‹ La Bible dans l'IndeChapitre 2 sur 77 · LES VOIX DE L'INDE · texte numérisé non relu

LES VOIX DE L'INDE

Vieille terre de l'Inde, berceau du genre humain, salut I Salut vieille nourrice aux mamelles puissantes, que les siècles et les brutales invasions n'ont pu encore coucher dans la poussière de l'oubli! salut, patrie de la foi, de l'amour, de la poésie et de la science 1... Oh I comme je voudrais que ton passé pût être plus tard... notre avenir!

J'ai vécu au fond de tes mystérieuses forêts, cherchant à comprendre le langage de ta grandiose nature, et le vent du soir qui murmurait dans le feuillage des multipliants et des tamariniers me jetait ces trois mots magiques : Zeus, Jehova, Brahma.

J'ai interrogé les brahmes et les prêtres sous les arceaux des temples et des antiques pagodes.

Et ils m'ont répondu :

Vivre c'est penser, penser c'est étudier Dieu qui est tout et dans tout.

J'ai écouté les leçons des pundits et des savants, et ils disaient :

Vivre c'est savoir... savoir c'est rechercher et approfondir, dans toutes leurs formes sensibles, les manifestations innombrables de la puissance céleste.

Je suis allé aux philosophes et leur ai dit :

Que faites-vous donc là debout depuis plus de six mille ans, et quel est ce livre que vous feuilletez constamment sur vos genoux?

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Et ils ont souri en laissant tomber ces mots :

Vivre c'est être utile à. soi et à tous ; vivre c*est être bon, et nous apprenons à être utiles et bons dans ce livre des Vedas que nous feuilletons, et qui est la parole de l'éternelle sagesse, du principe des principes révélée à nos pères.

J'ai entendu les poètes chanter... et Tamour, les parfums, les fleurs et la beauté, leur donnaient, eux aussi, des enseignements divins.

J'ai vu les fakirs sourire à la douleur sur un lit d'épines et de charbons ardents... La douleur leur parlait de Dieu.

J'ai remonté jusqu'aux sources du Gange, et des milliers d'Indous s'agenouillaient au soleil levant sur les bords du fleuve sacré, et la brise m'apportait ces paroles :

« Le riz verdit dans la plaine, le cocotier ploie sous le fruit, remercions celui qui nous les a donnés. »»

Et cependant, malgré cette foi ardente et ces croyances vivaQes, malgré les sublimes enseij^nements des brahmes, des savants, des philosophes et des poètes, j'ai vu tes fils, pauvre vieille mère indoue, énervés, décrépits, abrutis par les plus hideuses passions, livrer sans se plaindre à une poignée de marchands qui les oppriment, ton sang, tes richesses, tes filles vierges et ta liberté.

Que de fois n'aî-je pas entendu des cris rauques, des plaintes sans nom, surgir, le soir au coin des bois, sur les rives des fleuves et des marais déserts ou dans le sentier sombre, etc!... Etait-ce la voix des temps passés qui revenait pleurer sur la civilisation éteinte, sur la grandeur perdue?... Etait-ce le râle suprême des cipayes mitraillés pêle-mêle avec leurs femmes et leurs enfants, au lendemain de la révolte, par quelques habits rouges qui ss vengeaient d'avoir tant eu peur?...Étaient-ce les pleurs des

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nourrissons, pressant en vain le sein glacé de leurs mères mortes de faim?...

Hélas I que d'horribles misères il m'a été donné de contempler!

Un peuple souriant avec indifférence sous la main de fer qui le tue, se couronnant de fleurs aux jours de famine, pour mourir avec grâce comme Fathlète romain et creusant joyeusement de ses propres mains le tombeau de ses gloires antiques, de ses souvenirs, et de son indépendance.

Quelle influence funeste, me disais-je, a donc été la cause d'un pareil état de décomposition?... Est-ce simplement l'œuvre des siècles et les nations sont -elles destinées comme l'homme à mourir dans la décrépitude?

Pourquoi les saines et pures doctrines des premiers âges, pourquoi le sublime enseignement des Vedas ont-ils abouti à ce résultat!...

Et j'entendais toujours les brahmes, les savants, les philosophes et les poètes discourir sur les grandes vertus sociales, l'immortalité de l'âme et la Divinité!...

Et je voyais toujours les populations s'incliner devant celui qui leur donné leur sol si fertile et leur soleil si beau!...

Mais je finis par comprendre!... ce n'était plus, hélas! qu'une leçon... Et je vis avec tristesse que ces peuples avaient troqué l'esprit de leurs sublimes croyances contre un fanatisme de mot, le libre arbitre et la volonté de l'homme libre contre l'aveugle et stupide obéissance de l'esclave.

Oh! alors, je voulus soulever le voile qui cachait le passé, remonter à l'origine de cette nation moribonde qui, sans force pour l'afi'ection comme pour la haine, sans enthousiasme pour la vertu comme pour le vice, ressemble à

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un acteur qui serait forcé déjouer son dernier acte devant un public de statues.

Quelle splendide époque j'ai pu alors éudier et comprendre ! Je fis parler la tradition au fond des temples, je fouillai les ruines etles monuments J'interrogeai lesyedas, ces livres qui comptent des milliers d'années d'existence, oti la jeunesse studieuse venait apprendre la science de la vie bien avant que Thèbes aux cents portes ou Babjlone la Grande n'eussent vu jeter leurs fondations.

J'écoutai le murmure de ces vieilles poésies que l'on chantait aux pieds de Brahma, alors que les pasteurs de la Haute-Egypte et de la Judée n'étaient pas encore nés... Je voulus commenter les lois de Manou que les brahmes appliquaient sous les portiques des pagodes, des siècles et des siècles avant que les Tables de la loi hébraïque ne fussent descendues au milieu des tonnerres et éclairs des hauteurs du mont Sinaï.

Alors, l'Inde entière m'apparut dans sa vivace et puissante originalité. Je la suivis dans ses progrès, dans le rayonnement de ses lumières sur l'univers entier. Je la vis donner ses mœurs, ses coutumes, ses lois et sa religion à l'Egypte, à la Perse, à la Grèce et à Rome. Je vis Djeminy et Veda-Vyasa précéder Socrate et Platon, et Christna, le fils de la vierge Devanaguy (1), précéder le fils de la vierge de Bethléem.

Ce fut l'époque de la grandeur par la libre pensée et la raison.

Puis, j'assistai à la décadence... la vieillesse commençait pour ce peuple qui avait illuminé le monde, et marqué sa morale et ses doctrines d'un sceau tellement ineffaçable

(1) En sanserit, créé par Dieu.

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que le temps, qui depuis a jeté dans la tombe Babjlone et Ninive , Athènes et Borne , n'a pu parvenir à les faire oublier.

Je vis les brahmes et les prêtres prêter Tappui de leur parole, Tautorité sainte des vedas, de la divine écriture au despotisme inintelligent des rois, et oublieux de leur origine, étouffer Flnde sous une théocratie corrompue, qui, avec ses divisions de caste, ses indignes sacrifices aux passions les plus honteuses, son abrutissement systématique des masses, eut vite fait d'anéantir à son profit les gloires du passe qui faisaient sa honte... la liberté qui Teût renversé.

Et je compris bien mieux encore pourquoi ce peuple, après deux mille ans et plus de servitude religieuse, était toujours sans forces pour repousser ses bourreaux... et leur demander compte, se bornant à courber la tête sous Todieuèe domination des marchands anglais, en implorant à deux genoux chaque matin et chaque soir ce Dieu... au nom duquel ses brahmes et ses prêtres Font tuél...

Chandernagor, 25 février 1868.

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