (3, 45 s.); il en argumente avec force, et nomme Pierre comme l'auteur de l'Épître. Quoique cette manière d'agir ne soit point en contradiction directe avec son principe, qui est celui-ci: « Aucun dogme ne doit être tiré des livres contestés s'il n'a aussi des preuves manifestes dans les livres canoniques », il est certain que l'auteur devrait plus que jamais s'interdire l'usage , dans la discussion, d'un écrit qu'il n'admet pas comme faisant autorité, lorsqu'il s'agit, comme en cet endroit, de fixer les bases mêmes de l'autorité. Chemnitz, qui rejette, sur la foi de l'antiquité*, l'auto-

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