POÉSIE ORATOIRE
Caractère de l'éloquence chez les Hébreux. — Son union intime avec la poésie. — Racine poète orateur. — Comme les prophètes, Joad est orateur judiciaire, avocat de Dieu et accusateur des impies. — Il est aussi orateur politique et sermonnaire. — Joad et Bossuet. — Le style biblique chez Bossuet et chez Racine.
Le complet développement de l'éloquence d'un peuple exige bien des conditions. Il en est cependant trois, dans lesquelles semblent entrer toutes les autres, savoir : l'énergie persévérante des convictions patriotiques ou religieuses ; une constitution politique grâce à laquelle l'éloquence devient un facteur important, dans la vie nationale, et enfin, cette facilité d'élocution et le goût de bien dire inhérents à certaines races privilégiées. Sur la première de ces conditions, l'occasion s'est offerte plusieurs fois de nous expliquer. En se fondant, pour ainsi dire, dans un sentiment unique, le patriotisme et la religion centuplèrent les forces des tribuns d'Israël. On le vit bien, dans les longues luttes politiques ou religieuses du temps des Rois, on le vit surtout, pendant la captivité.
Aucune institution ne pouvait être plus propre que le prophétisme à entretenir les convictions ardentes des vrais patriotes. Le nabi représentait la force de l'opinion publique, en Israël. Que de fois cette force morale se dressa triomphante en face de la royauté! Sans le prophétisme, la religion juive eût succombé, dans les guerres civiles ou étrangères. C'est, en effet, dans les moments de crise que l'éloquence des prophètes
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(Irployail toutes sos rcasourcçs, ot telle était son induonce, (|iie (lu fond (l(^s prisons on leur inth^pendiincc les uvait conduits, les niiliis l'iiisiiiiuit Imiihlcr les rois, l'n ^rimd nombres d'entre eux ix'rirciil vieliruf^s de leur patriotisme ou d(î leur li(i(^iil(! il Dieu. Le glaive, dil .)(''r('uii(i, dcWora les proplirltis avec la fureur du lion. Mais les martyrs ont toujours trouvd dos imitateurs : d'autres prophètes se levaient à leur tour et défendaient la m^me cause avec la mAmc intrdpiditd, en sorte que, depuis SaniU(d jusqu'à la caplivili', il n'y a pas eu d'int(>riuptiou dans le ministère prophétique.
Ni Athènes, ni l'Angleterre moderne n'ont pu ollVir à leurs orateurs des conditions aussi favorables au complet épanouissement de l(!ur éloquence.
Les aptitudes naturelles des Hébreux leur permirent de mettre à profit un pareil état de choses. Les qualités littéraires des nabis convergeaient si bien vers l'éloquence, que le peuple les appelait les « bouches de Dieu ». Tout parlait en eux, jusqu'à leur costume, leur genre de vie et leur famille. Leur facilité de parole est égale, sinon supérieure, à celle des Grecs :
A mon tour, dit le jeune Elihu, je veux répondre aussi,
Je veux dire aussi ce que je pense.
Car je suis plein de paroles,
L'esprit me presse au-dedans de moi ;
Mon intérieur est comme un vin qui n'a pas d'issue,
Comme des outres neuves qui vont éclater.
Je parlerai, pour respirer à l'aise,
J'ouvrirai mes lèvres et je répondrai.
Il est vrai que les personnages de Job n'appartiennent pas au monde d'Israël. Mais n'était-il pas Juif l'auteur du psaume sur les lis ?
Des paroles pleines de charme bouillonnent dans mon cœur.
Je dis : mon œuvre est pour le roi.
Que ma langue soit comme la plume d'un habile écrivain.
Et non contents de laisser déborder ainsi le trop plein de leur cœur, les prophètes savent faire parler les êtres inanimés. J'avoue que cette facilité d'élocution et cette habitude de prêter les sentiments humains au monde physique sont communes à beaucoup d'orateurs et de poètes de tous les temps et
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de tous lespuys. Mais les Hébreux ont ceci de très particulier, que leur éloquence et leur poésie s'unissent d'une union intime pour foi-mer un genre inconnu ailleurs. A Athènes, l'activité intellectuelle se répartissait dans de justes proportions sur difïérents objets. La politique, les fôtes religieuses ou les plaisirs sollicitaient et attiraient les talents, en divers sens. Le même auditoire qui s'enflammait avec Périclès, venait s'esclafler avec Aristophane, ou pleurer avec Euripide. Il fallait bien alors que l'écrivain, pour plaire, en cent façons se repliât. De là ce que nous avons appelé la séparation des genres. Il n'en va pas ainsi chez les Hébreux. Leur attention ne se porte pas, à la fois, sur plusieurs objets d'une importance à peu près égale; elle se concentre sur une seule affaire, ou plutôt il n'y a qu'une affaire en Israël : la religion. Des lors, toutes les énergies intellectuelles et morales se dirigent sur un seul point et se confondent : poésie et éloquence ne font qu'un.
