I . Harmonies poélujues, La harpe des cantiques
Voici par exemple, dans la?, Harmonies, une description du mont Sinaï. Nous savons combien Racine a mis dans le môme sujet, de gravité religieuse, de théologie et d'histoire. La poésie de Lamartine est aussi peu religieuse que possible. Sa description a pour objet l'ascension de Moïse, au milieu « de la tempôte qui enveloppe ses pas » ; mais elle conviendrait tout aussi bien à l'éruption du \' ésuve ou à un cyclone quelconque. Il n'est pas dit un seul mot de la révélation divine. Et Lamartine croyait comprendre l'âme de la poésie hébraïque !
Il aggrave son contre sens dans la pièce intitulée JéJiovaJt. Nous trouvons étrange, en effet, qu'il mette sur le compte de Jéhovah des vers comme ceux-ci :
Sur ses traits (il s'agit d'une jeune fille)' dont le doux ovale,
Borne Fensemble gracieux,
Les couleurs que la nue étale
Se fondent pour chai'mer les yeux.
A la pourpre qui teint sa joue,
On dirait que Faube s'y joue,
Ou qu'elle a fixé pour toujours,
Au moment qui la voit éclore,
Un rayon glissant de l'aurore
Sur un marbre aux divins contours.
La pièce compte encore plus de cent vers de ce genre, dont quelques-uns ont une allure sensiblement plus voluptueuse.
Il est certes pénible d'avoir à constater tant de défauts chez un poète par ailleurs si digne d'admiration; on paraît y mettre du parti pris. Mais qu'y faire? Nous n'en avons pas encore fini avec les œuvres bibliques de Lamartine.
L'étude d'une seule de ses pièces nous donnera une idée complète de sa manière. Le poète nous décrit, dans ses Nouvelles Méditations l'apparition de Samuel à Saûl. Il prête à Saûl un monologue solennel et banal. « Peut-être puisqu'enfin je puis le consulter N'importe, c'est trop longtemps attendre » Le récit biblique est autrement simple
i^t émouvant : « A la vue du camp des Philistins, Saûl fut saisi « de crainte et un tremblement s'empara de son cœur. Saûl « consulta le Seigneur et le Seigneur ne répondit point, ni par « des songes, ni par l'urim, ni par les prophètes. Et Saûl dit à
« SOS servilcurs : <■ (ihcrchcz-mui une rrniiiKî ([ui ('vo({H(! los « morts, ot j inii lu coiisullcr, » Les sorvitours lui dii-nnt : (< Voici, h Kii-Dor, il y a uiui femme <[ui (Wocjun I(îs morts. .) Au moment pi-écis où s'ucli^ve h* mon(ji()ji;ue du Saiil de Lamartine, arrive, on iw sait d'où, ni pourquoi, la pytlionisse. La sc^no d'ailleurs n'est pas autrement déterminée. Est-ce à Jérusalem ou h lOn-Doi"? Hien ne riïidi(jU(!. « 0 V<dtaire, s'ck-riait (' Viilemain, à propos d'une faute identique, o Voltaire, hril- « lant génie, prodigieux esprit, quelle leçon de goût n'auriez- « vous pas dû recevoir, ici, de l'incorrect Shakespeare? » 0 harmonieux Lamartine, que ne lisiez-vous j)lus attentivement votre I{ible?Làdu moins l'apparition est vraisemblable. « Alors « Saiil, continue l'auteur du premier livre de Samuel, alors « Saiil se déguisa et prit d'autres vêtements, et il partit avec « deux hommes. Ils arrivèrent de nuit chez la femme. Saiil lui « dit : Prédis-moi l'avenir en évoquant un mort et fais-moi « monter celui que je te dirai. La femme lui répondit : Voici, « tu sais ce que Salit a fait, comment il a retranché du pays « ceux qui évoquent les morts et qui prédisent l'avenir; pour- (f quoi donc tends-tu un piège à ma vie pour me faire mourir? « Saiil lui jura par le Seigneur en disant : Le Seigneur est vi- « vant! il ne t'arrivera point de mal pour cela. La femme « dit : Qui veux-tu que je fasse monter? Et il répondit : Fais- « moi monter Samuel. Lorsque la femme vit Samuel elle « poussa un grand cri et elle dit à Saiil : Pourquoi m'as-tu trom- « pée? Tu es Saiil ! Le roi lui dit : Ne crains rien, mais que « vois-tu? La femme dit à Saiil : Je vois un dieu qui monte (( de la terre. Il lui dit : Quelle figure a-t-il? Et elle répondit : « C'est un vieillard qui monte, et il est enveloppé dim man- « teau. Saiil comprit que c'était Samuel, et il s'inclina le visage « contre terre et se prosterna. »
De nuit, et chez la pythonisse d'En-Dor, cette scène est aussi terrible que vraie. La majestueuse et mélancolique apostrophe de Samuel produit un etTet plus grand encore. Samuel dit à Saiil : <( Pourquoi m'as-tu troublé, en me faisant (' monter? Demain toi et tes fils vous serez avec moi, et le « Seigneur livrera le camp d'Israël entre les mains des Phi- « listins. »
Au lieu de cette simplicité nous trouvons dans Lamartine des antithèses et des elYets oratoires :
Saul. — Tremble de me tromper,
La PYTHONissE. — Saiil, tremble toi-mrme.
