Chants lyriques de Saûl dans les Premières méditations
tâchez de surprendre les deux poètes dans Texpression d'une môme pensée. Racine vous dira :
0 bienheureux mille fois
L'enfant que le Seigneur aime,
Qui de bonne heure entend sa voix,
Et que ce Dieu daigne instruire lui-même!
Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux
Il est orné dès sa naissance ;
Et du méchant Tabord contagieux
N'altère point son innocence.
L'idée précise et complète est rendue dans une langue savamment rythmée et très imagée. Une émotion contenue, mais vive et forte, lui donne le charme et la vie. Lisez Lamartine maintenant :
Heureux qui le connaît (Dieu) ; heureux qui dès l'enfance,
Porte le .joug d'un Dieu clément dans sa rigueur,
Il croit au salut du Seigneur,
S'assied au bord du fleuve et l'attend en silence.
Ce n'est là qu'une ébauche; le poète ne dit rien de ces longs et affectueux rapports que Racine signale entre Dieu et sa créature ; les fruits de ce commerce divin ne sont pas même indiqués. On regrette de trouver dans le second vers de la lourdeur et un langage à la fois trop abstrait et trop antithétique. Le troisième est insignifiant et le quatrième inintelligible.
Lamartine n'eût peut-être pas dû affronter une comparaison avec Racine.
On pourra s'étonner que je mette ici, immédiatement après Lamartine, un poète comme Vigny. Mais Vigny jouit aujourd'hui d'une certaine faveur auprès des critiques. Les poètes de l'école contemporaine le reconnaissent comme un de leurs précurseurs et l'on dit, en effet, qu'il occupe une place importante dans leur généalogie littéraire. Lui-même, du reste, avec une insistance d'un goût douteux, se vante d'avoir déterminé le mouvement poétique de la Restauration, et, afin que personne ne l'ignore, il souligne la date de chacune de ses compositions. Moïse a été écrit en 1822 ; la Fille de Jephté remoniG à 1820 ; Eloa est de 1822.
Si le Moïse d'Alfred de Vigny ressemble à quelqu'un, c'est
fissiii'(^m(nil i\ celui donlon lit le nom en IMcdii [»o^mo, ù Victor llu^'o, j'cnlcnds le Victor llu^o dos doriiièros anii(''GS, soiio do niodiiilciir tnmscondant ontro Dieu ot l'Iiunianiti?, bdnissour (^t in('lancoli(|ii(', au fond, disons lo soui mot ([ui convionno, un peu poscui- ', (^o Moïsomodorno pout avoir son moi'ilo aux ycuv de. bien dos loctoui's. l*(!rmis à s(!s admirateurs d'y voir comme une (ébauche de Rend. Il a bien de René, en elTot, l'orgueil, réj^oïsnK» naïf et la mélancolie. Soulemont, qu'on se garde bien de croire (jue ce rt\veur dégoûté de la vie ressemble au Moïse de l'iiistoire. Le Moïse de la Bible n'a pas cette assurance bautaine, il se défie de lui-môme et il invoque très bumblement le secours de son Dieu : « Si tu ne marches <( pas toi-même avec nous, lui dit-il, ne nous fais point par- « tir d'ici. Comment sera-t-il donc certain ([ue j'ai trouvé « grâce à tes yeux, moi et ton peuple? Ne sera-ce pas quand « tu marcheras avec nous, quand nous serons distingués moi (c et ton peuple de tous les peuples qui sont sur la surface de u la terre? »
M. de Vigny aurait bien pu aussi éviter les anachronismes et les grosses erreurs historiques. Il confond évidemment doux faits distincts, la promulgation de la Loi et la mort de Moïse. Il n'est pas vrai que le peuple suive Moïse des yeux, sur le Nebo, aux flammes de sa tôte.
C'est encore une faute que de faire dire à Moïse :
Ma bouche, par leur nom, a compté les étoiles, Et dès qu'au lîrmament mou geste l'appela, Chacune s'est hâtée en disant : me voilà. Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe Et la voix de la mer se taît devant ma voix.
