‹ La bible dans RacineChapitre 120 sur 142 · Ps. LXXX · texte numérisé non relu

Ps. LXXX

i-A l'oKsir; 207

Ar. Sioii (loiil lu robe fsl, souilliMi, les Anciens du [(('Uj)l(; assis à torn^ muots, revAtus do sacs et couverts d(» poussière, les enfants tombant en dél'ailhincc dans les rues et disant à leurs mères : Où y a-l-il du blé et du vin?

Un exile de Habylone, s'exprime; autrement :

ï*rHo l'orcillo, Ix'i'^'or d'Israi'l,

Toi qui coiiduis Josopli, coiiiiiic un Iroupo.iu.

Parais dans la splendeur,

Toi qui es assis sur les Chérubins,

Devanl l']pliiaïni, Henjainin ot Manassé, réveille fa force.

Sauf dans (|uel(|ues laivs passades, comme dans le portrait de Mardochée, où Ton peut voir quel([ues touches, légèrement réalistes, Racine a suivi les psaumes élégiaques de l'exil. « Il ne reste plus de Sion, dans son drame, que la triste mémoire. » Esther parle bien du repaire affreux de reptiles impurs, mais il faut se garder de prendre ces expressions à la lettre, car certains mots analogues du chœur à'Athalie qui semblent s'appliquer à une ville de pierres et de bois, sont certainement employés dans un sens métaphorique :

Sion ne sera plus. Une flamme cruelle Détruira tous ses ornements.

Oui, mais cette même Sion a son front dans les cieux, et pour fondement, elle a la parole éternelle.

Aussi Tamertume et les cris de désespoir de Jérémie ont-ils fait place à l'espérance et à la certitude du triomphe final. Racine n'a pris à l'élégie patriotique des Hébreux que ses plaintes les plus douces et les plus tempérées. Leur mélancolie rappelle Jérémie, mais surtout les psalmistes de l'exil et, à ce titre, elle est de nature à plaire à la fois aux exégètes et aux littérateurs. Mais ces strophes élégiaques ont pour principal mérite de traduire les ardentes sollicitudes des grandes âmes pour les intérêts de ces deux causes qui s'appellent la Religion et la Patrie.

Il est enfin dans Racine une troisième sorte d'élégie que je nommerai l'élégie mystique. Le fond de tristesse inhérent à tout sentiment profond de l'âme prend chez les mystiques une forme particulière : il devient dégoût de la vie. Mais ce

dégoût n'est pas purement négatif comme chez Werther ou chez René. Il ne supprime pas non plus l'activité humaine, car il repose sur une notion très précise de l'autre vie. Un des hommes les plus actifs qui aient peut-être jamais existé, saint Paul, s'écriait : Cupio dissolvi et esse ctim Christo. Depuis des siècles, les catholiques chantent l'hymne à la Vierge : Fils exilés d'Eve, nous crions vers vous, nous gémissons et nous pleurons, dans cette vallée de larmes. Mais jamais peut-être la mélancolie mystique n'a été mieux exprimée que de nos jours. Une femme distinguée écrivait naguère : Oh! oui mon Dieu, toute la terre m'est indifférente, je peux à peine voir combien vous l'avez faite belle. Quand on me montre une belle vue, mes yeux malgré moi se lèvent vers le ciel toujours plus beau que tout, et j'oublie d'admirer la terre. Oh ! j'aime à regarder le ciel, à le fixer, à m'en éblouir, à m'en épuiser les

yeux Que doit donc être l'amour des saints et des anges

dans le ciel, puisque déjà celui que j'éprouve qui ne doit être que l'ombre, l'ombre de l'amour divin, me remplit, me brûle le cœur; et je sens que s'il durait toujours, comme dans les courts moments où vous me bénissez, je ne pourrais pas vivre. Je comprends, comme cela, que l'excès d'amour doit être la fin de tout. Quand on est arrivé à ce point, où rien ne distrait de la contemplation, de l'adoration, alors on est trop près de vous, pour rester sur la terre. On est ange, il faut mourir. Yoilà comme cela était pour vos saints *.

Gardons-nous de croire que cette manière de sentir fût inconnue au xvn'^ siècle. Sans doute, du temps de M""" de Montespan on n'était pas trop porté aux réflexions graves. Mais « aux beaux jours à'Esther », les hommes et les choses avaient changé; l'âge, les épreuves, la crainte de l'avenir tempéraient les entraînements d'une génération trop brillante. On aimait à se recueillir et, dans ce recueillement, l'âme recherchait surtout des consolations mélancoliques. M"^ de Maintenon, M"' de la Maisonfort, Fénelon et Racine représentent en littérature les tristesses religieuses de ce temps. Saint-Cyr en était

1. Madame Eugénie de Mun, citée par M«f' Gerbet dans son Esquisse sur Rome chrétienne.

r.A i'o|.;siK 20Î)

pour ainsi, dire le litijir. Ollc (|iii |)('rs()iMii(iiiil l«i niiniix l'ospril (lu coiivciil, riiiiiic iiilimc, Irlôv»; pn'li-n'o do M""" de Maintonon, M'"" d(; (Uapion buvait les objets niélancolif/ufs.

