‹ La bible dans RacineChapitre 99 sur 142 · I.A l'OÉSIE · texte numérisé non relu

I.A l'OÉSIE

Commo dans plusieurs psaumes, mais suiloul, comme, dans Tadmiiable psauin(! XIX" ((Id'li enanaiil }i,loriam Dei), la beauté j;,(''iu';ial(^ nisulle d(; qualités si diverses, de tant de l'orco et de tant d'amour, do tant de grâce et de tant de science religieuse, (ju'il est |)lus facile do la sentir quo de la définir. En lisant cet hymne, M. Wciss se sent incapable de réllexion et de ciili(jue; il se met à l'unisson du poète et il (diante : hosanna !

M. Faguet, lui, garde sa critique : <' Les chants d' A f /ta/if! « sont courts, dit-il, et, ce que j'ose à peine avancer, tant on « a dit lo contraire, relativement peu soignés, fond et forme. (( Racine, si sûr de lui-mômo à l'ordinaire, ici a hésité. Il a « compris que la tragédie religieuse comportait le lyrisme. Il « en a conclu très justement encore qu'il y aurait des chœurs « et quand il les a introduits, il a trouvé peu de chose à leur « faire dire. C'est qu'il était moderne et qu'il était pris entre <( deux systèmes lyriques : le système ancien dont il aurait u voulu retrouver le secret, et le système moderne le seul « dont il pût avoir le sens et qui est tout différent. »

En fait de système, le plus clair, ici, est celui de M. Faguet, Il faut, en eiïet, qu'un homme de sa valeur étouffe systématiquement toute émotion littéraire pour hasarder de pareilles appréciations sur le premier chœur iVAthalie. Comment M. Faguet n'a-t-il pas craint d'encourir l'anathème de Fénelon : « Malheur à celui qui ne sentirait pas le charme de tels vers ! »

Esther ne compte guère que deux morceaux comparables au premier chœur d'Athalie. Non pas que les vers ou même les strophes lyriques ne soient pas répandus çà et là, mais la ligne de démarcation qui sépare le lyrisme de l'élégie est encore ici plus indécise que dans Athalie. Dans quel genre, par exemple, ranger cette strophe attendrissante au delà de toute expression :

0 douce paix !

0 lumière éternelle!

Beauté toujours nouvelle !

0 douce paix!

Heureux le cœur qui ne te perd jamais!

Longfellow a parlé quelque part de ces poètes qui, durant de

longs jours de labeur, et des nuits privées de sommeil, entendent, dans leur âme, d'incomparables mélodies. Leurs chants, dit-il, ont le pouvoir de calmer les inquiétudes et descendent sur l'âme comme la bénédiction, après la prière. Sans doute, ces mots s'appliquent, ou jamais, à la strophe de Racine, et sans doute aussi, les vers de cette strophe remuent trop délicieusement et trop profondément l'âme humaine pour n'avoir pas quelque chose de lyrique. Mais lisez ce qui précède et ce qui suit. C'est de la poésie gnomique pure :

Le bonheur de l'impie est toujours agité.

Il erre. à la merci de sa propre inconstance, etc.

Nulle paix pour l'impie,

Il la cherche, elle fuit,

Et le calme en son cœur ne trouve point de place.

Contentons-nous de voir la poésie lyrique là où elle est réellement, c'est-à-dire dans le second chœur du premier acte et dans les strophes finales du dernier chœur. De celles-ci il ne reste plus grand chose à dire, car elles ne sont que l'ébauche de la prophétie de Joad. (Réjouis-toi, Sion, et sors de ta poussière, etc.).

C'est peut-être dans le second chœur du premier acte qu'on trouve la plus parfaite imitation des psaumes. Quel mouvement! quelle force ! quelle rapidité dans les vers suivants :

Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux, Frémissez, peuples de la terre, Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux, Est le seul qui commande aux cieux.

Ni les éclairs, ni lé tonnerre N'obéissent point à vos dieux.

Chacun de ces mots est biblique et chacune de ces tournures a son modèle dans les psaumes. Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien l'ensemble est beau.

On peut en dire autant de la strophe suivante citée, avec commentaires, dans tous les cours de littérature :

0 Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, etc.

Et c'est à peu près tout. Le reste des chœurs rentre soit dans le genre gnomique, soit dans le genre élégiaque^

LA l'<H^:SIE Ki!)

l/('liido (.VFUsl/wroi d'Af/talie nous rdvMo doux genres de lyrisme. L'un se rii(»|»r()(he beaucouj) du propJK'disnio hf^breu donl. il re[)ro(luil en parlic, les ([uulil»!S jM>(''li(jii('s. M. Kagiu^L rappellerait le lyrisme moderne, mais cette dénomination ne répond luillcnicnl à lu réalité. La critifpie ikî disjxjsc^ pas ici d'une terniin()lo|;i(' suflisantc^, parce (pTelie n'a pas assez étudié le genre littéraire lui-môme. Appelons-le, d'après les données de l'exégèse, le lyrisme prophéti([ue. Cette définition, qui me paraît plus exacte, aura encore l'avantage de mettre en quol(jue sorte, à part, et comme à la place d'honneur dans l'histoire de la littérature française, le personnage de Joad. Car, je ne crois pas qu'il existe rien, dans notre monde moderne, qui corresponde, comme élévation morale et comme poésie, à l'antique prophétisme.

Le second genre de lyrisme emprunte, à la Grèce, sa forme et son caractère collectif, aux psaumes, son inspiration religieuse, des images et un peu de son parallélisme.

