‹ La Bible dans l'IndeChapitre 24 sur 77 · DE CELLES DE L EGYPTE ET DE L INDE · texte numérisé non relu

DE CELLES DE L EGYPTE ET DE L INDE

En jetant la base des institutions politiqxies et religieuses -qu'il voulut donner à son peuple, Moïse ne s'est point soustrait à l'influence que nous avons signalée et qui a dominé le inonde ancien ; l'eût-il essayé qu'il n*y fût point complètement parvenu.

Dès qu'il eut entraîné dans le désert cette masse de déeastés qui, selon Texpression même de la Bible, avait été «uivie d'une f(mle immense de petit peuple , il fallut la discipliner, la ployer à des habitudes régulïèreSj lui donner des lois. L'idée des divisions de castes était trop dans les mœurs pour qu'il fût possible de l'abandonner, aussi présida-t-eile à la constitution du nouveau gouvernement, qui ne fut autre chose que la représentation exacte du brahmanisme indou.

Au lieu de quatre castes, il y en eut douze, dont la première fut, comme toujours, celle des prêtres, chargée de toutes les fonctions civiles et religieuses de la nation^ dispensatrice de la parole de Dieu, gardienne des temples, seule préposée aux sacrifices, seule juge des péchés de conscience et des fautes commises contre la société.

Cette théocratie eut pour chef suprême un grand-prêtre, autorité mystérieuse et puissante que nul ne put discuter, dont la parole faisait loi dans le spirituel comme dans le temporel, et qui ne pouvait être atteint que par le jugement de Dieu.

C'est ridéal que rêve aujourd'hui rultramontanisme, l'autorité qu'il voudrait établir au profit des papes, en réduisant les sociétés modernes à n'être plus que des corps dont toute pensée et toute volonté aurait à Rome sa règle, sa souveraine inspiration.

Dira-t-on que les tribus hébraïques ne furent point des castes, et que ces divisions naturelles vinrent de l'origine attribuée à chacune d'elles, de leur descendance des fils de Jacob?

Cette filiation n'est pour moi qu'une fiction ingénieuse de Moïse pour faire admettre comme créées par Dieu luimême ces divisions qu'il établissait, et contre lesquelles le peuple eût sans aucun doute murmuré. N'était-il pas, du reste, nécessaire de présenter ainsi ces imitations d'un passé qui venait rappeler aux Hébreux leurs souffrances sous le despotisme égyptien, pour que, malgré cela, nul homme ne fût tenté de changer de tribu ?

Comme c'est bien toujours le même mobile qui fait agir le législateur Israélite, à peine libre il s'entoure d'initiés, les associe à son ambition, à ses projets, il les consacre prêtres, les met sous la protection divine pour que le peuple ne fût point tenté de contester la légitimité de leur pouvoir.

Ces tribus ou castes qui existèrent, avec une prohibition d'en sortir semblable à celles de l'Egypte et de l'Inde, ne furent sans aucun doute conservées par Moïse que pour établir à tout jamais la suprématie du lévite, et pour que la famille de ce dernier se conservât pure de tout mélange avec les autres membres de la nation.

A une époque où tous les peuples avaient adopté ce principe du gouvernement par le prêtre, quoi de plus simple que de reconnaître que Moïse s'était borné à copier, en la modifiant, la constitution que les émigrations et les colonisations indoues avaient mise en honneur en Egypte et dans l'Asie entière?

Pas n'est besoin d'expliquer tout cela par une mission divine et par la croyance aux fables et aux prodiges dont le libérateur des Hébreux s'est servi pour diriger avec moins de peine la troupe turbulente et sans cohésion qu'il avait sous ses ordres. Les murmures, les refus d'obéissance, les soulèvements furent si nombreux, que l'on se demande comment il eût pu accomplir sa tâche, s'il n'eût eu l'habileté d'inventer ce Dieu sans cesse sur la brèche, faisant massacrer les blasphémateurs et les révoltés, et terrifiant la foule par l'atrocité de ses vengeances. N'estce pas au nom de Jéhovah que vingt-trois mille Israélites furent massacrés par les membres de la tribu de Lévi, c'est-à-dire par les prêtres, après les superstitions du veau d'or? Quelle qu'eût été l'énergie de Moïse, et en admettant ces épouvantables scènes de carnage, il eût fini par être tué lui-même, s'il n'eût divisé le peuple en classes différentes, et surtout fanatisé cette classe de prêtres qui furent ses sectateurs et ses soutiens les plus ardents. Je ne puis voir, pour ma part, aucune différence entre le brahmanisme et le lévitisme, et tout concourt à nous démontrer qu'ils sont descendus l'un de l'autre.

En rapprochant par les mœurs ces deux civilisations, nous aurons occasion de démontrer bientôt que cette filiation n'est pas imaginaire et que tout ne se réduit pas seulement à des rapports de ressemblance dans les institutions.