Il peut paraître surprenant, mais il n'est plus douteux aujourd'hui, que cette étroite union de la poésie et de l'éloquence soit une des plus grandes beautés du théâtre de Racine. Sur la foi des étrangers, nous avons eu longtemps la faiblesse do croire que c'était là un défaut. Eh quoi! Mithridatc expire sur une belle phrase, Hermione et Oreste délirent en périodes harmonieuses? Tout cela est contre nature. Avec autant d'esprit que de force de dialectique, M. Taine a fait justice de ce préjugé *.
Il y a donc rencontre entre Racine et les poètes bibliques, sur un point très important : chez l'un comme chez ' les autres, l'éloquence enveloppe la poésie et lui imprime un caractère spécial. Cependant, les genres d'éloquence ne sont pas les mêmes. L'Hébreu, homme d'imagination avant tout, émet ses pensées et ses sentiments, comme par saccades. Les phrases sont à peine juxtaposées. Chez Racine, sauf quelques exceptions, une logique souvent visible, mais plus souvent cachée rattache savamment chaque partie du discours. Les écrivains sacrés n'ont pas. même l'idée de clore leurs exhor-
i. XoweauT essais de critique et crinsfoire.
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talions; ils s'aiTMcnl hriisciucnicnl, ils s'arn'^lcnt parco, qu'ils n'onl plus l'iou à dire. (jlia(pio discours tld Uaciuo l'oirncî un Ion! [)ai fail, et se terminer jiar une |)etile p(5roraison, selon les règles.
Mais ces dillertuiccs irallèiciil p.is, au moins d'une, manière sensil)le, la ressemblance, ^cncM'aU^ enli'e r(Uo([uenc(^ des écrivains hébreux el celle de llacinc. Une telle ressemblance ne peut (^tre l'elVet du hasard. Avec son expérience consommée et sa prodij^ieuse souplesse d'esprit, Racine devait se pénétrer dos procédés oratoires employés par les psalmistes ou les prophètes. Car enfin, Racine, comme les Hébreux, s'adressait surtout au sentiment, et. malgr(^ les diiïérenccs de temps, de pays et de munirs, deux orateurs qui, pour arriver au môme but, se proposent d'agréer ou de convaincre, se rencontrent fatalement. Ils suivent, en effet, «l'ordre du cœur, comme dit » Pascal, lequel consiste principalement à la digression sur (( chaque point qui a rapport à la fin pour la montrer tou- « jours ».
Un examen détaillé permettra de faire le départ de ce qu'il y a de biblique dans la poésie oratoire de Racine.
On n'a pas encore trouvé mieux que les classifications de la vieille rhétorique. Il faut s'en tenir à la subdivision en genres délibératif, judiciaire et démonstratif. Pas n'est besoin d'un grand talent d'observation pour constater l'importance de ce dernier chez Racine ; le sermon absorbe presque tout dans ses deux tragédies religieuses. De même pour le genre délibératif. Nous savons, depuis M. Sarcey, que Joad est trop grand politique pour ne pas avoir une des qualités essentielles de l'homme d'Etat, l'éloquence délibérative. Mais comment les personnages A'Esther et d'Athalie ont-ils eu le loisir ou l'occasion de cultiver le genre judiciaire?
Selon une remarque judicieuse d'Ewald, le prophète est à la fois l'avocat de Dieu et l'accusateur du peuple. Joad s'acquitte, à merveille, de ce double rôle. Mais il est indispensable de remarquer qu'il le fait, d'après la méthode des prophètes et de leurs élèves, les psalmistes. Combien Racine avait besoin de s'arracher à son milieu intellectuel pour s'approprier cette méthode ! Quand Descartes, son maître, plaidait la
cause do Dieu, il cherchait les arguments les plus métaphysiques et les plus compliqués, l'argument de l'Infini, par exemple. Les Hébreux, au contraire, choisissaient le procédé le plus simple : ils se contentaient d'affirmer vivement, je serais presque tenté de dire, violemment, l'existence de Dieu. « L'insensé a dit dans son cœur : il n'y a point de Dieu. » Mais alors surgissait l'objection des Gentils : oii donc est-il, ce Dieu? Ce Dieu, répondaient les prophètes, il protège Sion, il en fait sa demeure, il bénit Israël et il brise la tète à tous ses ennemis. Racine a eu la très heureuse idée d'oublier, pour un moment, sa théodicée cartésienne, et il a reproduit, avec une parfaite exactitude, le raisonnement des prophètes et des psalmistes :
Où donc est-il, ce Dieu si redouté, Dont Israël nous vantait la puissance?
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux, Frémissez, peuples de la terre, Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux Est le seul qui commande aux cieux,...
11 renverse l'audacieux, Il prend Thumble sous sa défense.