Si M. de Vigny avait voulu prendre exactement le contrepied de la vérité historique, il n'eût pas procédé autrement. Le vrai Moïse faisait remonter à Dieu tout le mérite de ses actions :
Le Seigneur est ma force et le sujet de mes louanges; C'est lui qui m'a sauvé.
1. Voir le discours de M. Alexandre Dumas pour la réception de M. Leconte de Lisle et surtout les très intéressants travaux de M. Edmond Biré : Victor Hugo avant 1830; Victor Hugo après 1830.
Il est mou Dieu : je le célébrerai;
Il est le Dieu de mon père, je Texalterai,
Le Seigneur est un vaillant f^uerrier;
Il a lancé dans la mer les chars de Pharaon et son armée.
Qu'il y a loin de cette pieuse reconnaissance à Foutrecui- Jance du Moïse de M. de Vigny!
La Fille de Jej)hté ne rdvèle pas une connaissance plus sérieuse des divines Ecritures. L'art y laisse même plus à désirer que dans Moïse. Il est vrai que le sujet est excessivement délicat; il fallait des prodiges pour le rendre vraisemblable. On sait comment Corneille a su amener le coup d'épée du jeune Horace; le récit biblique se déroule plus naturellement, sans aucune des secousses de la tragédie cornélienne, et cela par la simple peinture des mœurs de l'époque. « Dès « que Jephté vit sa fille, il déchira ses vêtements et dit : Ah ! « ma fille ! tu me jettes dans l'abattement, tu es au nombre de « ceux qui me troublent ! J'ai fait un vœu au Seigneur et je ne « peux le révoquer. » La jeune lille n'a aucun cri de révolte, elle ne paraît même pas étonnée outre mesure. « Mon père, « si tu as fait un vœu au Seigneur, traite-moi selon ce qui est « sorti de ta bouche, maintenant que le Seigneur t'a vengé de « tes ennemis, des fils d'Ammon. » Nous sentons, dans tous ces mots, l'effrayante énergie des convictions, et ces convictions, si elles ne justifient rien, expliquent tout. M. de Yigny ne s'en est pas assez rendu compte. Son héroïne parle incidemment du vœu (Oh! si votre serment dispose de mes jours) et puis... elle se livre à des exercices oratoires qui font sourire :
Car je n'aurai jamais de mes mains orgueilleuses Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses; Vous n'aurez pas béni sa venue, et mes pleurs Et mes chants n'auront pas endormi ses douleurs.
La suite du récit biblique achève d'éclairer le lecteur sur le personnage de Jephté, sur les causes et la nature de son acte : « Jephté rassembla tous les hommes de Galaad et livra « bataille à Ephraïm. Les hommes de Galaad battirent « Ephraïm. Quand l'un des fuyards d'Ephraïm disait :Laissez- « moi passer, les hommes de Galaad lui demandaient : Es-tu « Éphraïmite? Il répondait : Non. Ils lui disaient alors : Dis
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« Scliil»l)()l('lli. l'îl il (lisiiil SiltlKtlcIli. ilai il m' poiivail |t;is « l)i('ii proïKHiiM'i-, sur (|ii()i les iKnnnics de (iiilicKJ le saisis- " saiciil cl rogor^caiciil jd-rs des mK's du .loiiidain. Il pcril, (' (Ml ce: l('in|)s-là, (|iiai'aiil('-d(Mix mille iKmiiiics d"l';|)liiaïni. -• (le l'ail, pour (|iiic(m(iu(! voutcoinpn'iidrc r('|)isod(' de la lù/Zf dcJcplilr -A une iuiporlancccapilalo. M. do Vigny irauniit pas dû l'ouMicr.
Le DvIiK/r ajtpcllerail à peu près les mêmes observalions que la Filh' de Jvphlc.
Eloa est encore moins biblique peut-ôtrc. Le |)iologuc se rattacbe aux évanj;iles apocryphes et les trois chants sont du domaine de la fantasmagorie. Ce n'est pas dans la Bible qu'Alfred de Vigny a trouvd son chaos miltonien, ni sa classification des anges, ni ce mélange de sentimentalité et d'obstination un pou niaise qui fait le fond du caractère d'Eloa.