On fait à Moïse l'honneur d'avoir établi le premier, d'une manière précise et sans obscurité, cette grande idée de l'unité de Dieu, que les nations contemporaines de celle qu'il fonda ne paraissent point, du moins dans les traditions historiques de cette époque, avoir comprise d'une manière aussi parfaite. Cette opinion est le résultat d'une erreur que nous aurons peu de peine à renverser, quoiqu'elle ait été consacrée par le temps et le dogme chrétien qui, en acceptant la succession hébraïque, dut naturellement la faire sienne et la propager avec ardeur.

Moïse, initié en Egypte par son éducation sacerdotale aux splendeurs du déisme indou, au lieu de donner aux Hébreux un culte basé sur les superstitions auxquelles les prêtres égyptiens avaient habitué les basses castes dans un but de domination facile à comprendre, leur révéla, le premier des mystères de rinitiatioa, basé sur l'unité^ de Dieu, et les traditions de la création du monde, prédeu-

sèment conservées par Tin de et par l'Egypte pour les castes privilégiées des brabmes et des hiérophantes.

Mais il est une chose digne de remarque, c'est que^ tout en livrant à la foule ces sublimes notions sur T unité de l'Être suprême, il fut obligé de les altérer, n'osant point les présenter dans toute leur pureté à ce peuple né de l'esclavage, et qui n'avait pas encore conquis une intelligence assez rationnelle, assez libre du passé pour permettre qu'on dégageât pour lui Tidée de Dieu tout-puissant, créateur et bon, de toute idée accessoire de cruelles vengeance» et de terribles châtiments. ,* .^

C'est pour cela que Moïse n'osa faire planer son J[éhovah au-dessus des mondes avec cette ûgure sereine et calme des livres sacrés des Indous qui sied si bien à sa majesté divine.

Si, d'un côté, il eut le mérite d*oser,^ contrairement à tous ses devanciers, proclamer l'unité de Dieu à la face de la nation et de proscrire les superstitions que Manou et Manès trouvèrent bonnes pour la plèbe, de l'autre, faisant un pas en arrière, il fut forcé, pour asseoir sa puissance et les institutions qu'il fondait, de faire de ce Dieu un être despotique et cruel, propre à inspirer la terreur et à commander l'obéissance aveugle.

Le cortège de crainteâ, de terribles manifestations que d'autres avaient divisé à l'infini par la multiplicité des idoles. Moïse le ût découler d'une seule, et son culte ne fut ni moins sombre ni moins sanguinaire que celui des autres. N'est-ce pas Jéhovah qui ordonne tous les mas-

sacres de la Bible, toutes les hécatombes de nations idolâtres, et cela pour la glorification de son nom et faire une place au soleil aux anciens esclaves de l'Egypte?

Il faudrait avoir le respect de Fhorrible bien chevillé dansr&me et Tamour des luttes ineptes de l'intolérance ibrtemeot enraciné, pour voir en Moïse autre chose qu'on rude fondateur dont le fer et le feu furent le principal aide, et en Jéhovah autre chose qu'un épou vantail, qu'un moyen de domination mis au service d'une oligarchie sacerdotale.

En résumé, le gouvernement établi par Moïse fut théocratique sous l'impulsion souveraine des prêtres. Les divisions par tribus qu'il édicta furent des castes destinées à maintenir le peuple dans un état de stabilité propre à assurer le règne des institutions et du pouvoir noruveau. Et l'on peut dire alors que les Hébreux ne furent, ni par leurs croyances, ni par leur état social, une exception à la règle subie par tous les peuples de l'antiquité.

Il en est qui se retranchent derrière la sublimité du Décalogue pour faire aux Hébreux une auréole de moralité qu'ils refusent aux peuples contemporains.

Le Décalogue recommande d'honorer son père et sa mère, de ne point tuer, de ne point commettre d'adultère, de ne point voler, de ne point porter de faux témoignages contre son semblable et enfin de ne rien désirer de ce qui peut appartenir à autrui.

Ces principes ne datent point du mont Sinaï, ils sont antérieurs aux Hébreux et à toutes les civilisations qui les ont précédés; et lorsque Moïse vint les révéler au peuple sur la montagne, 11 y avait longtemps que la conscience les avait d'elle-même fait connaître à tout homme juste. Ce Décalogue, donné avec tant de pompe aux Hébreux au milieu des sons de la trompette et du tonnerre, me semble, du reste, une dérision bien amère... Il suffit de lire la Bible pour voir que peu de peuples furent plus corrompus, que peu usèrent de plus de duplicité dans leurs relations

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avec leurs voisins, que peu enfin eurent moins le respect de la chose d 'autrui.