Les impies, une fois confondus, il fallait dissiper certains doutes des fidèles. Le commun des Hébreux n'a jamais pleinement compris l'idée de Providence : ce dogme a toujours été pour eux la grande pierre d'achoppement. Des hommes éclairés comme Éliphaz, Bildad, Tsophar, Elihu, Job luimême s'y sont trompés. A chaque instant, les avocats de Dieu se voyaient obligés de défendre la sagesse de son gouvernement. Ils s'y prenaient encore d'une façon très simple. Ils n'entraient pas dans le détail des objections, non : Dieu dédaigne de se disculper, et c'est précisément ce dédain ironique de Dieu qui me paraît constituer le sublime de Job :
Qui est celui qui obscurcit mes desseins Par des discours sans intelligence?
Ceins tes reins comme un Vaillant homme; Je t'interrogerai et tu m'instruiras.
Racine a fort bien compris le fondement de la théodicée juive ; il n'argumente pas, il prêche, il impose la foi :
Mais DiiMi vonl qu'on csp^ro on son soin pîilornol. 0 Uicu, pai- (|Ui'||(« route inconnue aux mortols Ta sa^'cssc cihkIiiiI, ses desseins éternels I
Cependant, si Dieu a le droil. de s'en tenir là, c'esl-à-dire d'exiger tout simplcmenl un acte d(; foi de ses cnîalures, il n'en use jamais. Il complcMe sa pensée, en déroulant le tableau de la création :
Où étais-tu (|uaii(l je (ondais la terre? Qui en a (ixé les dimensions, le sais-tu?
Ou bien encore il rappelle ses immenses et innombrables bienfaits :
Peuple insensé et dépourvu de sagesse
L'Éternel n'est-il pas ton père, ton créateur?
N'est-ce pas lui qui t'a formé et qui t'a affermi ?
Rappelle en ton souvenir tes anciens jours,
Passe en revue les années, génération par génération.
Ce développement parallèle d'une môme idée se retrouve dans Racine :
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours
Des prodiges fameux accomplis en nos jours?
Et comptez-vous pour rien Dieu qui -combat pour nous?
Dieu qui, dans Israël
Jura d'exterminer Achab et Jézabel.
Les plaidoyers des prophètes avaient toujours un but précis, et leurs auteurs ne manquaient jamais de formuler des conclusions au nom de leur divin client.
Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété, etc.
Voilà le delenda Carthago des prophètes.
A côté de la grande plaidoirie de Joad, il y a encore plusieurs discours qui ne manquent pas des qualités classiques de l'éloquence judiciaire. La douce Esther fait preuve d'une habileté supérieure, dans son double plaidoyer en faveur de son peuple, auprès de Dieu d'abord, auprès d'Assuérus ensuite. Nathan jongle grossièrement avec la crédule férocité d'Atha-
lie, comme un avocat de cour d'assises avec la bonhomie des jurés. Mais ces deux discours, d'ailleurs nourris de citations bibliques, n'appartiennent pas au genre que les exégètes de nos jours appellent la poésie oratoire des Ilébreux.
Le rôle d'accusateur convient encore mieux à Joad que celui d'avocat. En quelques mots, il dresse un réquisitoire complet contre le peuple, lequel est qualifié de volage, de lâche, d'ingrat, de criminel, de sacrilège et d'homicide. Dans un rapide exposé des faits, le requérant justifie ses accusations et fait à chacun, sa part de responsabilité : aux rois de Juda et d'Israël, en général, à quelques-uns d'entre eux, en pai'ticulier, à Jéhu, au peuple, aux lévites apostats. Comme il connaît très bien sa loi, il demande et obtient pour chaque coupable une peine proportionnée à ses crimes et à son rang. Athalie, malgré sa culpabilité, mérite quelques égards, parce qu'elle est de sang royal : le fer expiera les horreurs de sa vie. Pour Mathan, les chiens sont tout ce qu'il faut; les simples partisans d'Athalie seront livrés à la fureur du glaive. Quant au peuple, il verra sa ville détruite, et lui-même sera déporté en Chaldée.
Cependant l'éloquence judiciaire des Prophètes, ne trouvait son plein développement que dans son union avec l'éloquence politique. Le grand procès entre Dieu et son peuple devenait un combat où toutes les passions qui troublaient l'Etat entraient en jeu. Les prophètes, représentants naturels de l'élément divin, luttèrent sans cesse entre les tenants des idées étrangères et la royaTité. Ils formaient une sorte de tribunat très hardi, toujours en éveil et sachant se rendre populaire dans la bonne et forte acception du mot \
Joad, lui, est grand seigneur jusqu'aux moelles. Mais il ne faudi'ait pas croire qu'il ne saurait se mettre en contact avec la démocratie. Cet homme qui connaissait si bien le peuple, aurait pu s'en servir contre Athalie. Paul de Gondi, cardinal de Retz, faisait dresser des barricades. Joad n'a pas recours à ces moyens, parce qu'il croit pouvoir s'en passer.
Il réunit, en effet, à un très haut degré toutes les qualités