‹ La bible dans RacineChapitre 135 sur 142 · Traduction de Chateaubriand · texte numérisé non relu

Traduction de Chateaubriand

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Plus aiij^laises encore sont les tirades et les allusions niod«'rncs. Vax bon républicain Milton ne manque pas de prédirci la chute de la royauté; comme puritain, il reproche aux catholiques le célibat des prêtres, et, en sa qualité de révolutionnaire, il s'incarne dans wSatan vaincu.

Car ce j)ersonuage de Satan si justement vanté, n'est pas aussi biblique qu'on se le figure. La Genèse parle d'un ôtre rusé, mais elle ne dit rien de cette haine, de cet orgueil indomplé, de cette persévérance dans le mal que Milton prête à son Satan. Cependant rien de ce que nous dit le poète anglais n'est contraire au texte des livres saints. On peut môme conjecturer, d'après la légende eschylienne de Prométhée que l'interprétation donnée par Milton au second chapitre de la Genèse ne manque pas de vraisemblance. Mais si Satan luimôme a quelque chose de biblique, les différents cadres dans lesquels il nous apparaît sont de l'invention de Milton. On a de la peine à accepter cette fantasmagorie. Le poète nous montre un enfer surmonté d'une coupole flamboyante, des fleuves noirs, des lacs sulfureux et puis des abîmes et des chaos peuplés de personnifications monstrueuses comme la Mort, la Nuit, le Péché. Toutes ces descriptions peuvent avoir leur mérite ; mais n'allons pas croire qu'elles sont bibliques. Autant vaudrait penser que les romans de la Table-Ronde sont évangéliques parce qu'ils font remonter leur origine à la Cène. La même observation s'applique au Paradis du ciel et au Paradis de la terre que, d'ailleurs, Milton nous décrit si magnifiquement. La Bible ne prodiguait pas ainsi les développements fantaisistes.

Et ici, nous touchons peut-être au. caractère essentiel de l'imitation de Milton, et aussi à son côté faible. Comme tout bon protestant du xvi" siècle intéressé à défendre la grâce, Milton a lu et relu les premiers chapitres de la Genèse : il les a étudiés avec amour. Mais ni cette lecture, ni cette étude n'ont pu satisfaire sa curiosité. Alors, voulant à tout prix une explication vraisemblable il a fait appel à son imagination.

De là ces développements brillants, ces hypothèses ingénieuses, ces conjectures parfois assez théologiques, mais souvent très bizarres. II y a du croquemitaine chez certains monstres de Milton. Nous ne devons pas nous en étonner. Le récit biblique du péché originel est en même temps très précis et très mystérieux, mais surtout, quoi qu'on ait pu dire, il est très fort. A vouloir le compléter, on court le risque d'écrire des sottises ou des platitudes. Le péché originel, l'arbre de la science du bien et du mal, la nudité de nos premiers parents, tout cela est admirablement décrit dans la Genèse. Milton hasarde sur chacun de ces points, des explications dont une au moins, n'est pas convenable. A parler franchement, la plupart de ses inventions poétiques ressemblent à une profanation. Je regrette un peu, après les avoir lues, de ne m'en être pas tenu au mystérieux du narré biblique.

Milton a beaucoup étudié la sainte Ecriture; mais le Paradis jierdii ne prouve pas qu'il en ait été réellement ainsi. On ne ferait pas un total de dix pages avec les passages directement imités de la Bible. Cependant son sujet lui offrait de très belles occasions, la prière du soir d'Adam et d'Eve par exemple, ou leur hymne du matin; il aurait pu condenser dans ces chants la poésie des psaumes et des prophètes. A peine si on trouve dans ses cantiques quelques réminiscences des poésies sacrées.

Ce qui prouverait mieux en faveur des connaissances bibliques de Milton, c'est le ton général de son œuvre. Le poète a l'admiration sincère et le respect religieux de son sujet, il a quelque chose de l'austère conversation des prophètes. Cela ne suffit pas pour qu'on lui attribue le premier rang parmi les interprètes modernes de la sainte Écriture. La palme de la poésie biblique, comme parlerait Villemain, n'a pas été cueillie par un Anglais protestant, mais par un Français catholique. Racine a obtenu cette gloire pour les deux causes qui lui tenaient tant au cœur.

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