CiClhî tiisicssc: dc'licalc: cl profonde esl un «les (;liarmos iïAthalic cl ràinu mdnmdl'Jsthcr. On a (;u bien raison d'a|)pe- 1er cette dcrni(>re pièce une dlégie. Sa principale héroïne parle, sans cesse, de ses douleurs et de ses larmes ; elle n'a de goût qu'aux pleurs. Ses protégées subissent naturel lemenl son inllnen(îe, et leurs chants sont des soupirs. Quand, à la lin du cinquième acte, leur vie est sauve et leur cause gagnée, au moment où toutes devraient se livrer à la joie, elles restent tristes :

J'irai pleuror au tombeau do rn(;s pères. La tragédie elle-môme s'éteint dans un chant plaintif :

Que son nom soit béni; que son nom soit chanté

Au delà du temps et des âges Au delà de réternité.

Même sensibilité et môme penchant à la mélancolie, chez les compagnes de Salomith et chez Josabeth. Il est vrai que celle-ci a des raisons particulières d'être triste. Mais on voit bien que la douleur a marqué son âme d'une empreinte définitive : Enfants, ma seule joie, en mes longs déplaisirs.

Le choix que Racine a fait de ses personnages ajoute à la vérité de son élégie. Chez les Hébreux et chez les deux grands tragiques grecs, la douleur s'incarne souvent dans un homme : David, Ezéchias, Jérémie, Prométhée, Philoctète. Le tableau gagne en énergie, mais le spectacle d'un homme broyé par le malheur plaît moins aux modernes. Depuis Euripide, la femme semble avoir reçu pour mission d'exprimer les tristesses de l'âme humaine. Elle plie et ne rompt pas : la plainte et les larmes conviennent mieux à sa nature. Racine savait, certes, faire parler des douleurs de femme. Dans Athalie et surtout dans Esther, c'est un rapport de la situation, des caractères, des sentiments universels et éternels de l'humanité si parfait qu^on n'y souhaite rien.

On serait embarrassé pour trouver quelqu'un à qui le comparer. Il faut écarter l'élégie politique ou sensuelle des

anciens, écarter même les admirables plaintes des héroïnes d'Euripide. Ni l'une ni les autres n'ont rien de commun avec le mysticisme de Racine. Les Anglais et les Allemands ont beaucoup cultivé l'élégie religieuse et morale dans laquelle entre toujours, d'une façon ou d'une autre, la pensée de la mort. Mais, à parler franchement, ils abusent un peu d'un certain attirail élégiaque : la soirée d'automne, le cyprès, la chouette, le vent du soir qui passe sur la tombe, etc. Et je ne parle pas d'Young qui souvent n'est guère supportable, mais de Gray, de Moore et môme de Tennyson. Nos romantiques français ont usé du procédé avec discrétion. Cependant, leurs belles désespérances nous font sourire aujourd'hui ou nous égayent un peu. En lisant toutes ces rêveries nocturnes, toutes ces plaintes confiées aux étoiles ou au vent d'automne, nous nous laissons prendre rarement à l'émotion du poète, quelquefois même nous n'entrons pas du tout dans sa pensée, et alors le mot de l'un d'entre eux nous échappe : Pleurards de nacelle. C'est qu'en littérature, la douleur, comme la vertu, est souvent placée entre deux écueils, l'emphase et le ridicule. Il n'est donné qu'à bien peu de poètes de faire pleurer plusieurs générations de lecteurs. Nos pères portaient aux nues la chute des feuilles de Millevoye. « Ce fatal oracle d'Épidaure », ces sombres autans, ces feuilles éphémères ne les impatientaient pas du tout; on a peine à en achever la lecture aujourd'hui. Le Rappelle-toi et le Lac restent, mais n'ont-ils pas vieilli, et les sanglots de Rolla ne paraissent-ils pas démodés? Certaines pages de Hugo échappent à ces vicissitudes; elles font sur nous, je le reconnais, une impression tout autrement forte que les élégies à'Esther et d'Athalie. Mais on chercherait en vain, chez lui, la distinction de Racine, son élévation de sentiments, sa douceur, son onction, ses échappées sur le ciel.

ClIAlMTUh: VI

Page 1