Les antiquités bibliques do Vigny sont donc fort peu antiques et fort peu bibliques. L'auteur n'en mérite pas moins la reconnaissance du monde littéraire, sinon par l'importance des résultats obtenus, du moins par la juste intuition dos besoins poétiques de son siècle. Il a ramené l'attention sur le livre par excellence que, sauf dans les milieux ecclésiastiques, on ne lisait plus, depuis 150 ans.
Ilugo a-t-il beaucoup étudié la Bible? Oui, si nous nous en rapportons à ce qu'il écrivait en 1836 : « De tous les livres qui « circulent entre les mains dos hommes, deux seuls doivent « être étudiés par lui (Hugo) : Homère et la Bible. » Je n'ai pas à examiner si le poète a réellement pâli, à ce point, sur Homère, mais il me paraît, qu'en ce qui concerne la Bible, son affirmation n'est pas justifiée par ses œuvres. Ici, comme dans bien d'autres cas, Victor Hugo s'est fait illusion. A la vérité, il a souvent écrit sur les hommes et plus encore sur les choses de l'Ancien Testament. Mais l'âme de la Bible, c'est-à-dire l'idée religieuse, lui a complètement échappé. Pour tout homme un tant soit peu instruit les noms bibliques éveillent avant tout l'idée religieuse. Sauf quelques notes vagues dans le « Moïse sauvé des eaux », Hugo n'en a jamais rien dit. Conçoit-on qu'un poète écrive deux cent cinquante vers sur l'Eden et ses habitants sans faire la moindre allusion à leur
faute? Et cependant, quelques mots sur le péché et ses conséquences eussent bien complété l'œuvre du poète. Un Eden, naturellement, est toujours beau, et celui de Hugo est splendide. Mais combien plus de charmes doit avoir un Kden qu'on va perdre pour jamais! iVillcurs, Victor Ilugo intitule solennellement une de ses poésies : « le Temple ». Vous croyez que, cette fois du moins, il va parler religion? Pas du tout : il est question de sculpture.
Mais ce n'est pas seulement par cette incroyable omission que Victor Hugo laisse entrevoir la faiblesse de ses connaissances bibliques. Il se permet quelquefois des anachronismes un peu trop forts. Le Salomon de son groupe d'idylles s'écrie :
J'ai vu la vision des festins et des coupes Et le doif,4 écrivant : Mané, Thécel, Phares.
La Bible cependant ne dit nulle part que Salomon ait eu sa nuit terrible comme Balthazar. D'ailleurs le vrai « Mané, Thécel, Phares » n'a été écrit que quatre cents ans après Salomon. Liberté poétique, dira-t-on. Soit. Mais la liberté poétique va-t-elle jusqu'à permettre de placer Ur dans le pays de Moab, et de faire vivre Judith avant Booz?
Gomme dormait Jacob, comme dormait Judith, Booz, les yeux fermés, dormait sous la feuillée.
Non, Victor Hugo ne paraît pas s'être beaucoup fatigué à approfondir le texte biblique ou, du moins, ses œuvres ne le laissent guère supposer. Il n'a connu ni la religion des Juifs ni leur histoire, ni leur poésie, car, ôtez de la poésie hébraïque l'idée religieuse et vous n'aurez plus qu'un corps sans âme.
A Dieu ne plaise cependant que je méconnaisse l'influence de la Bible sur Victor Hugo. Un poète comme lui peut, sans être exégète, tirer un merveilleux parti de la poésie des Hébreux.
D'abord, la Bible a fourni à Hugo de vastes et magnifiques sujets : le Saci^e de la Femme, le Feu du ciel, Moïse sauvé des eaux, Booz endormi, Caïn, le Temple, etc. Sans doute, une fois le sujet choisi, Hugo le développe absolument comme si les auteurs sacrés n'existaient pas. Le poète ne leur en estpa-s moins redevable de ce qu'il a de nJeilleur dans ces sortes de poésies. En soi, le Sacre de la Femme parait un amas d'inco-
LA POI^SIF, 21')
licmuM'S, (l'al)SMi(lil('S cl pi'csijiKî di' monslniosilj-s. (Ictle iiJo(! au contraire cUiiiL uilmisu, (ju'aii ijicinicr jour de la création,
« liii terre avait parmi ses liynuics d'iiuiocciu'o Un étourdisscineut de sève et do puissance »,
tout s'explique et s'harmonise. Lisez par cxcmph; les vers suivants :
« Une sorte de vie excessive frondait l^a maincllc du monde au mystérieux lait, Tout sonililait, j)r(;sque hors la mesure, éclore, Comme si la nature en étant proctie encore Eût pris pour ses essais, sur la terre et les eaux, Une difformité splendide au noir chaos.
