CONCLUSION
Il aurait peut-être mieux valu écrire Conclusions, car, d'une étude sui" une œuvre aussi complexe que la poésie religieuse de Racine, plusieurs conséquences doivent se dégager comme nécessairement.
L'exégèse contemporaine nous aide à découvrir dans Racine un historien d'Israël et un théologien. Mais, pour obtenir ce résultat, il nous a fallu réunir deux choses ordinairement séparées, au moins en France : la théologie historique et la critique littéraire. En Allemagne, une portion considérable de la jeunesse intelligente se passionne pour les études religieuses. L'Angleterre a vu naître et se développer un genre qui n'a pas médiocrement enrichi sa littérature. Je veux dire Vessaysm religieux auquel un incrédule, Mathew Arnold, a donné sa forme la plus intéressante. Il n'en va pas de même en France. La théologie catholique ne franchit guère l'enceinte des grands séminaires et elle occupe une place restreinte dans un petit nombre de Revues qui s'adressent à un public spécial. Les professeurs du Collège de France et les écrivains rationalistes qui s'occupent d'exégèse n'ont pas encore réussi à forcer l'attention du grand public.
D'autre part, la critique littéraire se sépare absolument de la théologie. Est-il possible, cependant, de comprendre une littérature, comme celle du xvif siècle, sans avoir étudié les dogmes chrétiens, dans leur origine et leurs diverses manifestations ? De plus, il est certain que l'esprit français a de merveilleuses aptitudes pour l'exposition des vérités doctrinales. Une étude approfondie des dogmes religieux pourrait lui faire retrouver son éclat et sa puissance d'autrefois. Au
fond, Bossuet n'est qu'un essayst. Il ne connaissait peut-ôtre pas aussi bien la théologie morale que le docteur Cornet ou le Père Pdtau, il avait moins étudié le dogme que Tronson. Seulement, au lieu de se renfermer dans les exercices scolastiques, il a mis en contact avec l'esprit de son temps la théologie traditionnelle, et de ce contact ont jailli les magnifiques clartés qui illuminent son œuvre. Il peut se faire que par les futures Universités un retour se prépare vers les études religieuses.
Il m'a paru qu'on pouvait tenter, à propos de Racine, un très modeste essai de rapprochement entre la théologie historique et la littérature. Sans doute, d'éminents critiques ont émis un grand nombre d'appréciations sur l'auteur à'Esther et à'Athalie. Mais peut-on dire qu'il existe une opinion d'ensemble sur Racine poète religieux? Je ne le pense pas. Gela tient, il me semble, à ce fait que les critiques se sont attachés à des côtés particuliers de son œuvre et surtout à ses mérites dramatiques. C'est pourquoi les jugements, qui de la haute littérature passent dans l'esprit de la jeunesse française, offrent de graves lacunes ou se ressentent de la faiblesse générale des études bibliques. La seule comparaison à'Esther et d'Athalie avec les données de l'histoire juive nous a fourni l'occasion d'atténuer, de corriger, de préciser, de compléter, d'élargir ou de motiver plus fortement presque toutes les appréciations de nos littérateurs contemporains.
Par un travail parallèle, il a fallu mettre à point les travaux des rares théologiens qui se sont occupés de littérature en général, et de Racine en particulier. Depuis trente ans, l'exégèse biblique a été renouvelée par les Allemands, et il n'est plus vrai, comme on l'affirmait naguère, que la France « ne connaisse pas le premier mot de leurs travaux ». Les ouvrages de Delitschz, Wellhausen, Ewald, Kuenen, Renan, Reuss, Réville, Vigouroux, qui n'ont rien enlevé à l'autorité dogmatique de la Bible, ont grandement contribué à faire mieux connaître sa valeur littéraire. J'ai tâché de les résumer et de les mettre d'accord avec les aperçus esthétiques de Bossuet et de Herder.
C'est la Bible ainsi entendue que j'ai comparée avec Racine
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)Tn()a raison"
I^jII lucrnicr lieu, les (inivrcs rclijçiciiscs de iiolrc |to(M(! se pr(^sonlc«iil à ikhis, dans leui' onsomblo, comnKî lo couronncmonl nalurol «lu xvii" siècle cl comme le chel-d'u'uvrc des Iravaux ex('^éli([ues et lilU^raires de plusieurs ^«'nc^rations d'écrivaiiis. Ksihcr, Ailialic, les cunli([U(!S s[)iiilu('ls, forment un seul Ion! cl rcvc'^lcnl un caractère gnomiquc et parénéti- (]ue 1res prononce (|ui nous rappelle le Ma'sal hébreu.
Mais le prosélytisme de Racine n'a pu se contenter du Ma'sal : comme celui du Kohéleth, il a employé presque toutes les formes de la poésie. J'ai du comparer les genres qu'on peut découvrir, dans l'auivrc de Racine, avec les genres correspondants de la littérature hébraïque. Seule cette comparaison nous permet de déterminer le vrai caractère et d'apprécier le mérite propre à'Estlicr et iVAthalie. Comprendrions-nous la tragédie grecque si nous ne savions qu'elle réunit le dithyrambe et l'épopée? De môme, le trait saillant des poésies religieuses de Racine a échappé aux littérateurs parce qu'ils ne les ont pas rapprochées des genres hébraïques qu'elles reproduisent. On ne saurait nier, par exemple, que le personnage de Joad ne rentre dans aucune des classifications en usage chez les critiques. Presque chaque mot du grand prêtre répond à un ensemble de faits, d'idées ou de sentiments dont l'explication ne se trouve que dans l'ancienne loi.