Ils pillent rÉgypte avant de la quitter, traversent le désert, continuent leurs brigandages, leurs vols à main armée sur chaque terre nouvelle qu'ils foulent, jusqu'à ce que, lassant la patience des peuples, ils soient vigoureusement châtiés et réduits de nouveau en servitude.

Moïse et ses successeurs eurent beau faire, les parias restèrent des parias, et il fut impossible de faire une nation sérieuse, attachée à la terre et adonnée au travail, de ces anciens esclaves des Pharaons. Nomades dès le début, ils restèrent nomades, malgré leur campement en Palestine, et les nations leurs voisines semblent s'être d'un commun accord réunies pour les fustiger et repousser leurs agressions sans cesse renaissantes, de même que plus tard TEurope entière devait se coaliser et courir sus aux pirates musulmans qui, comme eux, avaient eu l'Arabie et la Palestine pour berceau.

Oh ! c'est une toute autre société que celle-ci que nous verrons s'épanouir dans l'Inde des Vedas, dans l'Inde des traditions primitives, des traditions sacrées, et si vous admirez les vérités vulgaires du Décalogue, quel sentiment s'emparera de vous à la vue de ces grands principes philosophiques et moraux que, plus tard, le novateur chrétien vint révéler au monde qui les avait oubliés.

Moïse les connut, les étudia sans doute dans sa jeun esse; sa tentative en faveur de l'unité de l'Être suprême, ainsi que sa Genèse, qui n'est qu'un écho de la Genèse indoue, semblerait nous le prouver. Et s'il a été au-dessous de sa tâche de régénération, s'il a copié le brahmanisme plutôt que le vedisme, peut-être doit-on l'attribuer à la situation morale avilie des Hébreux en Egypte, situation que l'indépendance ne parvint pas à changer, et qui peut-être força ce législateur à régner, ainsi que nous l'avons dit, par la

superstition et la crainte des vengeances d'un Dieu sans pitié.

Avec un autre peuple entre les mains, peut-être fût-il parvenu à édifier en Judée une société comparable à celle des plus beaux temps de la Grèce.

Ainsi donc ce ne fut point Thomme peut-être qui manqua de génie, car il avait puisé aux vieilles sources, mais bien le peuple qui manqua d'intelligence pour le comprendre.

Cela est si vrai, je crois si fermement que la réforme de Moïse eût pu avoir un autre cachet avec un peuple moins abruti par la servitude, que Ton peut remarquer que le Dieu de la Genèse, le Dieu des premiers pas bibliques, ne ressemble pas au Jéhovah jaloux et altéré de sacrifices humains de TExode et des livres suivants. • On dirait que Moïse, à mesure que les cris et les soulèvements devenaient plus fréquents dans le désert, sentait le besoin d'assombrir de plus en plus la figure de la divinité, de lui faire lancer des oracles vengeurs pour ramener le calme au sein de cette foule agitée, sur laquelle le langage de la raison ne pouvait avoir de prise.

Que serait venu faire ici le Dieu des Vedas avec ses trésore inépuisables de bonté et de pardon?... ce ramassis d'esclaves et de vagabonds l'eût banni. Il lui fallut, pour le tenir, un Dieu à la main de fer, sachant châtier, mettre à mort, lancer le feu céleste et exterminer vingt ou trente mille hommes pour une imprécation, un blasphème, une prière au veau d'or...

Et voilà pourquoi Moïse abandonna les Vedas après la Genèse pour se jeter à plein corps dans le brahmanisme, c'est-à-dire dans la domination par le prêtre et pour le prêtre.

Il en est, sans doute, qui trouveront ces opinions bien étranges. Il est certain que l'éducation que nous recevons depuis dix-neuf siècles ne nous prédispose guère à penser librement et à entendre la parole libre I

Forcés que nous sommes, d'un côté, d'admettre certaines fictions religieuses, que Ton nous refuse le droit de discuter, et de Tautre de répousser, sans de meilleurs motifs, d'autres fictions religieuses qu'on n'a le droit de discuter que pour les nier, que peut-il sortir de pareilles habitudes?

Vérité ici, c'est-à-dire chez nous, erreur au delà, c*està-dire chez les autres... Yoilà la règle de tous le» partis, le système de toutes les communions...

Oh ! je comprends parfaitement que la voix d'un libre penseur, qui a le courage de venir dire : Toutes les superstitions comme tous les despotismes ont une origine commune ; je viens vous le prouver et vous indiquer la source pour que vous la tarissiez, pour que vous puissiez faire l'avenir à l'aide des leçons du passé; je viens vous démontrer qu'il n'y a plus de transaction possible avec certaines choses en face des ruines qu'elles ont produites.,, je comprends parfaitement que cette voix puisse être honnie et conspuée, comme toutes celles dont elle suit la trace ferme et courageuse... et dont on a jeté l'œuvre aux gémonies, ne pouvant plus y jeter les corps.

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