Le récit dramatique de Lamartine se termine par une exclamation plate et invraisemblable : « Mais il s'évapore », « Aussitôt, conclut le récit sacré, Saûl tomba à terre de « toute sa hauteur et les paroles de Samuel le remplirent « d'effroi. »
Puis brusquement s'offre une scène d'un réalisme aimable qui repose l'esprit du lecteur :
(( De plus, Saiil manquait de forces, car il n'avait pris (( aucune nourriture de tout le jour et de toute la nuit, La (( femme vint auprès de Saûl et le voyant très effrayé, elle lui « dit : Voici, ta servante a écouté ta voix ; j'ai exposé ma vie « en obéissant aux paroles que tu m'as dites. Ecoute maintece nant toi aussi la voix de ta servante et laisse-moi t'offrir un « morceau de pain, afin que tu manges pour avoir la force « de te mettre en route... La femme avait chez elle un veau « gras qu'elle se bâta de tuer; elle prit de la farine, la pétrit « et en cuisit des pains sans levain. Elle les mit devant Saul « et devant ses serviteurs, et ils mangèrent. »
C'est l'idylle après le drame. Le récit biblique dépasse en vérité, en terreur et en grâce aussi, les plus belles pages de Shakespeare. L'essai de Lamartine ressemble à un fragment de Grébillon.
Mais, il faut le dire bien haut, Lamartine compense ces innombrables et graves défauts, par des beautés poétiques de premier ordre. Le plus souvent, dans ses traductions bibliques, il hésite, il tâtonne, il se tient dans l'a peu près, parce qu'il n'est pas maître de son sujet. Mais lorsque, par hasard, il se rencontre avec un auteur sacré sur un terrain qu'il connaît, oh ! alors il est incomparable. Il excelle dans les lentes et délicates effusions de l'âme. Avec quel bonheur il paraphrase les prières plaintives de David!
Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire, Seigneur, dans ton nom seul je mettrai mon espoir,
Mos cris l'(^vcilli!ioii(, cl mon liuiiiMt: iiricn; S'élèvera vnrs loi, comme l'encens du soir •.
C'ost qu'ici, lo poôlo disposo, en loiilc lilx'itc;, dos bnauliîs (lo la sainl(^ l<]criliin',. Si l'on vcul. s(; riïiidi'c ericor(î mioux coniplc do colle vôrilo lilldrairo, il faut lire dans los Nouvelles Mrdilalions la pièce inlituloc : Poésie sacrée. Lamartine traduit succossivcment ou interprèto tous los grands autours àv l'Ancien Toslamont. Sauf dans quelques passages un pou iaihlos, il est généraleinent beau. Il ne se montre tout à fait supdrieur que dans Toxpression de la mélancolie si chère aux romantiques :
Ainsi qu'un nu;i^'e ([ui jjasse, Mon pi'inlonips s'esl évanoui, Mes yeux ne verront plus la trace De tous les biens dont j'ai joui.
Par le souffle de ta colère, Hélas ! arraché de la terre, Je vais d'où l'on ne revient pas.
Mes vallons, ma propre demeure, Et cet œil môme qui me pleure, Ne reverront jamais mes pas.
Je no prétends pas que ces vers égalent le long cri de douleur d'Ezéchias, mais ils ont incontestablement quelque chose de biblique, et ils comptent parmi les meilleurs de Lamartine. L'auteur des Méditations n'a pas su tirer parti de la Bible. 11 l'avait lue sans doute, et avec un enthousiasme sincère, mais il ne l'avait pas sérieusement étudiée. Les livres saints ne représentaient pour lui qu'une sorte de supplément à la faiblesse de son inspiration. Il a donc pu jeter sur des sujets il demi-religieux une certaine couleur biblique ; mais il a ignoré les beautés profondes de la poésie des Hébreux. La force de l'expression lui fait également défaut. Lamartine était un poète merveilleusement doué, mais il fit de ses dons brillants un usage déplorable. La faiblesse de l'art, qui était un des caractères de sa poésie, se fait particulièrement sentir dans ses œuvres d'imitation. De toute manière, il est resté infiniment au-dessous de Racine. Pour saisir cette différence,