Quand nous voyons La Harpe se donner une peine infinie pour prouver pourquoi et comment Esther appartient au genre tragique, nous sommes tentés de sourire. Un Herder ou un Ewald n'éprouveraient-ils pas une impression analogue devant les jugements portés par Sainte-Beuve ou M. Taine?La poésie oratoire, comme l'élégie, du reste, n'est qu'un de ces genres hébraïques — et non le plus beau certes — dont l'origine commune remonte au Ma'sal. Elle ne constitue nullement la caractéristique générale à' Esther. Ce n'est pas trop de toutes les indications que nous fournissent les études bibliques, pour embrasser d'un seul coup d'œil toutes les beautés des poésies religieuses de Racine.
Ainsi, les principes de l'esthétique généralement reçue de nos jours se complètent et se corroborent par les principes
de cette esthétique naissante * que M. Renan a ébauchée dans SCS différents ouvrages, mais surtout dans sa fameuse prière à Athéna.
Il y a un certain intérêt, je pense, à constater que la gloire du plus fidèle disciple de Boileau ne souffre en rien de cette nouvelle évolution des idées contemporaines. De môme que le génie de Racine a suppléé, par la puissance de son instinct divinatoire, à l'insuffisance de l'érudition de son siècle, il a dépassé, sans les rompre, les cadres de convention que lui imposait une poétique étroite. L'écrivain qui semblait s'appliquer, comme un écolier bien sage, à « faire difficilement des « vers faciles » a énoncé sur les institutions juives des idées certainement plus profondes que celles de Wellhausen, presque aussi élevées que celles de Bossuet; il a rendu, avec infiniment plus de délicatesse que M. Renan, les plus purs sentiments de Tûme Israélite, et, sans se départir des règles de l'antique tragédie, il a composé ses plus beaux vers selon les lois de la métrique des Hébreux. De tous les poètes modernes, Racine est celui qui a pénétré le plus hardiment et le plus profondément la poésie des livres saints.
Le moment ne serait-il pas venu d'établir comme une gradation entre ses mérites littéraires et de rendre enfin pleine justice au plus éclatant, qui est aussi le plus solide ? L'admiration pour les grands maîtres subit, depuis quelques années, sans cependant s'amoindrir, d'étonnantes transformations. La gloire de Virgile, nous l'avons vu plus haut, a beaucoup gagné au progrès de l'érudition et de l'histoire. La physionomie de son héros nous apparaît sous un nouvel aspect, pleine d'originalité, de vérité et de vie. Un fait analogue s'est pro-
1. Les littérateurs contemporains pensent communément que la largeur de leurs principes littéraires leur permet d'embrasser toutes les formes de l'esprit humain. Je ne sais jusqu'à quel point cette prétention est justifiée. Ils ne connaissent assez ni les idées, ni l'état psychologique de l'antique Orient. Ont-ils poussé bien loin l'analyse d'un caractère tel que Judith ou Anne, Eliphaz, Amos ou Esdras? Ont-ils défini les genres dans lesquels pourraient entrer des œuvres comme Tobie, Job, les Cantiques de Samson ou les visions de Daniel et d'Ezéchiel? L'embarras de la critique sera plus grand encore, lorsque les progrès de la science auront vulgarisé les romans de l'antique Egypte et les poèmes assyriens. Les formules littéraires que nous croyons si larges pourraient bien avant longtemps paraître trop étroites.
duit ?i propos do, Tllorace do Cornoillo ot nous avons l;i pi- (|uaFi(n snlisfaclion de ronclx'rir, sans crainfo do nous Irompor, sur l'admiialiou do nos ancAlros pour l'autour dJIoract: et <lo Pnlyeticte. L(; «■ qu'il mouriU » n'a rion perdu de sa beauté. Mais les deux lloraces ont grandi et à la vérité humaine et morale* est venue s'ajouter la vérité historique. Une lois de plus s'est véi'ilioo cette pensée d'Aristote : « La poésie est plus « philosophique et plus pratique que l'histoire '. »
Les progr(>s de l'Rxég^so française doivent falalement amener une nouvelle appréciation d(;s œuvres religieuses de Racine. Le temps viendra où dans Esther et Athalie on admirera surtout l'inspiration biblique; le reste passera au second plan. Athalip est à la fois la plus haute expression de la religion d'Israël, considérée dans son union avec la religion chrétienne, et la synthèse la moins incomplète des beautés de la poésie hébraïque. Et c'est pourquoi elle est si simplement sublime, comme parle Hugo, et c'est pourquoi elle est le chef-d'œuvre de l'esprit humain, comme avait dit Voltaire.
Mais alors quelle place faudra-il faire à Athalie dans la littérature française ? Car ce mérite suprême n'exclut pas les qualités secondaires. Déjà, l'ancienne critique avait signalé la beauté des caractères, la profondeur des vues morales, l'art de combiner les différentes parties d'un tout, et la perfection du style. Depuis, M. Taine a prouvé (]vC Athalie renferme une étude magistrale sur les mœurs du xvu^ siècle. M. Sarcey s'est attaché à faire admirer la profondeur politique de Joad, M. Faguet a été surtout frappé par la connaissance des dispositions scèniques et des lois de la perspective théâtrale, M. Deschanel a découvert dans Esther et Athalie ce qu'il appelle des beautés romantiques. D'autres avaient auparavant porté leur attention sur les ressemblances de ces deux pièces avec l'antiquité grecque. M. Coquart vient de démontrer que cette poésie admirable de tant de manières se prête aux plus touchants comme aussi aux plus tragiques effets de la grande musique. Ne dirait-on pas que l'œuvre religieuse de Racine