Le lyrisme prophétique comprend presque tout le rôle de Joad. Dès les premiers mots, le prophète s'élève jusqu'aux plus hautes pensées, et sa parole va sans cesse croissant en beauté et en force jusqu'à ces transports du troisième acte, au dessus desquels il n'y a rien. Ce qui étonne le plus, c'est qu'après cette extase, Joad puisse continuer à agir, sous nos yeux, sans rien perdre de son prestige. Dans une circonstance analogue, Euripide a montré moins d'audace. Son Alceste arrachée au tombeau garde le silence sous son voile ; « elle a vu l'invisible, elle a entendu l'ineflable « ; toute parole sortie de ses lèvres serait une divulgation sacrilège. Joad , lui aussi, a vu l'invisible et entendu l'ineffable. Sa parole a pris, dès ce moment^ encore plus d'autorité et comme une intonation surnaturelle. Ce confident de Dieu ne cesse de voir les choses du ciel et il parle d'elles, en conséquence :

Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, L'innocence un vengeur, et Torphelin un père.

Dans une ode célèbre, Victor Hugo adresse la parole à un jeune roi, non pas seulement par l'organe d'un prophète, mais par la voix de Dieu lui-même i

Et l'Eternelle voix parla dans l'infini :

0 roi, je t ai gardé loin des grandeurs humaines....

Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes,

Va, mon fils, bénis tes revers.

Tu n'as pas su des rois l'esclavage suprême.

Quelle difl'érence entre la touchante et mélancolique austérité de Joad et les antithèses ampoulées de « FÉternelle voix ». Le Dieu de Hugo fait de la psychologie comme Lamothe-Uoudart : Tu n'as pas su des rois l'esclavage suprême. Il ne dédaigne pas le langage de mélodrame : Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes.

Hugo n'est pas le seul dont la gloire souffre d'une comparaison avec Racine. Les autres poètes, Shakespeare y compris, n'y gagnent p^s davantage. Certes, la verve de Shakespeare est abondante ; elle s'épanche en splendides monologues toutes les fois que l'occasion s'en présente et plus souvent encore : Roméo, Lorenzo, Richard III et bien d'autres sont des lyriques de premier ordre. Mais leurs effusions n'exercent qu'une très minime influence sur le drame. Hamlet disserte comme un philosophe mystique et un poète, mais il agit comme un fou. Le lyrisme de Joad très concret, très intimement lié à l'action, n'est point fait de rêveries nocturnes, ni de soliloques exaltés, souvent nébuleux et misanthropiques ; il se déploie au grand jour au milieu des plus belles scènes, avec son appareil religieux qui le complète, sa hardiesse savante, son austère grandeur, son caractère nettement surnaturel et divin. C'est ce lyrisme qui représente le dernier effort de l'esprit humain.

Quant aux cent quarante ou cent cinquante vers vraiment lyriques des chœurs, ils forment, je l'avoue, un assez mince total. Malgré leur mutilation, Eschyle et Sophocle peuvent mettre en ligne des chefs-d'œuvre autrement considérables. Par rapport à l'œuvre de Hugo, ces cent cinquante vers ont des proportions minuscules. Cependant les quarante et quelques volumes de Hugo renferment-ils une pièce de poésie, aussi achevée que les fragments de chœurs de Racine cités plus haut? Ceux qui appellent Olympio <c très grand et très bon » ne manqueront pas de hausser les épaules, à cette ques-

lioM. Ils so contontoi'oiil de penser aux containos ot aux mllliors do tr(>s boiiiix vei-s ([ui s'ollVeril dans prescjiK- eljacune dos (ouvres do Ifu^o, depuis les Odes et lialhulr.s jus([u'au Tli(hUre en liberté. Ou n'a pas de [)eino, en oll'et, à trouver on abondance, dans Hugo, de la podsio plus saisissante, plus colorée, et, on un sens, plus forte que celle de Racine. Mais l'huniunilé se montre, en général, p(ui reconnaissante aux poôtos de leurs prodiges et de leur grand nombre do volumes ; elle oublie avec le mémo empressement les uns et les autres, mais elle redit avec amour les vers qui lui vont au cœur. Quelle est la pièce de Ilngo qui aura cette bonne fortune? Un de ses fervents admirateurs, M. Stappfer, cite comme son chef-d'œuvre, la Conscience. J'ai peine à le croire. Il y a dans les œuvres de Uugo en général, dans les Co;i^<??>«/>/«^/o/<.9 en particulier, une poésie tout autrement humaine. La pièce intitulée « à Villequier » me paraît un des modèles les plus achevés de ce genre. Mais ces beaux vers de Hugo, les hommes simples ne les apprécieront probablement jamais, et les hommes compétents, tout en les admirant beaucoup, feront des réserves, parce que, même dans les plus beaux morceaux, ils se défieront du procédé, ou craindront de trouver une atfectation de naturel. Or, voilà deux cents ans bientôt que les chœurs de Racine charment à la fois les premières communiantes de nos couvents français et les critiques les plus difficiles de nos Académies.

L'auteur d'un très grand nombre de volumes célèbres confiait naguère à un public très mondain ses secrets et plus chers désirs. Je voudrais plus que tout, disait-il, laisser une œuvre très courte qui deviendrait la lecture favorite des âmes religieuses *. Cet écrivain ne faisait pas preuve de modestie. La plus haute et la plus noble ambition d'un penseur ou d'un poète doit être d'écrire, dans une langue durable, quelques unes de ces pages qu'une élite d'âmes délicates et pures ne cessera de lire, comme une prière, ou comme un chapitre de V Imitation, avec piété et avec amour.

Les chœurs de Racine ont mérité ce privilège : cela suffit à leur gloire.

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