Ce démesuré est à la fois splendide ici et très beau, mais parce (|ue l'Ecriture nous a familiarisés avec la double idée de Paradis terrestre et de chaos.
Or, Victor Uugo, Taurait-il eue de lui-même cette double idée? Il est certain que non. La Bible a donc fourni à Victor Hugo de superbes canevas. Et c'est beaucoup pour un peintre ou un poète (Victor Hugo était l'un et l'autre à la fois) d'avoir à sa disposition de tels canevas. L'auteur de la « Légende des siècles » a su en profiter : je n'en veux pour preuve que la « Conscience ».
Mais il ne suffit pas que des sujets s'oflrent à un poète ; il faut encore que ces sujets concordent avec la nature de son génie. Victor Hugo, sous ce rapport, a été merveilleusement favorisé : il a trouvé des antithèses et des aspects particuliers du monde physique. Quelle bonne fortune pour lui que l'histoire de Balaam, un philosophe qui ignore et un âne qui sait ! Xi l'araignée, ni le crapaud, n'ont causé autant de plaisir au poète. La Bible a même fourni à Hugo la plus puissante antithèse que l'esprit humain puisse concevoir. Dieu est la plus haute expression du beau et du bien, Satan représente la plus pure incarnation du laid et du mal .
Voilà l'antithèse par excellence. Hugo lui consacre non pas un chant, mais un ouvrage entier.
Malheureusement, depuis son séjour à Jersey, Olympio avait certaines tendances à sermonner, à bénir, à prophétiser
la paix universelle, la fraternité vénérable des êtres, letriomplic (lu bien et la disparition du mal. Il a appliqué sa méthode à Dieu et à Satan, et il les a reconciliés. Ceci, hâtons-nous de le dire, n'a rien de biblique.
Le monde matériel s'offre dans la Bible sous des aspects très particuliers qui ont vivement frappé le poète. Babel, la ruine de Sodome et de Gomorrhe, la lin du monde lui ont donné l'occasion d'écrire peut-être ses plus belles pages. M. Paul Stapffer regarde la Conacience comme le chef-d'œuvre de Hugo. Je ne sais si on ne pourrait pas mettre en parallèle la première page de V Antéchrist.
Il viendra quand viendront les dernières ténèbres,
Que la source des jours tarira ses torrents,
Qu'on verra les soleils, au front des nuits funèbres,
Pâlir, comme des yeux mourants.
Quand l'abîme inquiet rendra des bruits dans l'ombre.
Que l'enfer comptera le nombre
De ses soldats audacieux,
Et qu'enfin le fardeau de la suprême voûte.
Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa route,
Crier Taxe affaibli des cieux.
Il viendra quand l'orgueil et le crime et la haine
De l'antique alliance auront enfreint le vœu.
Quand les peuples verront, craignant leur lin prochaine,
Du monde décrépit se détacher la chaîne.
Les astres se heurter dans leur chemin de feu.
Et dans le ciel — ainsi qu'en ses salles oisives
Un hôte se promène, attendant ses convives —
Passer et repasser l'ombre immense de Dieu.
Il est naturel que Victor Hugo s'élève très haut dans ces sortes de poésies. Exception faite de certains tableaux d'enfance ou de la vie de famille, c'est dans la peinture du monde physique que son génie se déploie le plus librement. Encore n'est-ce pas la nature ordinaire qu'il aime le plus ! Il lui faut du grandiose, de l'étrange, du démesuré, du terrible, de l'incommensurable, comme il dit lui-même. Peut-on imaginermieux, dans ce genre, que Babel, la pluie de soufre et les signes avant-coureurs de la fin du monde? L'imagination effrayante du poète pouvait se donner là libre carrière et se déchaîner à loisir.
LA i'oi^;siK 217
M*"" (lu SabUî disait de; La Foiilaino : « 11 n'a jamais mcsiili « (jircn vers. «Je crois qu'en ce qui concerne ses éludes bibliques, Victor liu^o (inconsciemment bien entendu) a fait le contraire de La Fontaine. Il s'est trompé en prose (;l il a eu raison eu vers. « La IJible, c'est mon livre », s'écrie-l-il dans la préface de la Légende des siècles. Il est permis de supposer que la Bible ne lui était pas tellement familière. Il l'avait feuilletée cependant, et ce qu'il y avait vu, il nous le dit en fort beaux vers.
Montre nous ta Bible et les belles images
Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux.
Oui, il a vu les couleurs et les images. Voulez-vous savoir maintenant comment son génie s'enflammait dans la contemplation des tableaux bibliques, et comment son imagination s'élançait à la recherche d'un monde nouveau? Demandez-le à Eviradnus.
Allons-nous en par la terre, Dans Fazur, dans le mystère, Dans les éblouissements.
Un écrivain qui passe pour s'être nourri de la plus pure moelle de la sainte Ecriture, c'est assurément Milton. Le Paradis perdu semble le monument le plus achevé de la poésie biblique. Y a-t-il réellement plus que dans Athalie, le sentiment des beautés de la poésie hébraïque? J'ose dire que non, et voici pourquoi.
Ce qu'on a appelé très justement l'attirail épique occupe une très large place dans le Paradis perdu. Il y a des discours longs, comme ceux de Nestor, et pompeux, comme ceux de Lucain. Chacune des puissances du ciel et de l'enfer vient faire ses preuves dans ce genre de rhétorique que les auteurs d'épopées considèrent comme un des éléments nécessaires de leur œuvre.
L'épithète homérique fleurit dans le Paradis perdu. On voit Moloch, roi porte-sceptre, Adam, moule sanctifié d'une terre
inspirée de Dieu, Raphaël, natif du ciel, etc Il n'est pas
rare de rencontrer chez le poète anglais des comparaisons homériques comme celle-ci :
« A peine avait-il fini de parler qu'un murmure parcourut « l'assemblée. Ainsi des rochers creux conservent le son des (' vents mugissants qui, après avoir agité la mer toute la nuit, « bercent de leur rauque cadence les marins excédés de veilles, « dont la barque s'ancre après la tempête dans une baie rocail- « leuse. » Mais la vive admiration de Milton pour l'antiquité païenne se manifeste surtout par des emprunts à la mythologie. La biographie de chaque démon sert de prétexte à une étude sur les superstitions de l'Orient; chaque légende de la Grèce a son développement dans l'épopée. La démarche d'Eve rappelle au poète la grâce des nymphes et des déesses antiques. « Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle « de son époux et comme une nymphe légère des bois, Oréade
<c ou Dryade ou du cortège de la déesse de Délos, etc » A
propos du serpent de l'Eden, Milton déploie un luxe d'érudition digne de Gallimaque ou de Lycophron :
« Jamais serpents depuis n'ont été plus beaux, ni celui dans « lequel furent changés, en Illyrie, Hermione et Cadmus, ni « celui qui fut le père d'Epidaure *. »
Ces comparaisons et ces réminiscences aussi nombreuses que longues remplissent beaucoup de pages. Autant à retrancher de l'inspiration biblique.
Il faut bien faire leur part dans le Paradis perdu aux éléments purement anglais. Les plus hautes et les plus sérieuses beautés de ce poème ont leur source dans l'amour particulier des races anglo-saxonnes pour le foyer domestique. Quels admirables dialogues entre Adam et Eve! Celle-ci s'exprime comme une grave et austère lady : « 0 toi, pour qui et de qui «j'ai été formée, chair de ta chair, et sans qui mon être est (* sans but ! 0 mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste « et raisonnable. Nous devons, en vérité, à notre créateur des (( louanges et des actions de grâces quotidiennes, moi principa- « lement qui jouis de la plus heureuse part en te possédant, « toi supérieur par tant d'imparités et qui ne peux trouver un « compagnon semblable à toi. » Remarquez, je vous prie, qu'il n'en est pas ici comme chez Racine. Beaucoup de vers Ôl'Es-